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historique du 175 RI diffusé par le Chateau de Vincennes (archives militaires) en format doc
Joseph Marchand (1890-1945)

 La famille Marchand est originaire de Saint Hilaire du Rosier. L’ancêtre de Joseph Marchand était venu à Chasselay par mariage avec l’héritière du domaine de la bourrelière au début du XIXe.

Son père était un agriculteur aisé, au sens où la famille ne manquait d rien et les enfants purent suivrel’école avec assiduité et succès. Le livret matricule de Joseph marchand indique qu’il a le niveau scolaire 3 ceq ui correspond à savoir lire, écrire et compter. Ce n’était aps si fréquent au début du XXe siècle.

  Nous sommes très surpris à la lecture de ses carnets par le faible nombre de fautes d'orthographe. Au cours de sa captivité, elles se font moins nombreuses, signe que le "Larousse" qu'il s'est fait envoyé lui sert!



Carnets de la Der des Der

                                              

Introduction

La première Guerre mondiale a débuté le 28 juin 1914. Un gigantesque conflit inutile et tragique  s’est étendu en Europe, en Afrique, au Moyen Orient, en Asie. Il fit se heurter deux grandes coalitions, la première ayant à sa tête  la Grande Bretagne, la France et la Russie, « les Alliés »,  la seconde étant conduite par l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Au cours du conflit, d’autres nations  vont se joindre à un de ces groupes : l’Italie, la Turquie, la Bulgarie, le Japon, les Etats Unis, et bien d’autres.


Les Serbes sont impliqués dans l’attentat à Sarajevo du 28 juin 1914. La Serbie est en mauvais termes avec l’Autriche-Hongrie. Les victimes en sont le neveu de l’Empereur d’Autriche-Hongrie, et sa femme. Le 23 juillet, l’Autriche envoie un ultimatum inacceptable à la Serbie alliée de la France et lui déclare la guerre le 28. La France mobilise le 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la France le 3 août après avoir envahi la Belgique, état neutre.

 
Vont s’affronter 65 millions de militaires pour les Empires centraux et 42 millions pour les Alliés ; les pertes en vies humaines seront dans l’espace occidental qui compte 8.500.00mobilisés, de 8.500.000 mobilisés de 1.700.000 pour l’Allemagne et de 1.400.000 pour la France, auxquels il faut ajouter de nombreux blessés.  Nous ne poursuivrons pas plus loin cette triste comptabilité à laquelle il faut ajouter 10 millions de civils, morts  pour une  cause directe ou indirecte.

 
Le carnet du sergent Marchand est un témoignage poignant, écrit par un citoyen patriote, courageux , engagé, chrétien, qui s’appuie sur sa foi et sa pratique (dès qu’il le peut ) pour tenir contre sa peur et sa désespérance. Sa famille et ses amis lui manquent,  en témoignent les nombreux courriers qu’il échange. Il décrit brièvement les phases de combat, ce n’est pas un reporter mais un observateur, que ce soit  la bataille des Vosges ou sur la plage de Gallipoli, il est discret et malheureusement donne peu d’informations sur ses campagnes. Il est blessé à trois reprises, hospitalisé  plusieurs fois. Gamin il rêvait de voyages et d’aventures mais probablement pas de celles-ci.

 
Joseph Pierre Marchand est né le 10 novembre 1890 à Chasselay, canton de Vinay, département de l’Isère,  fils de Joseph  et de Marie Joséphine Rojat. C’est un viticulteur. Il a fait son  service actif  au  30ème  R.I. à Rumilly , incorporé le 7 octobre 1911, nommé caporal le 23 septembre 1913 , renvoyé dans ses foyers le 8 novembre 1913, et rappelé  à la déclaration de la guerre, le 3 août 1914.

Dès les premières heures de la mobilisation, le 30ème  R. I., dont deux bataillons sont détachés à Rumilly-Thonon, se rassemble à Annecy.

Le 4 août, le régiment est prêt. Le Colonel Dol rassemble les trois bataillons (Borne, Collet, Lanusse) sur le Pâquier, au bord du lac, pour leur présenter le drapeau. A partir du 5 août, le régiment s'embarque en trois échelons, par bataillon, et débarque le 6 et le 7 à Epinal.

 

Les Combats dans les Vosges          (Août-septembre 1914) 
Du 7 au 10 août, le 30ème stationne dans la région de Charmois ; il y exécute quelques manoeuvres, destinées à donner la cohésion aux unités et à entraîner les réservistes. Du 10 au 14 août, le régiment exécute des marches très pénibles par Corcieux, le Col du Plafond, Combrimont ; puis, à partir du 15 août, conformément à la mission générale du 14ème  Corps, qui est de s'emparer des Cols des Vosges, les trois bataillons seront engagés la plupart du temps isolément ou en liaison avec d'autres unités de la division.

Le 1er bataillon (Commandant Borne) est détaché le 13 août pour renforcer une division de réserve. Le 17, il prend part à la prise de Villé. Le 20 août, chargé d'occuper le Mont Saint-Jean, au nord-ouest de Fouday, et de tenir coûte que coûte, il y arrête l'attaque du 121ème régiment de réserve wurtembergeois, débouchant de la ligne Fraize Champ du Feu. Le 21, Il y maintient encore cette unité et concourt, avec le 54° R.A.C., à arrêter et refouler la progression allemande vers la vallée de la Bruche, par Bellefosse, les Mauvais Champs et Wildersbach. Dans ce combat, le 1er bataillon fait 20 prisonniers qui sont les premiers de la division. Le 22 août, le bataillon Borne est enlevé en auto et engagé à Germaingoutte, pour coopérer à Ia prise du Col de Sainte-Marie qui a été abandonné. Le 23, le Col est pris, mais non soutenu, le bataillon, après avoir tenu le 24, est obligé de se replier sur Ban de Laveline. Il rejoint le régiment le 28, à Saint-Dié. Les 2ème  et 3ème  bataillons reçoivent le baptême du feu le 15 août, à l'attaque des avancées de Sainte-Croix-au-Mines, qui est pris le 16 août. Puis, les 17 et 18 août, par Bourg-Bruche et Rothau, les deux bataillons marchent en direction de Schirmeck. Le 20, l'ordre est de se tenir sur la défensive. A  partir de cette date, le régiment ne fera plus que du combat en retraite jusqu'au 28 août. Le bataillon Collet défend Rothau avec la dernière énergie et ne se replie que par ordre sur Bourg-Bruche (le 22).

Le 3ème  bataillon, primitivement destiné à défendre Fouday, reçoit l'ordre, entre temps, de reprendre l'offensive en direction de Rothau, en liaison avec un détachement du 99ème  R.I. Attaqué et entouré à la Claquette par des forces supérieures, le bataillon Lanusse se défend avec opiniâtreté, causant des pertes énormes à l'ennemi, se dégageant par des charges à la baïonnette. L'ennemi, appuyé par une artillerie sérieuse, vient cependant à bout du courage de nos soldats, qui doivent céder la position. Les 9ème , 11ème  et 12ème  compagnies sont particulièrement éprouvées, presque tous les officiers sont tués ou blessés, d'autres sont faits prisonniers grièvement blessés, et ce sont des débris du 3ème bataillon qui se rassemblent à Bourg-Bruche.

Du 24 au 28 août, le régiment se retire en combattant vers Saint-Dié, période marquée par la défense du Col de Robache, pris et repris successivement.

Le 28 août, le régiment est rassemblé à Taintrux, où il reçoit 1.300 hommes venus du Dépôt.

