Histoire Géographie pour les collègiens

APHT

Architecture Patrimoine Histoire et Technique
(en Dauphiné, Isère et Drôme)

Pierre Navarre

(1895-1916)

  

Lettre d’un poilu à ses parents  en 1915


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Cette lettre a été saisie par des élèves du collège le Savouret 38160 Saint Marcellin en 2005-2006. Elle nous avait été confiée par Monsieur de Lamberterie qui la tenait de sa famille. Ensuite monsieur Navarre, auteur d’un site familial où nous trouvons notre combattant,  l’a commentée pour nous et pour les internautes.

 

Pierre Navarre avait 19 ans (né le août 1895) lorsqu’il écrivit cette lettre. Il avait interrompu ses études d'ingénieur à l'École Centrale pour s'engager en décembre 1915 au 6è régiment du Génie. Il obtint rapidement des responsabilités et eut le grade d’aspirant. Il s’adresse à ses parents qui sont probablement dans la région Rhône Alpes car son père est un industriel important. Il dirige la  papeterie à Voiron (Paviot).

Le ton  calme dont il use pour décrire l’assaut ne doit pas nous tromper. Il veut rassurer ses parents. Pourtant la violence, la mort et le don de soi jaillent de ses mots


15 mai 1915

Cher Papa, Chère Maman,

Les communiqués vous expliquent mon silence de quelques jours. Je viens de prendre part à une série de violents combat, à une grande bataille.

Samedi 8 on nous annonce pour le lendemain la grande attaque si impatiemment attendue, à 7 heures le soir, première rafale de 75. Le concert est ouvert, c'est la préparation d'artillerie; elle consiste à couvrir d'obus de tous calibres les positions ennemis. C'est un spectacle inoubliable: des milliers d'éclairs marquent les départs et les arrivées des obus, le tout dans un fracas épouvantable, des lueurs continues indiquent les incendies. Nous échangeons des sourire de satisfaction: «qu'est-ce qu'ils prennent les Boches»?

A 10 heures nous allons occuper notre poste en première ligne. Le capitaine Henry nous a tracé notre rôle: partir avec le bataillon d'attaque, placer sur la tranchée Roche des passerelles de franchissement destinées à permettre un passage rapide au 2e bataillon d'attaque qui doit poursuivre l'offensive, car nous ne devons pas nous borner à prendre une seule tranchée. Cela fait, les sapeurs organiseront la position conquise et le relieront par des boyaux à la première ligne française. Enfin éventuellement nous organiserons le village qui sert d'objectif à notre attaque.

Toute la nuit attente, nous nous amusons à suivre la gracieuse trajectoire de nos torpilles aériennes qui sont en train d'anéantir les parapets et les « cagnas » d'en face.

A 9h ½ arrive l'ordre d'attaquer pour 10 heures.

Chacun astique sa baïonnette, quelques-uns se munissent du masque

Protecteur, d'où hilarité prolongée, ils sont rares : il faut être beau pour vaincre,
10 heures moins 10 on met sac au dos; les boches abrutis par le bombardement ne tirent presque plus. Chacun se hisse par dessus le parapet et choisit l’arbre, la touffe d'herbe, la charrue abandonnée vers quoi il va se précipiter un élan fou. Le lieutenant qui doit partir le premier regarde tourner les aiguilles de sa montre « encore 5... Encore 3.... Encore 2 .... Encore 1 .... Allons-y. »
Ils sont partis, une clameur immense s'étend à l'infini à droite et à gauche.
A mon tour, je bondis, mes sapeurs me suivent, un coup d'oeil me donne la vision inoubliable de la charge: les baïonnettes brillent de toute part, sur toute l'étendu que ma vue embrasse les capotes bleu ciel se précipitent comme un torrent fougueux par petit paquets. Devant nous par un coup de fusil, les boches sont surpris, la tranchée est à nous, sur notre droite hélas! Les mitrailleuses pétardent et beaucoup de petits paquets bleu ciel restent sur place.

A peine sommes-nous rendus dans la tranchée boche que l'artillerie ennemie entre en action. Elle exécute un tir de barrage pour empêcher nos réserves d'avancer; c'est un bombardement « kolosal » si le nôtre est plus terrible tous les boches doivent être fous. Les rafales de 105 se succèdent sans répit. L'air n'est plus respirable, nous circulons dans une épaisse fumée jaune et noire que la poussière de craie rend encore plus suffocante; nous mettons nos masques, cette fois sans rigoler. Moi seulement, pour encourager les hommes, je fais semblant de m'amuser énormément, cela les sidère!...  Ils en ont besoin car on commence à entendre les hurlements des blessés et on marche sur les cadavres tout chauds.

Monté sur le parapet, je cire comme un sourd, je réussis à mettre mon monde en chantier, ils travaillent avec l'énergie du désespoir dans un espace labouré par le chus, je suis fier d'eux; ils ont fourni là un travail effrayant. Voilà enfin mon lieutenant qui arrive, ils n'ont plus besoin de moi.

