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ALLOCUTION

Prononcée

Le 30 août 1964, à la Mairie de Nompate1ize (Vosges)

PAR

Adrien POINT

 

De Beaumont-Les-VALENCE [Drôme]

 

©Archives Roure , déposées aux archives communales de Romans

 

 

 

 

Monsieur le Maire, Mesdames, Messieurs,

C'est en ancien combattant de la guerre de 1914-1918, à titre personnel et sans mandat d'aucun groupement que je me retrouve aujourd'hui à Nompatelize, cinquante ans après les durs combats qui, entre beaucoup d'autres, y ont été livrés en août et septembre 1914.

Depuis longtemps j'avais l'intention, si j'étais encore de ce monde - et ce fait, pour si peu mémorable qu'il soit, vient quand même de se produire - de célébrer ce cinquantenaire par un pèlerinage à l'ancien front de guerre et en particulier dans cette région des Marches de l'Est où sont tombés en 1914 tant de nos jeunes camarades pour la cause commune.

Je vois, avec la plus grande satisfaction, que ce sentiment est aussi celui de la population de Nompatelize dont la Municipalité a voulu en ce double anniversaire rendre à ses morts des deux guerres un hommage mérité.

Aussi, j'estime qu'il est du premier de mes devoirs d'exprimer d'abord à l'adresse de vos morts, comme à celle des soldats qui tombèrent ici en combattant, mes sentiments de patriotique reconnaissance et de déférente sympathie.

Et ces sentiments de sympathie, je les adresse non pas seulement aux morts mais aussi aux vivants, aux habitants de Nompatelize, que je n'ai pas connus - et pour cause - puisque fin août 1919 il n'y avait plus ici aucun habitant du pays, du moins je n'en ai vu aucun. Et si par la suite, en 1953, j'ai pu, au cours d'un voyage en car à Verdun, m'arrêter chez vous quelques ins­tants, je n'ai pas eu pour autant l'occasion d'adresser la parole à qui que ce soit.

Il en est aujourd'hui autrement. Je tiens aussi avant tout à vous remercier' bien vivement de l'accueil chaleureux que vous avez voulu réserver à l'un de vos défenseurs survivants, qui n'a d'ailleurs aucun fait extraordinaire à vous rapporter, si ce n'est celui, très ordinaire, d'avoir fait son devoir tout comme ses camarades.

Mais ces combattants qui défendaient votre pays, votre sol, savaient bien que, ce faisant, ils défendaient aussi le leur; qu'ils défendaient la terre de France, cette terre qui n'appartient pas seulement et exclusivement à ceux qui la cultivent - et dont je me trouve être ici un très modeste représentant - mais qui est aussi le bien indivis de tous, y compris les citadins qui y ont parfois vécu leur jeunesse et y ont gardé leurs attaches, leurs racines familiales les plus profondes.

 

Cet attachement au terroir, l'un de nos écrivains d'avant 1900, André Theuriet, que nous avons tous quelque peu lu en notre jeunesse, et même souvent appris, l'a dépeint et fait ressortir d'une façon magistrale dans son beau poème : « Les Paysans de l'Argonne en 1792 ». Et ici j'ouvre tout de suite une parenthèse pour dire que cette date de 1792 n'est pas aussi éloignée de nous qu'on veut le prétendre. Moins de deux cents ans ; et que sont deux siècles dans la vie ou l'histoire d'une nation quand nous savons que déjà un demi-siècle s'est écoulé depuis 1914?

En ce temps-là, en 1792, les paysans de l'Argonne - profonde, sombre et haute, nous dit l'auteur - étaient excédés par les pillages de l'envahisseur, qui leur raflait leurs denrées et leur bétail. D'un commun accord, ils avaient décidé de résister, de se défendre, et de se défendre avec une énergie farouche qui fait dire à l'un d'eux : « Ce que nous défendrons avec notre indé­pendance, ce sera le joyeux et libre sol de France ».