Cette période du 15 au 28 août a été excessivement dure pour toutes les unités; on s'est battu sans arrêt ; les hommes ont vécu de pommes de terre arrachées dans les champs, constamment soumis au tir démoralisant de l'artillerie lourde allemande. Malgré tout, le moral est resté élevé, et le 28 les unités sont prêtes à reprendre I'offensive.
Le 28, en effet, l'ordre d'offensive est donné. Le Col d'Anozel, puis le village de Saulcy, sont enlevés. Une violente contre-attaque fait cependant subir au régiment des pertes cruelles dans ce village. Le 30, le 3ème  bataillon reste à Saulcy, tandis que les 2ème  et 1er  (Capitaine Mangin) continuent à défendre le Col d'Anozel, se livrant à des attaques partielles incessantes contre les lisières du Kemberg.

Du 1er au 10 septembre, le régiment s'organise sur place, défensivement, au Col d'Anozel, où il creuse des tranchées et repousse victorieusement plusieurs attaques ennemies, et attaque lui-même au Col de Lense de Grandrupt (1er  bataillon).


Document extrait de : "La guerre racontée par les généraux commandant des groupes armées",
Tome 2, Librairie Schwartz, Paris 1920

Le Carnet débute le 1er octobre 1914.  Le Caporal  Marchand est mobilisé le 3 août, il fait partie du 30ème Régiment d’Infanterie, on a pu reconstituer une partie de son parcours dans la campagne des Vosges à partir  du 21 août en utilisant  ses réminicences , citées le 30 octobre dans ledit carnet

 Le 21 août, dans la matinée, nous occupions un hameau au dessus du village de Fouday (67) en Alsace. La fusillade faisait rage. Les deux  sous lieutenants de la compagnie, messieurs Gonon et Chaussier  occupaient un chemin creux en avant du village faisant face à l'ennemi. Le sous lieutenant Bertrand se trouvait à notre droite sur le versant d'une colline. Depuis plusieurs heures nous n'avions pas d'ordre. J’avais essayé de me mettre en liaison avec la Cie qui se trouvait à notre gauche mais sans y parvenir. Les sections de cette Cie                                                                                                                                                                                       s'étaient reliées en arrière. Je reçus l'ordre du Lieutenant Gonon de chercher le capitaine et de lui expliquer la situation. Je descendis au village et me rendis dans tous les endroits où je voyais des uniformes français. Le capitaine était introuvable. J'allais cesser nos recherches lorsque le soldat de 1ere classe Repellin m'indiqua qu'il l'avait vu monter dans un fenil. Je me rendis à cet endroit et je trouvais notre capitaine.      dormant comme un bien heureux couché dans le foin, à l'abri des balles. Pour le réveiller il me fallut l'appeler deux fois. Quand il me vit devant lui il fut tout surpris et ne put cacher son trouble. A la demande que je lui fis il me répondis simplement de rester sur nos positions mais il ne vint pas les vérifier lui-même. Pendant que je rejoignis ma section et que j'allais rendre compte à mon Lieutenant de mes recherches, le Capitaine resta prudemment à l'abri derrière la maison. Il me semble que sa place était au milieu de ses hommes et non caché en arrière.

Le lieutenant Chaussier et l’adjudant Viallis sont morts .Les lieutenants Gonon et Bertrand sont blessés. Tous se sont conduits bravement mais seul leur vaillant chef le capitaine S. est cité à l’ordre.

Un autre aussi,  le caporal R.  d’Aix les Bains a conquis ses galons de sergent par sa brillante conduite au feu. Il était de ma section et j’avais remarqué que chaque fois qu’il y avait un engagement il disparaissait. Au cantonnement nous le retrouvions toujours mais quand les balles sifflaient nous ne savions où le prendre.

Je ne l’ai vu qu’une seule fois à mes côtés un jour du mois de septembre que nous étions au col d’Anozel. (88) Il combattit un moment avec beaucoup d’entrain  mais quand il vit  tomber ses camarades il ne fut pas long à s’éclipser. Nous ne retrouvâmes que quelques jours après . Le jour que j’ai été blessé il n’était pas venu jouer la nuit avec nous dans le bois. Toujours le capitaine S.  blessé le 22 août d’une assez curieuse façon puisqu’il ne   s’est aperçu de sa  blessure que le lendemain à la pointe du jour alors que  nous  allions reprendre à la baïonnette  un col que nos réservistes s’étaient laisser enlever par les allemands.   (Il s’agit du col de Ste Marie que le 1er bataillon a rejoint en transport automobile, a repris et qu’ils ont du abandonner faute de soutien d’artillerie) .                                                                                                                       

Le caporal Marchand a été blessé au bras droit pour la première fois à Taintrux (au sud-ouest de St-Dié, Vosges)  le 7 septembre  1914. Il a été hospitalisé et après une courte convalescence et une permission, il rejoint son corps : le 30ème  au dépôt d’Annecy , le 3 octobre en attendant une nouvelle affectation Le livret Matricule mentionne la date du 7 septembre 1915 évacué blessé.                                                                                         

 

Le 8 octobre  1914 Annecy
Je viens  de causer avec un soldat du 30ème qui revient du département de la Somme. Le premier bataillon de notre régiment a été anéanti à Albertville le 27 septembre dans une charge à la baïonnette.  Du champ de bataille il est revenu cinquante-trois hommes. Rochas adjudant a été tué. Peythoud  blessé et fait prisonnier. Le Lieutenant Bertrand est blessé parait-il mais je n'ai pas pu savoir où il était en ce moment. Du sous Lieutenant Gonon pas de nouvelles depuis qu'il a été blessé au col d'Anozel.

 

Le 9 octobre,  Annecy

Ce matin on m’a appris une nouvelle qui fera plaisir à la maison. Je viens d’être nommé caporal d’ordinaire à la 30ème compagnie de dépôt. J’en suis heureux pour mes parents que cette nouvelle va bien tranquilliser. J’en remercie bien la sainte Vierge qui m’a encore visiblement protégé. Depuis le trois octobre, voilà deux fois que je reconnais manifestement sa protection. Aussi ai-je une grande confiance. J’ai promis d’aller en pèlerinage à Notre Dame de Lourde après la guerre.

 

Le 10 octobre, Annecy,                                                    

J’ai pris possession de mon nouvel emploi ce matin. A six heures et demie je suis allé à la viande avec deux hommes. L'abattoir est assez bien en dehors de la ville. Ensuite j'ai touché les pommes de terre et l'épicerie à la caserne. Puis je suis allé au pain. J'ai eu fini à neuf heures. Reçu une lettre de la maison et d'AA.

 

Le 11 octobre,

Suis allé à la messe de onze heures et demie ce matin.

 

Le 12 octobre,

Ce matin j'ai vu Bizollon blessé le 29 septembre dans le département de la Somme. Le 24 au matin la deuxième compagne comptait encore cent quarante huit hommes ; le 25 au soir, de ces 148, il ne restait plus que neuf combattants qui avaient pu s’échapper. Parmi ces neuf un seul gradé le Caporal Bizollon. En plus les cinq brancardiers : Naimoz  Garnier  Perrot .Ducret et Petit. Sur le 1er bataillon il restait 104 hommes.(C’est au cours des combats de son régiment à la course à la mer auxquels il n’a pas pu participer.)


Le 13 octobre, Annecy

Toujours rien de nouveau au sujet de notre départ.

