Les émigrés du temps de la Grande Guerre 

 

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Texte publié dans Chroniques rivoises

Entre 1914 et 1918, les hommes valides sont à la guerre. Les femmes et les anciens les remplacent comme ils peuvent, dans les champs et les usines. On voit arriver des étrangers, surtout des hommes célibataires. Que savons-nous d’eux ?

 

Les archives départementales de l’Isère possèdent dans la série 61 M  25 des restes de correspondances entre la Préfecture et les Mairies à propos des étrangers qui viennent travailler en France. Il est demandé aux Maires d’où ils viennent, qui leur a fait un contrat d’embauche et enfin quelles sont leurs opinions quant à la guerre (les documents utilisent la question : « propos »). Pour certains, il y a des photographies et des copies de cartes de séjours. D’ailleurs celles-ci s’appelaient des «cartes vertes », ce qui, pour l’anecdote correspond à  la «green card[1] » étasunienne actuelle. Entre 1914 et 1916 elle est accordée à beaucoup de Russes, ceux ci étant essentiellement d’origine polonaise[2]. Cultivés et souvent opprimés par l’état tsariste, ces derniers voyaient dans l’émigration, bien avant 1914, une solution pour améliorer leur sort. Les Suisses sont aussi très nombreux. On peut expliquer cela par le fait que la confédération helvétique était restée neutre durant le premier conflit mondial.

A travers quelques cas, on peut remarquer plusieurs choses :

D’abord il y a un parcours migratoire  «privilégié » via la Belgique. Arrivés en Europe, ils se dispatchent ensuite entre les différents pays et Lyon est une étape importante avant la répartition vers les grands centres industriels de la moitié sud de la France, celle qui ne connaît ni les tranchées ni les combats.

Tous les cas mentionnés sont en règle  et un seul sur une trentaine, Jost Imack, a une opinion politique affirmée. Aucun n’a fait de commentaire sur la guerre, selon les informations dont disposent les Maires.

On remarque qu’une majorité de ces immigrés ont des compétences professionnelles antérieures. Il y a de nombreux étudiants et il y a même des ingénieurs, signalés à Blacons (26) par exemple.

Beaucoup vont travailler à Jarrie (usines de colorants chimiques et chlore), d’autres à Terrenoire dans les mines de charbon de la Loire. La ganterie à Grenoble et les travaux forestiers sont aussi des débouchés fréquents. La papeterie est très demandeuse de cette main d’œuvre, et Rives a ainsi accueilli des Slaves et des Helvètes.

Les quelques exemples, présentés ci-dessous dans le tableau, montrent un personnel très mobile. S’ils quittent facilement un emploi pour un autre, et changent de régions, c’est qu’ils ont le souci d’améliorer leurs conditions de vie. Un salaire plus élevé, un travail moins ingrat justifient sans peine un départ. Ils ont également conscience qu’ils sont un besoin et non une charge pour la société française. Marie Moos, émigrée suisse de 18 ans, travaille pour la défense française lorsqu’elle fabrique des obus chez Allimand.

Après 1918, beaucoup d’hommes ne rentrent pas dans les usines ; la mort ainsi que la mutilation  ont prélevé un lourd tribut. Par l’intermédiaire du bureau international du travail (B.I.T), la France fait venir d’autres  étrangers. Ces derniers, essentiellement italiens ou russes à Rives, ont des motivations et des profils différents de ceux de 14-18.

 

Peut-être retrouverez-vous parmi ces quelques patronymes des noms familiers ou un ancêtre, dont le portrait sommeille dans un rapport administratif poussiéreux.

 

Pour en savoir plus, lire :

Darnault (C) ;,                         . Chroniques rivoises      p  -

Douillet (C)., »L’étrange destin du château de l’Orgère ».Chroniques rivoises n°8 novembre 1989.

Ivachkevitch (O)., Mémoire des Russes en Oisans. Editions de Belledonne,Grenoble.

Nom
Prénom
lieu
date du courrier
nationalité
metiers
commentaire
Poloneski
Michel Thomas
Pont Eveque
22/07/18
sujet russe
manœuvre en papeterie
actuellement à la papeterie J.Cartallier et Cie à Pont Eveque depuis le 1/6, arrivant de celle d'Estrablin- né 26/1/1898 à Stodolé (Pologne)
Imack
Jost
Lancey
07/03/18
sujet russe
bucheron ou papetier
anarchiste
Pitchakhtchi
Etienne
Domène
1918
sujet russe
ingenieur papetier
Arrivé le 10/1912 de  Liege  puis à Domene le 07/1915 puis parti pour Paris le 7/8/1917
folllonier
arsene
Tullins
16/03/17
suisse
ouvrier papetier
coupeur de bois à Beaucroissant et depuis 8/3/1917 employé chez Guely et Jarsaillon à Tullins
Paltenshi
Rocco
Rives
26/03/17
suisse
ouvrier papetier
va partir pour Keller à Dijon (chimie)
Michellot
Louis
Lancey
29/05/17
suisse
bucheron
pour papeteries Bergès
Destraz
Louis
Lancey
10/05/17
suisse
bucheron
pour papeteries Bergès
Mercolli
Josne
St victor de Cessieu
1917
suisse
manœuvre en papeterie
chez Mortier fils
Schüpbach
Albert Frederic
lancey
1918
suisse
bucheron ou papetier
décès par accident le 10/8/1918
Linder
Gustave Arthur
Rives
1917
suisse
papetier
BFK - Quitte Rives le 18/6/1917
Zurkinden
Edouard
Lancey
19/02/18
suisse
papetier
chez Bergès - repartit à St Etienne sans autorisation
Delisle
Lucien
Rives
01/06/17
suisse
papetier
quitte Bergès pour BFK sans autorisation
Moos
Marie
Rives
18/12/17
suisse
 
18 ans-vient d'Annonay, embauchée chez Allimand

[1]  green = vert en anglais- permis temporaire de travail aux Etats-Unis

[2] - La Pologne n’existait plus  avant 1919 et était divisée entre trois empires : Allemagne, Russie et Autriche-Hongrie. La République de Pologne fut rétablie en 1919.