Pensée admirable que je me plairais à développer si je n'avais, d'autre part, remarqué dans le texte une autre phrase à laquelle je n'avais prêté autrefois qu'une attention relative mais qui me parait maintenant se détacher avec un relief saisissant. Cette phrase de trois mots que l'auteur place en tête de son récit, comme pour en donner la clef, est la suivante : « Verdun s'était rendu ». C'était en 1792. Mais pouvons-nous imaginer ce qui aurait pu se passer et se serait cer­tainement passé si, au cours de la guerre de 1914-191 8 Verdun s'était rendu ?

 

Mais en 1916 Verdun ne s'est pas rendu.

 

Grâce à la clairvoyance du commandement et de son chef prestigieux, dont l'histoire a déjà dit et dira encore quelle responsabilité écrasante fut alors la sienne dans la conduite des opé­rations ; et je ne pense pas que sur ce point ainsi précisé aucun de mes camarades anciens com­battants vienne m'apporter le moindre démenti ;

 

Grâce aussi - et je le souligne - à l'ardeur, à l'endurance et à la bravoure des troupes ;

 

Grâce encore aux services de l'arrière, dont il serait injuste, surtout avec le recul du temps, de ne pas reconnaître toute l'importance ;

 

Grâce enfin au labeur des femmes, des Françaises, et je pense tout de suite à ces vail­lantes paysannes qui, après le départ des hommes au front, avec l'aide des vieux restés au pays et par un travail souvent au-dessus de leurs forces, ont assuré la borne marche des exploitations et par là même la subsistance du pays ;

Bref, grâce à l'effort de tous, unis dans un irrésistible élan patriotique, la France surmonta l'épreuve et une fois de plus fut sauvée. Et de ceci, je veux vous dire tout d'abord, Mesdames et Messieurs, que les témoins de ces temps héroïques, et en particulier les anciens combattants, en conservent un souvenir attendri et aussi un très légitime orgueil.

Mais nous sommes ici en Lorraine et nous considérons les événements qui s'y sont produits au début de la campagne de 1914. Nous sommes dans les Vosges, dont nous pouvons contempler d'ici la ligne bleue ; cette ligne bleue des Vosges chère à Barrès dans sa « Colline Inspirée »; cette ligne bleue des Vosges dont l'envahisseur de 1870 avait fait une ligne de démar­cation, à la plus grande humiliation de nos pères, qui, en leur coeur meurtri et leur vie durant, en avaient ressenti la lancinante et inguérissable blessure.

Car ce sont bien nos pères qui ont fait la guerre de 1870 ; mon père en était et, pour bien me placer dans l'ambiance de la cérémonie de ce jour, je relisais, tout récemment et avec une piété filiale, son récit, simple et touchant, de la bataille de Gravelotte.

C'était le 16 août 1870. Toujours ce mois d'août ; ce mois d'août qui, en 1914, a été celui de la mobilisation et, ensuite, de la déclaration de guerre ; ce mois d'août, qui a vu quelques jours après arriver en votre région les troupes du 14, Corps d'Armée, venant prendre les positions qui leur étaient assignées, et par une chaleur accablante dont j'ai gardé, ainsi' que de la tenue de campagne, la souvenance la plus exécrable.

 

Je faisais alors partie de ces troupes du 14° Corps d'Armée en tant que sergent de réserve à la compagnie du génie 14/1, de la 27° Division. Et lorsqu'on parle de la 27° Division, ce n'est pas seulement la compagnie 14/1 qu'il faut mentionner, mais toutes les unités qui composaient cette division, parce que toutes ont participé simultanément aux mêmes combats, chacune dans son rôle et dans un constant coude à coude. Ces unités étaient au début de la, campagne le 140e d'infanterie, de Grenoble, le 751 d'infanterie, de Romans, le 52° d'infanterie, de Monté­limar, le 14° bataillon de chasseurs alpins, de Grenoble, le Za d'artillerie de campagne, de Grenoble, et, bien sûr, la compagnie 14/1, déjà nommée, du 4° génie, de Grenoble.