Le
15 octobre,

Cette nuit mon bras droit m'a beaucoup fait souffrir et m'a empêché de dormir une partie de la nuit. Je tâcherai d'aller à la visite demain.                                               

 

Le 18 octobre,

Je suis allé à la visite. Le major n’a même pas pris le temps de m’examiner. Je me ferai porter malade quand viendra le moment si mon bras ne guérit pas. Je suis allé à Rumilly  cet après midi avec la bicyclette de Marion. (Clovis)

 

Le 24 octobre,

Deux caporaux réservistes de la compagnie ont été réformés. Au rapport on a demandé des volontaires comme aviateurs. Bon nombre se sont fait inscrire. L'aviation séduit beaucoup d'esprits.                                                                                               

 

Le 25 octobre,

Le matin je suis allé à la messe à 11h30 en l'Eglise St Maurice à coté de la Caserne. L'église était remplie de militaires. Des officiers, quelques femmes et quelques civils

 

Le 26 octobre, Annecy

(Marchand envoie une quarantaine de lettres par mois et en reçoit autant) Reçu une lettre du Sous Lieutenant Gonon.datée du 8 septembre de Lyon

 

Le 30 octobre, Annecy

J’ai lu ces derniers jours une nouvelle qui m’a beaucoup surpris : le capitaine S. cité à l’ordre du jour de l’armée.

 

Le récit des combats du 21 août autour d’Anozel qui ne figure pas dans la chronologie du Carnet est rapporté dans les premières pages de cet ouvrage.

 

             Carnet 2  (1er novembre 1914 à 31 janvier 1915)

 

Joseph Marchand - Deuxième personnage à gauche

Le 3 novembre 1914,  Annecy

Une dépêche arrivée hier soir vers neuf heures demandant un convoi de deux cent cinquante officiers, soldats et caporaux fournis par le dépôt du 230ème . J'ai failli partir. Pourtant je suis resté, mais il me semble que ce ne sera pas pour longtemps. Ce matin j'ai fait quelques préparatifs au cas où je serais obligé de partir. J'ai fait une fervente prière dans l'église St -Maurice et j'ai invoqué avec confiance N.D de Lourdes puis je suis retourné tranquillement à mon travail. J'ai acheté un chapelet et une médaille de N.D de Lourdes. J’avais deux médailles. J’en ai donc trois maintenant. Je vais continuer mes préparatifs. Dans le Nord la bataille redouble de violence.

 

Le 6 novembre, Annecy

Reçu une lettre d'Emma. Depuis hier nous avons comme commandant de compagnie le capitaine Baugue ancien commandant de la 5ème  compagnie. Il paraît qu'il n'est pas commode.

 

Le 8 novembre

Reçu une lettre de la maison. Hier soir nous sont arrivés des jeunes de la classe 1914. Ils repartent mardi et avec eux une dizaine de blessés de notre compagnie. Je ne sais pas si je serai du nombre Avant-hier au magasin j'ai retrouvé la valise de pain et mes brodequins que j'avais apportés à la mobilisation.

 

Le 9 novembre

Par une note parue ce matin au rapport il paraît qu'on demande pour le prochain départ huit caporaux et anciens soldats pour encadrer les jeunes soldats qui reviennent des camps d'instruction. Etant le premier des caporaux à partir je comptais certainement être des partants. J'en ai causé au sergent Major Montfalcon. Ce n'est pas encore certain que ce serait moi à ce qu'il m'a dit. Il tiendrait à faire partir d'abord ceux qui ne sont pas encore allés au feu. J'attends mais je suis bientôt prêt.

 

Le 15 novembre,

Demain soir nous avons un convoi de 300 hommes. Goddet et Marion ainsi qu'Adrien Rojat sont partis hier sur le front. J'attends mon tour.

 

Le 7 décembre

Je suis toujours à Peccoud.

 

Le 11 décembre

J'ai pu obtenir une permission de quatre jours pour aller à la maison. Je pars demain matin.

 

Le 18 décembre

Je suis arrivé hier soir de la maison. J'avais eu une permission de quatre jours. J'ai encore le coeur serré en songeant à mon départ avant-hier soir. Papa était fatigué le matin de mon départ. Et je suis bien inquiet. Moi qui avais demandé à repartir. Je ne sais que faire maintenant. J'ai peur de la nouvelle de mon départ achève mon pauvre papa. Et pourtant il faudra bien que je reparte tôt ou tard. Je suis bien malheureux et bien désorienté en ce moment.

 

Le 19 décembre

Cette nuit le genou droit m'a beaucoup fait souffrir. Ce matin j'ai eu beaucoup de la peine à m’habiller. Je souffre beaucoup pour marcher surtout pour monter ou descendre les escaliers

 

Le 20 décembre

Je suis en traitement à l'infirmerie j'y suis rentré hier vers deux heures après avoir passé la visite. C'est Mr Merlin de Vinay qui m'a dit «Rhumatisme articulaire. En traitement à l'infirmerie au régime spécial » J'ai souffert une partie de la nuit. Ce matin ça va mieux. Je souffre beaucoup moins que hier. Je suis triste infiniment triste. C'est dimanche aujourd'hui. Le temps est sombre je songe à la maison à papa que je désire tant voir complètement rétabli; à maman et à Joséphine qui ont pleuré quand je suis parti. Et Emma qui bien courageusement m'encourage par ses lettres.

 

Le 21 décembre 

Je suis désigné pour aller au camp de Valréas pour faire l'instruction des bleus. Cela ne me plait guère mais je me résigne. Je vais certainement bien faire plaisir à la maison en leur annonçant cette nouvelle.

 

Le 23 décembre, Annecy

 Nous partons ce soir vers 5 heures. Direction Lyon, Valence et Grignan.

 

Le 24 décembre, Grignan

C'est à Grignan dans la Drôme au pied du célèbre château historique que nous allons instruire les jeunes de la classe 15. Ce n'est point à Valréas ainsi qu'on nous l'avait dit tout d'abord. Partis d'Annecy à 6 heures hier soir passé à Lyon à une heure du matin Valence à six heure trente. Arrivés en gare de Grillon à onze heures. Une heure de marche et nous sommes à Grignan où on ne tarde pas à nous indiquer nos cantonnements. Je suis toujours un peu boiteux. Ma jambe m’a bien fait souffrir toute la nuit et pour venir de Grillon à Grignan.

 

Le 25 décembre

Je n'ai pas pu assister à la messe de minuit. Ma jambe me faisait trop souffrir. Je suis allé à la messe de onze heures il y avait beaucoup de militaires. Aux vêpres également nombreuse assistance.

 

Image extraite de la revue "L'illustration" 1914 - On lit 30ème RI sur le col

Le 30 décembre

 Après ce petit exercice ce matin nous avons eu cet après-midi une marche de 12 km. Il faisait un temps splendide. La bise soufflait un peu pour nous rappeler que nous étions en hiver mais le temps était chaud et le soleil très bon. Depuis le 28 j'ai trouvé une chambre en ville. J'y couche dans un bon lit. Les propriétaires sont très gentils pour moi.

 

Le 2 janvier 1915,  Grignan

Nous n’avons pas fait grand-chose aujourd’hui. Il y a eu vaccination pour notre compagnie.

 

Le 4 janvier

Après avoir mangé la soupe ce soir je suis allé chercher des mouchoirs chez la blanchisseuse où je vais habituellement. Les mouchoirs n'étaient pas secs je suis resté une partie de la veillée avec eux. La famille se compose du père, de la mère et d'une demoiselle d'une vingtaine d'année. Ce sont des émigrés de la  Meuse ( dans le carnet il utilise aussi le terme réfugiés)

 

Le 7 janvier

Cet après midi nous avons fait une marche de vingt kilomètres. Passé à Valauris et Chantemerle .

 

Le 11 janvier

Le sous-lieutenant Gonon est venu me causer cet après midi en allant à l'exercice. Il m'a annoncé qu'il m'avait proposé comme sergent et qu'il avait accompagné la proposition d'un rapport émanant de lui. Je l'ai bien remercié.