Le 2e bataillon d'attaque arrive à ce moment, les hommes ne passent pas sur nos passerelles et cherchent un abris dans la tranchée, j'en gueule (si j'ose dire) un malheureux, ils ne savent plus où aller, disent-ils, ils ont perdu leur capitaine. Alors je fais mon petit commandant de compagnie. « Par ici, suivez moi » et nous voilà partis, ils n'ont plus peur. Ici deux boches, hideux bavarois à petit calot se dressent devant moi, à chacun une balle de mon révolver. Nous arrivons à la deuxième ligne de boche; il tombe moins d'obus, ils craignent de crier sur leur troupe, les balles sifflent par exemple, se sont encore les mitrailleuses de droite, mais nous y sommes, les capotes grises sont en fuite, on en voit de tous côtés qui sautillent comme de petits crapauds. J'ai ramassé le fusil d'un mort et je transperce un boche de ma baïonnette, sensation pénible et curieuse nous nous répandons dans toutes les « cagnas » les misérables en sortent les mains en l'air, le visage décomposé par la peur: « kamerades, françous, pas kapout », comme ils sont dégoûtants... Ici on recommence à rire mais pas pour longtemps.

Un troisième bond nous conduit à la dernière ligne ennemie, nous nous arrêtons. Devant nous un large espace découvert et au-delà le village convoité qui s'évapore peu à peu en nuage rouge sous le terrible feu de notre artillerie. Nous ne sommes pas beaucoup, nous sommes épuisés de fatigue. La confusion de la bataille est inexprimable. Nous ne savons ce qui se passe, ni à droite, ni à gauche, nous stoppons, je fais organiser la position, une pointe très audacieuse.

Un capitaine du 1er bataillon nous rejoint alors, il m'a félicité et a pris le commandement. Nous avons tenu jusqu'à la nuit sous une pluie d'obus écrasante, dans la crainte continuelle de la contre-attaque fatale. C'est à ce moment que nous avons subi nos pertes les plus lourdes; j’ai bien souffert de la soif pendant cette journée, l'odeur des obus et de la poussière qu'ils soulèvent, sèchent la gorge de façon incroyable. J'ai repris le soir mes occupations de sapeur bien dures aussi. Nous avons travaillé un jour et une nuit sous la pluie de marmites et recommencé trois fois un parapet que les obus démolissaient à mesure.

Les jours suivants, les contre-attaques allemandes, nos ordres d'attaques successifs, les contre- ordres nous ont fait mener une vie très pénible. Aplatis au fond de boyaux repérés où les obus nettoyaient un à deux sapeurs à l'heure, avançant ou reculant suivant le flux et le reflux des ordres et contre-ordres dans des boyaux tellement étroits que pour doubler une colonne il faut la faire coucher pour marcher sur son dos.

Relevé hier matin, j'ai dormi de 7 heures du matin jusqu'à 20 heures du soir, j'ai mangé, me suis recouché et je me suis levé ce matin à 10 heures, rattrapant ainsi mes 5 nuits blanches. Me voilà frais et dispos nous allons recommencer ce soir; nous allons creuser entre les deux lignes une tranchée plus rapprochée de l'ennemi.

Je crois que notre petit Marcel nous protège car j'ai une chance inouïe, à plus tard de plus longs détails là-dessus.                                            Signé: Pierre NAVARRE.



Passé tardivement dans l'aviation comme pilote de chasse à l'escadrille N 69, il meurt par accident au Plessis Belleville le 15 novembre 1916. Auparavant il avait été blessé le 8 mars 1916 au cours d'un combat aérien dont il était sorti vainqueur. Il avait reçu 3 balles dans le bras. On suppose que mal remis de ses blessures il aurait perdu connaissance en l'air au cours d'un entraînement. Son frère conteste cette hypothèse. Pour lui l'accident serait dû à un mauvais état d'entretien de l'avion qui était utilisé par de nombreux pilotes.

Avant de passer dans l'aviation il a obtenu 2 citations dans le Génie. Il a été décoré de la Médaille Militaire.

CITATION A L'ORDRE DU JOUR DU CORPS D'ARMEE le 14 mai 1915

Le Général OURE, commandant le 9e corps d'armée

 cite à l'ordre NAVARRE Pierre, aspirant, 6e Génie, Cie 9/1.

«bravoure remarquable, plein d'entrain, a guidé au cours des derniers combats, par son exemple et par ses conseils, les détachements d'infanterie privés de leurs chefs, pour l'organisation de positions conquises»

 

Son frère jumeau, Jean Navarre, était surnommé « la sentinelle de Verdun ». C’était un pilote intrépide et plutôt « casse-cou ». Sa biographie a été rédigée par J. Mortane (voir bibliographie)


Vous pouvez aussi consulter www.navarre-jean.com.pierre.htm
et  le site : http://chamois.canalblog.com/archives/2005/12/21/1132764.html

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