 

Le 14° bataillon de chasseurs alpins fut ultérieurement retiré de la 27° Division et ce n'est que beaucoup plus tard qu'y furent intégrés le 9" hussards, le 415° d'infanterie et la compagnie du génie 14/51.

 

J'aurais voulu pouvoir, dans un ordre chronologique, étaler devant vous le processus des opérations dans lesquelles la 27° Division s'est trouvée engagée depuis le début, mais je ne m'en sens plus capable et je ne peux que vous citer des noms, mais des noms restés profondément gravés dans ma mémoire, avec leur résonance particulière, parce qu'à chacun d'eux se rattache un épisode ou un souvenir personnel de la guerre.

 

C'est d'abord le 15 août 1914, avec la prise du Bonhomme, puis, en ordre dispersé, Sainte­-Marie-aux-Mines, Ie col de Bagenelle, le col de Hantz, le Haut-Jacques, la Croix-Idoux, l'attaque sur le Donon, le Bar-de-Sapt, Moyenmoutiers, la Voivre, Hurbache, puis les villages de la vallée : Saint-Michel, Saint-Blaise, Etival et, non loin d'Etival, ce village, que je vois encore jonché de décombres, au nom pourtant si beau de Clairefontaine.

 

Le 27 août, l'ennemi se rend maître de Saint-Dié, après une lutte acharnée allant jusqu'au corps à corps où nos chasseurs alpins, très gênés par la présence de la population civile, se couvri­rent d'une gloire inégalée.

La 27e Division vint ensuite s'établir sur la gauche des rives de la Meurthe, vers Nom­patelize, la Bourgonce et Rouges-Eaux, où ma compagnie passa la nuit du 28 au 29 août. De bonne heure, le 29, avant l'aube, elle fit mouvement et vint se cacher dans le bois de la Salle, attendant les ordres. Les hommes, au repos, assis au pied des grands sapins, avec la belle insouciance de la jeunesse, parlaient surtout de leurs projets d'avenir, de l'après-guerre qu'ils voyaient proche, quand, vers neuf heure à ou un peu plus, le bois de la Salle fut copieusement arrosé par l'artillerie ennemie. I  y eut des blessés et, à mes côtés, un homme de ma section, le sapeur Bonivent, magni­fique soldat de l'active, originaire de la Savoie, fut tué sur le coup d'une balle de shrapnell qui lui avait perforé le cerveau. C'était notre premier mort de la guerre et grande était notre cons­ternation.

Mais nous n'eûmes pas le temps de nous attendrir et, sac au dos, nous partions vers Nompatelize, où, à l'entrée du village, nous trouvions le général Blazer, nouveau commandant de la 27e Division depuis deux jours. Le général, très crâne- il devait être blessé le même jour - était à pied, avec un officier de son Etat-major; il fit arrêter la compagnie et donna des ordres au capitaine. Puis, s'adressant à la troupe, il nous dit : « Vous, les sapeurs, vous avez à faire une tranchée en bordure du village, derrière l'église ; il y a encore quelques points de résistance, mais l'ennemi est partout refoulé et la journée d'aujourd'hui sera une grande journée». Un sergent de mes camarades me fit de suite remarquer que ce propos très pathétique du général s'adressant directement à la troupe semblait dénoter une situation sérieuse.

Peut-être aussi le général parlait-il selon la méthode Coué, car à peine avions-nous fait quelque cinquante ou cent mètres que déjà des balles venaient siffler assez désagréablement à nos oreilles ; mais en 'arrivant sur la place, devant l'escalier de l'église, ce n'étaient plus des balles isolées ou perdues, mais une pluie de balles sur nous. Très vite l'ordre nous fut donné de nous déplier en tirailleurs et de nous placer en bordure du petit mur du cimetière, côté ouest pour ma section. Nous ne nous rendions pas compte d'où nous venaient ces balles, ne voyant personne ; beaucoup croyaient qu'elles venaient du clocher de l'église ; avec quelques-uns de mes hommes j'allais vérifier, mais autant au faîte du clocher que dans les combles de la toiture il n'y avait rien. Nous reprenions nos places assignées le long du mur sous un feu violent. Pour ma part, j'observais et guettais une fenêtre démolie de la maison d'en face où pendait un rideau agité par le vent et derrière lequel je pensais que les Allemands nous voyaient sans être vus.