Si je suis nommé sergent cela me fera plaisir surtout à cause de papa qui va être bien content. Et puis il y a la différence de solde qui est bien appréciable. Je n'aurai pas besoin de demander tant d'argent à la maison. Tant de peine qu'ils ont, j'éprouve parfois comme du remord d'avoir dépensé une si grosse somme depuis le début de la guerre.

Je viens de faire un petit calcul ce soir. J’ai dépensé depuis mon départ de la maison une moyenne de 2 francs par jour. Or comme la guerre dure depuis 160 jours cela me fait une dépense de 320 francs.  C'est beaucoup. Si la guerre dure encore longtemps il faudra que je réduise mes dépenses.

 

Le 23 janvier

J'ai reçu cet après-midi une lettre d'A.A. mon ancienne fiancée. Elle veut connaître à toute force la raison pour laquelle je lui ai redemandé ma parole. Et sur cela elle se fâche tout rouge m’insulte et finit même sa lettre par une menace. Je répondrai comme il conviendra à cette femme furieuse.

 

Le 24 janvier

J’ai répondu à A. A. pour relever les termes insultants dont elle use à mon égard dans sa dernière lettre. J’espère bien que ce sera fini cette fois et que je serai débarrassé de cette affaire. J’en éprouve un véritable soulagement.

 

Le 26 janvier

Ce matin en  nous levant nous avons trouvé la neige. Malgré le froid nous sommes allés à l’exercice et cet après midi nous avons fait des déploiements en tirailleurs dans un terrain situé à une heure de marche de Grignan dans la direction de Sales

 

Le 28 janvier

Aujourd'hui il est parti un convoi de 28 sergents et 48 caporaux. Le départ s'est fait subitement. J’ai demandé à partir.  On n’a pas voulu. Les gradés n'iraient pas sur le front directement. J'espère toutefois que mon départ ne tardera plus guère.

 

Le 29 Janvier

Pour la première fois depuis que nous sommes ici, avons eu tir. J'ai tiré huit cartouches. Ce soir nous avons service de nuit départ à 8h30. Nous n'aurons pas chaud la brise fait rage.

 

Le 30 Janvier

C'est avec surprise que j'ai reçu aujourd'hui une lettre de AA.. Le ton a changé. Elle me traite d'ami cette fois. Elle va jusqu'à me demander pardon. Je vais certainement lui envoyer un dernier mot d'adieu. J'ai répondu une dernière fois à A. A. Il y aura exactement un an hier que lui ai écrit pour la première fois. M'aimait-t-elle réellement ? La dernière lettre tend bien à me le faire croire. En tout cas elle m'a aimé. J'en ai la conviction. Pourtant je suis obligé de cesser de lui écrire. J'aurais même du cesser plus tôt. Enfin ce qui est fait est fait. Maintenant la parole est au canon. Si je reviens de cette guerre il sera toujours temps de songer à l’amour.

Etant de jour aujourd'hui je n'ai pu aller à la messe de onze heures ce matin. Et moi qui voulais communier.

 

Le caporal Marchand a été nommé sergent le 25 février 1915 et a été affecté au 175ème Régiment d’ Infanterie le 26 du même mois.( Carnet Matricule).

 

               Fin du carnet numéro 2 le 31 janvier 1915

 

Source : Archives départementales de l'Isére - Serie R

               Carnet 3 –  4 novembre 1915 à août 1917

 

Le carnet n°3 après 10 mois de silence qui s’explique par la suite du récit . 

 

Le 4 novembre 1915, en rade de Toulon

Me voici de nouveau en route pour l'Orient. C'est la troisième fois depuis le début de la guerre que je quitte la France pour aller guerroyer au loin. Jusqu'à maintenant ce furent les Allemands et les Turcs. Cette fois je vais, je crois, combattre les Bulgares. De retour de mon deuxième voyage aux Dardanelles, le 5 août dernier à Toulon, j'ai quitté Marseille hier a dix heures du matin avec un peu moins de trois mois de séjour en France. C'est « l’ Algérie » qui nous emmène là-bas, petit paquebot de la Compagnie des transports maritimes, qui je le crains fort va rudement nous secouer.

 Je suis triste à la pensée de quitter de nouveau ma famille. J'ai passé quelques jours à la maison au mois de septembre, j'y suis retourné quelquefois en permission de Grenoble.

Je suis allé à Lyon , j'ai eu le bonheur d'y voir mon beau-frère que je n'avais pas vu depuis bien longtemps. Et ma soeur Emma toujours bien courageuse. Vous tous, mon pauvre papa , ma chère maman, et ma vaillante soeur Joséphine, j'ai le coeur déchiré en m’éloignant de vous! MON DIEU! Ayez pitié de moi. Je suis bien faible, faible comme un petit enfant.

 

Pourquoi est-il en rade de Toulon ? Pourquoi ses voyages en Orient ? Pourquoi cette intervention en Orient ?

 

La   Guerre en Orient

La Russie des Tsars, notre alliée, subit une énorme pression sur le front polonais de la part de l’Autriche-Hongrie et de l’Allemagne qui combat sur deux fronts et tente de briser l’impasse sur le front de l’Ouest. La Russie demande à ses alliés l’ouverture d’un second front. Une attaque sur les Dardanelles, maritime et terrestre, est envisagée ; le commandement militaire français y est peu favorable. L’Angleterre est peu encline à une éventuelle intervention russe sur les détroits ( vieux rêve des Tsars). La décision est  prise , une opération navale débute le 19 février. Une flotte de vieux cuirassés français et britanniques est soutenue par un super-cuirassé tout récent, le Queen Elisabeth,  muni de canons de 380 mm pour détruire les fortifications des Dardanelles, l’opération  échoue.. En même temps on aménage l’île grecque de Lemnos comme base d’accueil pour une force de débarquement.  Dans le détroit des Dardanelles,  les services de renseignements militaires alliés  estiment alors  à 170.000 Turcs sous commandement allemand. En réalité il y avait  84.000 hommes le long des 250 kilomètres de littoral.

 

Le 5 novembre  1915, en mer

Nous sommes à l'est de la Sicile, nous commençons à distinguer ses côtes basses. Hier nous avons laissé à notre droite la Sardaigne et la Corse. A notre gauche l'île d'Elbe, le rocher de Monte-Christo et ce matin nous avons rasé de tout près l'île de Maritima du groupe des îles Egates. Nous venons de faire un exercice d'embarquement, préparation à ce que nous ferions réellement en cas de mauvaise rencontre. Devant nous “l'Amazone”, navire marchant. Comme escorte un torpilleur de haute mer. Un paquebot que je n’ai pu  reconnaître vient de nous dépasser.

 

Le 7 novembre 1915,

La mer est belle, très belle. De temps en temps nous croisons un navire marchand. Je n’ai pu en reconnaître aucun encore, ils passent trop loin de nous. Nous nous sommes arrêtés quelques heures en vue de Malte hier matin. J’ai vu l’entrée du port et la ville bâtie sur le flanc d’une colline. Il n’y a pas  de courrier, je suis obligé de conserver mes lettres jusqu’à Salonique. Je suis de jour aujourd’hui, je viens de placer à l’avant du bateau un poste de surveillance contre les sous-marins ennemis.

Le 25 avril 1915, le corps expéditionnaire méditerranéen compte cinq divisions britanniques, néo-zélandaises, australiennes et le corps expéditionnaire d’Orient des Français. Le plan du débarquement pêche par l’absence de renseignements sur les positions turques et ne dispose pas de cartes de la zone d’assaut.

Portés par deux cents navires, vapeurs ; cargos, les détachements de débarquement vont gagner les plages dans des « remorques lignes de bateaux à rames tirés par des chaloupes à vapeur » ; près des plages les bateaux à rames arrivent individuellement : « [1] la mer était complètement  rouge, on entendait les râles à travers le bruit des tirs .Quelques uns tiraient. Je leur fit signe d’avancer…je me rendis alors compte qu’ils avaient été tous touchés ».                                                                                       

L’ historique du 175ème Régiment d’Infanterie[2] donne des précisions dans le premier paragraphe intitulé « 1ère Campagne des Dardanelles » Ce régiment a été créé spécialement  pour la campagne d’Orient et sera dissout en 1919. 

Les trois bataillons du régiment sont  formés : le 1er à Riom, le 2ème  à Grenoble, le 3ème à  Saintes,  ils sont réunis à Marseille le 3 mars 1915. Le régiment embarque le lendemain sur les paquebots Provence, Charles Roux, Armand Behic, Chaouia, etc … Il reçoit son drapeau le 27 mars 1915, Le 175ème débarque le 27 avril au Cap Helles  sur la plage de Sedd-ul-Barhr (presqu’île de Gallipoli) sous le feu de l’ennemi et repousse dans la même journée deux attaques des  Turcs. Le lendemain, le 28, le régiment attaque en direction d’Achi-Baba, sous un feu des plus violents,  il progresse de 200 à 300 mètres. Combats acharnés , après avoir tenu toute la journée, le régiment qui subit des pertes sévères (13 officiers et 650 hommes hors de combat) se replie sur les positions de la veille.

Ses différentes actions ont été reconstituées à partir de souvenirs dispersés dans la carnet.

 

 

 Revue "L'illustration"

1ère campagne en Orient du sergent  Marchand. 

Il embarque le 4 mars sur le croiseur auxiliaire Provence avec le Général commandant le Corps expéditionnaire, accompagné entre autres de son Etat Major et de  deux bataillons du 175ème R.I. et d’une compagnie du 1er bataillon. Il participe au premier débarquement à Gallipoli le 27 mars 1915, il est  blessé le 28 avril 1915.

Le 28 avril 1916  à Kalimanovo en Macédoine                                    Il se souvient : « Il y a un an... (censuré) (c’est-à-dire 28 avril 1915). Aux Dardanelles sur la pointe  de la presqu'île de Gallipoli . Une ligne de tirailleurs à quatre kilomètres du rivage. La nuit a été rude. Mais le soleil levant dissipe toutes les angoisses, toutes les terreurs. Et l'on se souvient à peine de l'épouvante de la veille,  épouvante dont mon âme garde encore l' effroi ...

Entassés les uns sur les autres, sur la berge, dans l'eau, enchevêtrés dans les fils de fer, les Australiens sont couchés là. Ils dorment leur dernier sommeil. Braves Australiens! C'est nous qui devions descendre, ils ont réclamé l'honneur de passer les premiers. Ces descendants d'Irlandais n'ont pas menti à leur race. Comme les guerriers fameux chantés par les poëtes ils sont morts en héros ....

Nous chassons ces tristes pensées. Le Turc est devant nous . A une portée de fusil , on nous désigne notre objectif, la crête la plus élevée, la fameuse position d’Ach .Baba. la compagnie est groupée. Quelques obus nous passent par-dessus la tête et vont éclater un peu à l’arrière. Nous prenons des formations moins denses. Un coup de sifflet, un geste et en avant. Comme à l’exercice nous marchons. Courageux petits soldats de la classe quinze comme vous allez bien. Bravo les jeunes. Quelques centaines de mètres et les premières balles sifflent. J’étends les bras. Docilement mes hommes se déploient en tirailleurs. Tac, tac, tac, voila les mitrailleuses qui s’en mêlent. Les balles sifflent toujours plus nombreuses, venant de tous les cotés. Je sens une morsure à l’épaule. Par bonds nous avançons toujours. Les balles pleuvent dur. Le sol en est labouré. Un moment d’hésitation. « Allons courage mes enfants ». C’est notre vieux colonel, debout, sans souci du danger, il se porte d’une ligne à l’autre exhortant les hommes. Ses meilleurs officiers sont déjà tombés. « En avant, coûte que coûte ». C’est l’ordre qui vient de l’arrière. Puisqu’il le faut, allons de l’avant ! Un souffle de gloire passe dans l’air. En avant, en avant !...

 
Blessé, Marchand retourne  sur le « Provence » pour Bizerte à l’hôpital maritime Sidi-Abdalah,  le 6 mai 1915, qu’il quitte le 18 mai  pour une permission de 7 jours.                                           

 

En 1915 lors du retour des Dardanelles

2ème campagne en Orient du sergent Marchand 

 

Il embarque sur le Britania le 17 juin  pour Moudros, et combat de nouveau aux  Dardanelles. Evacué malade,  le 27 juillet,  embarqué sur le  BienHoâ  pour Toulon le 31 juillet, il est le 2 août (sic) à l’hôpital de St Mandrier, quitte l’hôpital  le 1er septembre et rejoint le dépôt de Grenoble le 16 septembre 1915. Retour aux armées le 31 octobre 1915.                                                                            

 

 

3ème campagne du sergent Marchand en Orient

 

Extraits de"La Première Guerre mondiale" , édition Autrement, droits réservés

Du 4 mars 1915 au 9 novembre 1915 le carnet est muet . Heureusement  Marchand fait part des réflexions et des bribes d’action passées surgissent sous sa plume. Elles apparaissent dans le carnet n°3 et permettent de retracer son itinéraire et  sont complétées avec les informations du livret matricule, pas toujours fiable .

Le  175ème  quitte la presqu’île le 25 septembre.  les néo-zélandais quittent le cap Helles le 9 janvier 1916. Les pertes alliées s élèvent à 265.000 militaires, et 300.000 du coté turc, tués, blessés ou disparus.

Le  4 novembre 1915, en rade de Toulon 

Me voici de nouveau en route pour l'Orient. C'est la troisième fois depuis le début de la guerre que je quitte la France pour aller guerroyer au loin. Jusqu'à maintenant ce furent les Allemands et les Turcs. Cette fois je vais, je crois, combattre les Bulgares     (lettre déjà citée)                                                                                                                                                                       

Le 9 novembre, rade de Salonique

 Nous arrivons à destination. Le ciel est bas, une pluie fine tombe depuis le lever du jour. De nombreux navires nous précèdent, d'autres nous suivent. En ce moment l'Algérie est en tête d'une file de cinq bateaux. J'admire la ville aux cent minarets, Salonique merveilleusement située, étagée sur une hauteur qui domine toute la rade Nous avons vu dans le lointain la rade et la ville de Dédé Agatch (Alexandroupoli) . Nous avons à bord le capitaine de vaisseau Pagillon commandant du cuirassé République. Nous nous préparons pour débarquer.

 
Les armées alliées tentent de venir au secours de la Serbie envahie dès l’automne 1914. Malgré sa résistance, une offensive allemande, autro-hongroise, aidée par la Bulgarie –alliée récente de l’Allemagne- repousse l’armée serbe vers le sud. Des contingents bulgares,  depuis le 11 octobre se heurtent aux forces franco-britanniques qui sont entrées en Macédoine à partir de Salonique. La ligne de front est continue de l’Adriatique  à la Thrace sur 30 à 40 kilomètres de profondeur, composée par des divisions de l’armée française, britannique et des bataillons serbes qui ont pu échapper à l’encerclement ennemi. Une tentative alliée qui va pénétrer en territoire serbe et bulgare d’octobre à décembre 1915 sur une profondeur de 50 kilomètres, va échouer.