 

Je pris cette fenêtre sous mon feu et peut-être ne m'étais-je pas trompé, puisque, à partir de ce moment, j'eus l'impression qu'il y avait moins de balles pour moi. Je restai ainsi longtemps et très longtemps, à mon sens, dans cette position, qui devenait pour nous assez critique. Nous risquions en effet d'être tournés et fait prisonniers. Le camarade Dethier me faisait part de son appréhension et, dans son langage imagé de la troupe, me disait : «  Nous allons être cueillis comme une fleur ». Tout de suite, nous décidions que j'irai voir de l'autre côté du choeur de l'église si le gros de la compagnie y était encore et établir la liaison. Le caporal Grange prenait ma place ; je lui recommandais de bien surveiller la fenêtre au rideau, mais il ne tardait pas d’être tué d’une balle à la tête.

J'essayais de me déplacer par bons successifs, car je me trouvais en plein feu et me sentais bien visé. Les balles pleuvaient autour de moi et avec un bruit sinistre allaient ricocher sur les pierres tombales. A l'endroit où a été, je crois, la tombe du capitaine Cougnaud, ma gamelle sur le sac fut percée d'un beau trou ainsi qu'un des petits souliers, sur le sac également. Presque aussi mort que vif, j'arrivai quand même à joindre mes camarades d'une autre section de la compagnie, eux aussi bien pris sous le feu, et à nous mettre en liaison. Puis, toujours par bonds successifs, je retournai à ma place, non sans quelque émotion.

A quelque vingt mètres devant nous, derrière le choeur de, l'église, était notre toute pre­mière ligne, tenue par des chasseurs alpins, qui n'avaient pas encore eu le temps de se terrer, tandis qu'en face d'eux, les Allemands dont ils essuyaient Ie feu étaient abrités dans une tran­chée. De temps à autre, quelque chasseur alpin blessé tâchait de se replier et de revenir en arrière et, toujours par bonds successifs, venait vers nous et nous donnait quelques précisions très utiles. L'un d'eux, plus gravement blesser, vint s'affaler devant nous. Il souffrait terriblement d'une blessure à l'abdomen. Un peu abrités par le petit mur du cimetière et couchés, nous essayons, le camarade Dethier et moi, de lui appliquer son paquet de pansement, mais en vain, la béante bles­sure n'était même pas recouverte. Dans une parfaite lucidité, il nous signalait l'emplacement exact de la tranchée ennemie et nous demandant même de ne pas nous exposer inutilement ; puis, ayant en conscience rempli ses devoirs de soldat et se rendant compte de la gravité de son état, alors seulement ce soldat pensait aux siens, appelant sa mère, tandis que nous-mêmes, le coeur déchiré, ne pouvions nous contenir devant un tel acte d'héroïsme.

Vers 18 heures, il y eut changement. Les Allemands cessaient leur tir sur nous. Peut-être avaient-ils abandonné la maison d'en face dans la crainte d'être aussi fait prisonniers, mais ils étaient toujours dans leur tranchée au delà de l'église.

Il n'était, bien sûr, plus question de faire la notre, la compagnie, assez réduite, fut regroupée devant l'église, et à ce moment nous apprîmes que le capitaine Cougnaud avait été tué le matin en se portant en avant de la compagnie pour reconnaître l'emplacement.

A ce moment aussi arrivait à bride abattue un cavalier de l'Etat-major de la Division, le lieutenant Auburtin, porteur d'un message intimant l'ordre de tenir sur, les positions occupées. Cet ordre était donné à la suite d'un renseignement faux parvenu à la Division.