Zeitenlick est situé dans le camp retranché de Salonique. La situation du camp est ambiguë, la Grèce est un royaume neutre, le premier ministre grec Venizelos est favorable à un accord militaire Serbie-Grèce, et a autorisé l’implantation à Salonique du camp.  Mais le roi Constantin, beau-frère du Kaiser, préfère conserver la neutralité et renvoie son premier ministre le 5 octobre 1915. Sans moyens militaires, le roi ne peut qu’accepter l’arrivée du corps expéditionnaire.

 

Le 10 novembre, camp de Zeitenlick

Nous avons mis pied à terre, hier matin vers onze heures. Vu quelques blessés de mon régiment qui arrivent de Serbie. Cette vue m'a serré le coeur. Ce sera mon tour dans quelques jours peut-être. Notre camp est à une heure de marche du centre de la ville de Salonique. Nous avons traversé le quartier du vieux port pour sortir de la ville et prendre la route du camp. Beaucoup de soldats anglais et français. Nous sommes installés sur un petit plateau qui s'en va en pente douce dans la direction de Salonique. Nous formons des tentes à six avec nos toiles individuelles. Même nourriture qu'aux Dardanelle,s moins la poussière et les mouches.

 

 Le 11 novembre

 Jusqu' à maintenant nous avons joui d’ une tranquillité relative au camp. Je n'ai pour ainsi dire rien fait. Je m'occupe des hommes dont j'étais chargé pendant le voyage . En avant de nos tentes des ouvriers grecs construisent des baraquements qui nous sont destinés. Qu'ils soient vivement terminés afin  que nous puissions les utiliser avant de partir sur le front . Nous ne savons pas grand-chose. Les journaux de Salonique ne nous disent pas toute la vérité.

 

Le 15 novembre

Me voici de nouveau dans l'engrenage du service. J'ai pris la garde le 12,  et le 14 j'étais de jour. Je suis allé au bureau du major des camps le matin, c'est à 5 minutes d'ici . Hier …(censuré) ... un peu à l'abri de la pluie et du vent .

 

Le camp français à Salonique (Grèce)
Image issue d'un magazine, rapportée par Josehp Marchand

Le 18 novembre

Il a fait froid cette nuit, très froid . Nous n'avons pas eu chaud sous nos tentes . Ce matin la terre était durcie par le gel. Sur le front nos camarades souffrent . Et je n'ose pas songer à la fin de la guerre. Après la bataille de Champagne nous …(censuré)...   Enfin ! Je suis heureux. Je viens d’avoir une bonne surprise. J’écrivais à la maison, sous ma tente, lorsqu’un soldat est venu m’apporter trois lettres. Je reconnais vivement sur une enveloppe l’écriture de ma chère petite sœur Joséphine. J’ouvre la lettre et j’apprends avec satisfaction que tout le monde va bien à la maison, papa, maman et ma chère sœur.

 

Le 23 novembre

Toute la nuit nous entendons passer les trains qui se dirigent vers le front. Dans la journée il semble que ce mouvement se ralentit un peu. D’après les journaux de Salonique les Anglais se trouveraient en deuxième ligne et les Germano - Bulgares avancent toujours. Monastir est aux mains des Allemands. Ici nous en sommes à moins de deux cents kilomètres.

 

Le 24 novembre

 Il y a eu un départ de gradés et de  mitrailleurs ce matin à destination du 175 : six officiers, cinq adjudants et deux sergents-major. Le tour des sergents ne saurait tarder. Les Anglais ont joué de la musique fort tard hier soir, il leur arrivait des Ecossais. Je n’ai pas pu aller les voir. J’ai cru reconnaître tout à l’heure mon cousin Adrien dans un détachement du 54 ème   régiment d'artillerie de Lyon. Pourtant je dois me tromper, il était en Champagne quand je suis parti de Grenoble le 1er novembre.

 

Le 25 novembre

Nous commençons ….(censuré). La Grèce semble disposée  à ne pas entraver les opérations des alliés dans les Balkans. Certains de ses organes officieux font même entendre qu'elle sera obligée de se ranger à nos côté.

 

Le 28 novembre

Je crois que les hivers du nord de la Grèce n’ont rien à envier aux hivers de nos régions. Il fait toujours froid, bien froid. Cette nuit le thermomètre a marqué 7 au dessous de zéro. Sur le front les opérations sont arrêtées par le mauvais temps. Des troupes sont revenues à l’arrière. Les bruits les plus bizarres circulent : le 175 ème  viendrait prendre ses quartiers d’hiver à Salonique. Nous serions toujours mieux que dans les montagnes neigeuses de Serbie. Je me demande comment tout cela va se terminer.

 

Le 29 novembre, camp de Zeitenlick

Temps pluvieux et froid.. Il fait de plus en plus froid, je me demande comment nous allons passer l’hiver ?  Nos baraques viennent d’être achevées, je pense que nous serons un peu mieux que sous nos petites tentes

 

Le 2 décembre

Les mitrailleurs de Grenoble viennent de nous arriver. J'ai retrouvé le fameux sergent Ponzo et mes camarades Guyot et Roger. Ils ont eu mauvaise mer pendant trois jours. Huit jours de traversée.

 

Le 12 décembre

On vient de nous augmenter légèrement notre prêt. Nous allons toucher maintenant près de trois francs par jour.  C’est pour nous faire récupérer l’argent ….(censuré)   . Les cantines qui nous vendent les mêmes objets dont nous avons besoin n’oublient pas que nous sommes étrangers  ( il oublie qu’il est occupant !)

 

Le 18 décembre, Zeitenlick

Le dépôt se vide. Il ne reste que des gradés et quelques blessés. Je crois que nous allons bientôt tous partir.

 

Le 19 décembre

Ce matin j’ai assisté à la messe dite au camp par le prêtre-soldat Romand. Nous entendons tonner le canon. Il doit y avoir du nouveau sur le front.

 

Le 25 décembre

Noël! Noël!  C’est le chant des chrétiens en ce jour. J’ai eu le bonheur d’assister à la messe de minuit au camp. Ce matin, j’ai encore pu entendre deux messes. Belle fête de Noël. Le soleil nous réchauffe de ses rayons. C’est une véritable journée de printemps. Hier soir par une heureuse coïncidence j’ai reçu quelques lettres de France dont une de la maison et deux journaux  envoyés par Joséphine qui m’ont permis de passer une soirée fort agréable en attendant l’heure de la messe.

 

Le 30 décembre

Ce matin vers dix heures au moment où je faisais ma correspondance j’ai entendu une forte détonation du coté du camp anglais. Puis à quelques secondes d’intervalles deux autres ont suivi. Je suis sorti de mon baraquement et j’ai vu la cause de tout ce bruit. Un taube[3] (pigeon en allemand) venait de… (censuré).  Nos canons ont tiré sans résultat. Deux de nos avions ont donné la chasse aux taubes. Des bombes ont été lancées sur les troupes campées au nord du camp de Zeitenlick. C'est le baptême du feu de notre camp. Une fusée d'obus assez lourde est tombée à 250 mètres au sud-ouest de ma baraque.

 

Le 31 décembre

Nous voici au dernier jour d'une bien triste année. Puisse l'année 1916 voir la fin de …(censuré).

 

Le 26 janvier 1916,    22 heures

Il semble que ne point partir, ne point servir, pour quelque raison que ce soit est un déshonneur. Car il faut à ceux qui ne servent pas, une tare physique bien profonde ou une tare morale inguérissable.

 

Le 1er février

(censuré). ….. Nous avons été réveillés ce matin, à trois heures par plusieurs fortes détonations venant du côté de Salonique. C'était un zeppelin qui lançait des bombes sur la ville. Notre quartier général n'a pas (censuré) ……

 

 

Le 1er  mars                                                                         

Par le journal de ce matin je viens d'apprendre que le croiseur auxiliaire français  Provence  a été coulé par un sous marin allemand à hauteur du cap Matapan… (censuré) .. avec lequel je suis venu aux Dardanelles pour la première fois. Il y avait à bord l'état-Major du Corps Expéditionnaire d'Orient. C'est avec lui aussi que j'ai pris le chemin du retour, après ma blessure du 28 avril sur la presqu'île de Gallipoli. En tout je suis resté quarante-deux jours à son bord. C'était un beau bateau, très luxueux et qui marchait bien.   Il a coulé en 17 minutes avec 2.000 passagers à bord. Quatre mille navires alliés ont été coulés en Méditerranée en quatre ans.

 

Le 10 mars

De garde au poste n°3. Sur la route de Sérés : petits ânes surchargés chameaux en longues files, chariots traînés par des buffles ou des taureaux. Chevaux hongrois petits et nerveux. Macédoine de conducteurs, sur sept : un Serbe, un Italien, un Juif, un Grec et trois Turcs. Curieuses scènes au camp des réfugiés macédoniens et arméniens

 

Le 16 mars

Accès subit de fièvre pendant la nuit. Je suis étendu sans force sur ma natte. C’est à peine si je puis écrire une carte à la maison et une lettre à Pierre.

 

Le 27 mars

 Réveil en fanfare ce matin. Les taubes(censuré)..  nos batteries tirent sur les taubes. Petites lueurs rouges dans la blancheur du matin. Etoiles qui disparaissent. Ce sont nos obus qui éclatent un peu partout au dessus de nos têtes, poursuivant la sinistre escadrille.

 

Le 16 avril 1916

De garde pour cinq jours au parc d’artillerie n°1. La troisième journée s’achève.  Vers sept heures un taube a essayé de nous survoler. Notre(censuré) ….

 

Le 28 avril 1916, au camp de Zeitenlick

Il y a un an... (censuré) …(courrier déjà cité)    Aux Dardanelles sur la pointe  de la presqu'île de Gallipoli….

 

Le 5 mai

 Ce matin vers deux heures et demie un zeppelin a survolé le camp et lancé quelques bombes. On l’a aperçu qui passait au dessus de nous. Les projecteurs l’ont découvert et notre artillerie lui a envoyé au moins une centaine de coups de canon. Je ne me suis pas levé. Est-ce ce qu’on appelle la peur ? J’ai eu un moment d’angoisse et me suis mis à grelotter comme si j’avais froid. Depuis le commencement de la guerre j'ai remarqué que je n'aimais pas beaucoup m'agiter quand la mort était là tout près qui guettait. J'ai entendu distinctement le sifflement de deux projectiles qui sont tombés près de nous. On a aperçu vers trois heures le zeppelin venant s'abîmer sur le sol et prenant feu. Il est tombé à l'embouchure du Vardar à 12 kilomètres de Zeitenlick.

 

Le 11 mai

Il nous est arrivé un bataillon d'annamites hier soir. Officier français, sous officier et caporaux indigènes et  français. Je les ai vu défiler. Ils avaient la tenue de campagne complète et le nouveau fusil à chargeur. Curieux petit chapeau rond qui a la forme d'un chapeau lampe. Le soir, trois soldats sont venus à la cantine où j'étais planton. J'ai causé avec eux. Ils viennent de Djibouti où ils sont restés six mois. Leur traversée a duré dix jours. De nombreux bataillons sont encore en route pour venir ici. D'autres sont déjà à Marseille. Tout ceci, je l'espère, contribuera à hâter la victoire et la rentrée dans nos foyers, où nous sommes si impatiemment attendus.

 

Le 18 mai

Visité les débris du zeppelin exposé place de la tour Blanche. Carcasse informe de 80 à 100 mètres. Beaucoup de Saloniciens qui paraissent joyeux de voir le monstre hors d'état de nuire. Il leur a causé tant de frayeurs...

 

Le 24 mai

Fragment de lettre....J'ai le plaisir de vous annoncer, mes chers parents, que quand je partirai ce ne sera plus dans une compagnie comme combattant de première ligne, ce sera comme vaguemestre de régiment, ou agent de liaison d'un colonel, emploi qui dans cette guerre de rase campagne des Balkans, me retiendra toujours de sept à huit kilomètres à l'arrière, donc complètement à l'abri des balles, autant à l'abri qu'ici, puisqu'en somme, je n'aurai comme vision de la guerre que quelques obus ou bombes d'aéroplanes, ce qui constitue un danger bien minime, le minimum de dangers des troupes de campagne...  Voilà qui va tranquilliser mes bons parents. Que Dieu me pardonne ce petit mensonge !…(censure)…..

J'ai demandé à partir comme volontaire. Pour deux raisons principales : je me suis reposé assez longtemps, je me considère déjà comme bien favorisé par les circonstances et ensuite je suis..  (censuré)…… Si nous voulons que la guerre finisse rapidement et à notre avantage il faut faire tout notre devoir, plus que notre devoir. Il y a six mois que je serais sur le front comme volontaire si je n'avais pas été un peu malade en arrivant ici.  Pardonnez moi mes chers parents si je vous cause de la peine, mais je ne peux plus rester ici!

 

Le même jour il rédige ses dernières volontés

Mes volontés en cas de maladie, blessure ou accident.

Je soussigné Marchand Joseph n° matricule 12050, sergent au 175 ème Régiment d’infanterie déclare appartenir à la religion catholique.

Conformément à la loi du 9 décembre 1905 et aux circulaires du 15 novembre 1905 et du 24 janvier 1906, à la décision ministérielle du 16 décembre  1906, je réclame près de moi le prêtre catholique, pour le cas où je serais blessé ou malade, à l'hôpital ou ailleurs.

Si je meurs je veux les prières de l'Église catholique.

Ceci est ma volonté formelle en pleine connaissance de mes facultés, j'en demande l'exécution.

 Zeitenlik le 24 mai 1916

                                      J. Marchand      

 

Le 6 juin 1916, Hôpital temporaire de Zeitenlick n°3.

 Je suis à l'hôpital depuis le 30 mai pour embarras gastrique et courbature fébrile. J'ai la …(censuré)  (malaria, dengue ?)

La fièvre est tombée maintenant. Je vais beaucoup mieux. Je me sens seulement faible, très faible. J'ai passé les premiers jours au pavillon n°7,  le pavillon de madame la Baronne. Il n'y a  plus que des Serbes en ce moment. Je ne suis pas fâché d'en être parti. Je suis au pavillon n°6. Comme infirmière nous avons une brave religieuse.

 

Le 9 juin

Dépôt d'éclopés.    Je suis sorti de l'hôpital hier matin. Je finis de me remettre dans un dépôt de  convalescents. Je me sens faible, très faible. Je suis très nerveux, certains jours j'ai de la peine à écrire mon nom. Par moment ma pensée m'échappe. Décidément le climat de l'orient ne me vaut rien.