La compagnie du génie vint occuper une deuxième position à l'ouest du village et de là nous avions pu assister à la démolition du clocher de l'église de Nompatelize par l'artillerie fran­çaise, ainsi que de ceux des environs, considérés comme postes d'observation.

A la nuit tombée, la compagnie fut reportée à son emplacement du matin au bois de la Salle, où, profitant d'une relative accalmie, elle eut à enterrer ses morts. La tombe du sapeur Bonivent, tué le matin même, fut creusée devant le Monument aux quarante morts de 1870 et devant cette tombe encore non recouverte, j'eus, en qualité de plus ancien, l'honneur, combien peu enviable, mais cependant insigne, de réciter la prière des morts.

Pendant ce temps, un détachement de notre première section ramenait d'entre les lignes et non sans risques le corps du capitaine Cougnaud et l'enterrait au cimetière de Nompatelize. En raison de la crainte d'être appelés ailleurs immédiatement, aucun honneur ne lui fut rendu. Ce n'est qu'une dizaine de jours après que la compagnie 14/1, passant de nouveau à Nompate­lize, alors plus calme, put rendre à son capitaine les honneurs militaires qui lui étaient dus.

Dans les journées qui suivirent celle du 29, la bataille continua, mais avec un peu moins de violence. Puis progressivement, les troupes étaient déplacées et portées vers le Nord-Est, où une menace de percée, en direction de Rambervillers, se précisait, créant chez nous une situation presque critique. La bataille faisait rage partout et j'en garde encore l'horrible vision : le col de la Chipotte avec la repoussante odeur des cadavres entassés, Gerbéviller flambant comme une torche, toutes les horreurs de la guerre semblant rassemblées en un point culminant, vraiment odieux pour tout être humain.

 

Mais, comme à Verdun plus tard, l'ennemi fut contenu, la percée de Charmes n'eut pas lieu et, à la suite de la bataille de la Marne, les troupes ennemies furent reportées en arrière sur d'autres positions.

 

Ici se place un petit incident, que j'ai toujours eu plaisir à rappeler en sa forme pittores­que. II s'est passé à Azerailles, non loin de Baccarat, après le retrait des troupes allemandes. Le général Baret, commandant le 14e Corps d'Armée, voulait passer la Meurthe, dont le pont avait été détruit, avec sa puissante limousine et à cet effet il voulait que la compagnie du génie 14/1 fit tout de suite un nouveau pont. Comment ? Personne ne le savait, mais peu importait. Il y avait du bois et des outils et, aux dires du général, il n'y avait qu'à exécuter. Ce n'était pas une petite affaire que de faire un pont sur la Meurthe avec des moyens de fortune. Tout ce qu'on pouvait faire et on le fit, c'était une passerelle pour l'infanterie, par cadres arc-boutés, en utilisant des baliveaux de hêtre, que des gens peu cultivés persistent, comme moi, à appeler « fayard ».

Mais le général arrivant en voiture sur le coup de onze heures en descendait et donnait déjà des signes non équivoques de sa contrariété. Il appela devant lui le seul sergent qui se trou­vait sur le chantier, et qui, vous le devinez, n'était autre que moi-même, pour lui faire subir toute sa réprobation. Cette pauvre arme du Génie était bien malmenée. Et qu'en termes choisis ces choses-là étaient dites ! Tandis que je restai figé dans un impeccable garde-à-vous. C'était comme s'il en pleuvait. Mais je m'empresse de dire que cette pluie d'invectives, d'un style très militaire, n'avait rien de comparable à la pluie de balles de Nompatelize. Je pus, encore cette fois, m'en tirer indemne et sans être puni, mais l'affaire eut une belle répercussion à la compagnie à l'heure de la soupe, ainsi que dans les popotes du génie, où, invariablement, le rappel en était fait au commen­cement du repas, à la manière d«Benedicite ».

 

Après le retrait des troupes allemandes, le 14° Corps d'Armée fut ramené en arrière et embarqué en direction du Santerre, où nous ne pouvons pas le suivre aujourd'hui, non plus que dans toutes les opérations subséquentes où il fut appelé à prendre part et à se couvrir de gloire. Mais il faut bien dire que toutes ces opérations ne furent possibles qu'en raison de la résistance des troupes de la 1" Armée sur les « Marches de l'Est ».

 

Dans quelques jours on va célébrer avec éclat le cinquantième anniversaire de la bataille de la Marne. Là aussi, il faut remonter aux sources et reconnaître que la victoire de la Marne n'a été possible que parce que la trouée de Charmes n'avait pas eu lieu. C'est ce qu'a dit, avec preuves à l'appui - et peut-être n'a-t-il eu nulle peine à en convaincre ses auditeurs -- l'historien Gabriel Hanotaux, dont le nom est, par ailleurs, assez connu à la 27e Division, qui a occupé, en 1917, sa maison familiale de Pargnan, dans l'Aisne.

De ces considérations, nous pouvons déduire que les combats de Saint-Dié, du col de la Chipotte, de Nompatelize et des lieux environnants sont à l'origine de la victoire de la Marne.

C'est pourquoi, à mon humble avis, il était souhaitable qu'un rassemblement des anciens de la 27e Division ait lieu à Nompatelize, dans une sorte de synthèse de toutes les opérations de la Division, pendant la guerre. Pour de multiples raisons, la réalisation d'un tel projet était difficile.

Qu'il me soit cependant permis d'adresser de Nompatelize à tous mes camarades de la 27e un salut cordial et mon meilleur souvenir.

Je voudrais aussi pouvoir, à cette occasion, citer les noms de ceux qui s'y sont si brillam­ment distingués, mais l'énormité de la tâche la rend pour moi impossible. Il me paraîtrait cepen­dant incorrect de ne pas citer les noms des généraux qui l'ont commandée et qui sont, avec les généraux Baret et Blazer, déjà cités, les généraux de Bazelaire, Legrand, Barthélemy et Roux. De citer de même les noms des commandants de brigade ou chefs d'unités, mais ma mémoire en défaut ne me permet de citer que ceux que j'ai un peu plus connus : les colonels Pierlot, Flye Sainte-Marie et Destezet, qui, en 1914, était ici le capitaine Destezet, pure gloire de la 27e Divi­sion, qui repose en sa terre ardéchoise de Boucieu-le-Roi. Et aussi le nom du commandant Burlet, chef d'Etat-Major de la 27e Division, devenu par la suite le général Burlet, mort de façon si tragique à Crest, dans la Drôme, où il s'était retiré, tué par le bombardement de l'aviation américaine, en 1944.

Puis, dans le cadre plus restreint, du Génie, le commandant Georges, du Génie 27, dont j'étais alors l'officier adjoint, tué en voiture en arrivant à Verdun et aux côtés de qui j'aurais dû normalement me trouver si une circonstance fortuite ne m'avait fait prendre une autre voiture ; le capitaine Gardeur, tué à Verdun sur la route d'Eix-Damloup, deuxième capitaine de la compa­gnie 14/1 tué, qui aimait tant ses hommes et en était tant aimé, et encore mon camarade le lieutenant Roschtein, de la compagnie 14/1, de nationalité russe, engagé dans l'armée française.

 

Et combien d'autres qui ont payé de leur vie la victoire de la France, cette victoire si chèrement acquise que nous avons enfin vu apparaître au matin de la journée du 11 Novem­bre 1918 ; cette triomphale journée, au soir de laquelle Clémenceau pouvait dire :« Laissez le peuple manifester sa joie. »

 

Au rappel de ce passé mémorable, laissez encore le peuple manifester sa joie. Laissez aussi les anciens combattants, arrivés maintenant au crépuscule de leur existence, manifester leur grande fierté qui est celle d'avoir servi leur pays en une passe difficile et dans la perspective d'une union plus effective de tous les Français, dire très simplement avec les jeunes qui sont à leurs côtés : « Vive la France » !

 

 

Adrien Point