 

Le 11 juin, camp de Zeitenlick 

Je suis rentré au dépôt ce matin. Je vais bien, je suis seulement  un peu faible. Hier soir, j’ai visité une mosquée à Salonique. Je passais dans la rue de la préfecture lorsque je m’entends appeler par un petit Turc d’une douzaine d’année coiffé d’un fez traditionnel : «  monsieur, voulez-vous visiter une mosquée très jolie ? ». J’acquiesce aussitôt et je suis mon petit guide dans une étroite ruelle. A l’entrée du parc qui entoure la mosquée je suis reçu par le prêtre musulman : l’iman.  Après de profondes salutations, il me fait entrer dans la mosquée, m’explique l’orientation du « mihrab »   autel du côté de La Mecque, les versets du Coran inscrits sur des tablettes déposées contre les murs de la mosquée, et m’indique la place occupée par les fidèles et celles réservées aux membres de sa famille. Ensuite il me fait monter au sommet du minaret qui a au moins soixante mètres de hauteur et qui domine toute la ville. Je me suis promené sur la terrasse d’où le muezzin au lever du soleil et à ses couchers appelle les fidèles à la prière. Du bas, les musulmans m’observaient curieusement. Au départ l’iman m’a  donné un gros bouquet et m’a fait promettre de retourner le trouver. En somme excellent après-midi.

Il y a un départ pour le 175 ème . Je viens de demander à partir comme volontaire. Je vais passer la visite demain matin.

 

Le 14 Juin, 8 heures

Nous partons demain matin à une heure, réveil à minuit. Je ne suis pas sorti ce soir , j’étais trop fatigué. Je vais souhaiter le bonsoir aux camarades et ensuite me reposer un peu .

 

Le 15 juin   20 heures,   Menesse, Macédoine

Nous sommes partis ce matin à 1 h. Le détachement du     175 eme commandé par un sous lieutenant de zouaves formait l’arrière garde. Nous nous sommes égarés et de ce fait avons fait pas mal de chemin en trop. Arrivée au kilomètre 19.500 à 9 h passées, l'étape a  été dure: chaleur, poussière. Des arbres le long de la route, beaucoup de champs cultivés. Traversons un pont en bas. Pris un bain dans la rivière. A coté de notre camp, cimetière de soldats français tués par les taubes le 7 janvier. Treize tombes.

 

Le 17 juin , Kalinovo,  Macédoine

Je suis au poste du colonel à huit cents mètres des tranchées françaises. Nous avons fait une étape très dure hier: trente cinq kilomètres. Itinéraire Menesse ( ou Tenesse) Sari-Guetel  et  Janesse . Partis de Janesse ce matin à 2 h. 35, après une heure de marche nous avons été survolés par une escadrille d’aéroplanes ennemis qui ont lancé des bombes de tous les côtes et probablement sur les campements anglais de Sari-Guetel   En passant au ravitaillement, vu Contaudin, Polere et Brunel vaguemestre au premier bataillon. Je suis affecté à la 5 ème Cie. Je vais y aller ce soir quand la grosse chaleur sera passée. Le 2ème  bataillon est au repos tout entier. Le sous lieutenant Berthier est au ravitaillement.

 

 Le 19 juin, Ravin de Malencia

Je suis à une compagnie depuis avant hier au soir. J'ai retrouvé quelques camarades : Laudron, Jarraud, Lasard. C'est le repos complet ici dans notre ravin. Il fait chaud mais en somme c'est supportable. Nous avons une revue d'armes ce matin à 9 h.30. Je suis venu en renfort avec les sergent : Dubédat, Lagouardelle, Berger, Vaglio, Vautherin, Ferraton, Huet et le sergent fourrier Veque. En arrivant ici, je retrouve Bauvet, Tulieu , Sermet . Il y a une proposition d'adjudant pour notre compagnie. Si j'étais venu plus tôt, je serais certainement proposé parce que je suis le plus ancien sergent de la compagnie. Je n'en suis pas trop envieux ; tout vient à point à qui sait attendre.

 

Le 21 juin, Kalinovo

Notre compagnie est en réserve dans un ravin à la disposition du colonel. Nous sommes assez tranquilles. Les Allemands nous ont envoyé une demi douzaine d'obus dans la journée.

 

Le 22 juin, Kalinovo

Trois obus tombent sur le village à 18h30. Personne de touché. Un taube vient constater les résultats du tirs. Notre artillerie le canonne mais sans résultats.

 

 Le 23 juin, Kalinovo

J'ai fait une reconnaissance en montagne ce matin jusqu'au point appelé le « Piton du commandant ». De cet endroit on voit très bien le lac de Doïran qui se trouve à environ 3 km. Les Bulgares faisaient brûler des broussailles entre le lac et nos lignes. J'ai reconnu quelques mamelons que l'on a baptisés : La Couturière, le Marabout, Bagatelle, Clichy. Tranquillité relative en première ligne. Reconnaissance la nuit. De jour, les Bulgares envoient de temps à autres quelques obus sur les points qu'ils supposent occupés.

 

Le 24  juin, 8h.30, Kalinovo

Avant hier soir, à la suite de la visite d'un taube et d'un tir de repérage par les 210 boches, je prévoyais un marmitage en règle pour la journée d'hier. Je n'avais fait que me tromper de date. Depuis un moment les Allemands envoient des grosses marmites sur nos lignes mais assez loin de nous. Je n'ai entendu le sifflement que d'un seul obus. Je surveille une équipe qui creuse des tranchées destinées à nous servir d'abris de bombardement.

20 heures. 

Je pars en reconnaissance cette nuit vers une heure du matin. Continuation du bombardement cet après midi. Le matin, les obus tombaient à notre gauche. Le soir c'est à droite et un peu plus près. On entend très bien leur sifflement. Nous venons d'assister à un duel aérien. Pas de résultats.

 

Le 25 juin,   15 heures,  Piton

Je suis en reconnaissance depuis ce matin. Nous sommes partis à 1h. 30 du camp. J'occupe un des nombreux pitons qui se trouvent entre nos lignes et les lignes bulgares. Depuis ce matin, je me fais griller par le soleil. Nous sommes presque réduits à l'immobilité complète, le moindre de nos mouvements décèlerait notre présence aux guetteurs ennemis. Le piton que nous occupons est à environ 2 kilomètres de nos premières lignes. Les Bulgares nous ont envoyé à peu près 150 coups de canon avant 10 heures. Cinquante obus de petit calibre fusants et percutants sont tombés sur le piton qui se trouve à moins de 500 mètres au nord ouest de notre emplacement. Les fusants étaient bien tirés, ils éclataient tous sur la crête et certains à moins de deux mètres du sol. Les percutants faisaient un trou en terre, cent à deux cents mètres plus loin, en arrière de la crête, dans le ravin qui se trouve au bas du piton. Il y a eu un duel aérien sans résultats. Des obus ont été tirés sur les avions, la fusée de l'un deux est tombée tout près de moi, et , en avant de ma tête il y a eu une véritable pluie de shrapnels . A proximité du village qui se trouve entre nos premières lignes et nous et à environ cent mètres du piton, sont tombés cinq marmites de 210. Trois ont fait grand bruit en éclatant, les autres n'ont pas éclaté. Depuis dix heures calme relatif. Quatre coups de canons seulement ont été tirés depuis midi. Je souhaite que l'on n'en tire pas d'avantage pour aujourd'hui. Le sifflement de ses maudits obus m'impressionne désagréablement

 

Le 26 juin, Kalinovo (au nord du lac d’Ardjan)

Jusqu'à six heures hier soir nous avons été tranquilles sur notre piton . Mais après six heures !!! Les obus nous passaient par dessus la tête par dix, douze à la fois! Et de tous les calibres depuis le 77 boche jusqu'au 305 autrichien . Le petit village au bas du piton était caché par la poussière soulevée par les obus. Toute notre ligne était bombardée. Au commencement de ce tapage infernal j'ai cru que nos ennemis allaient déclencher l'attaque. Il n'en a rien été. Les petits postes fournis par le 175ème  comptaient 85 soldats. Nous avons reçu  sur nos positions en toute la journée plus de  trois cents obus et nous n'avons pas eu un seul homme de touché. Nous avons été bien protégés. En rentrant au camp, le soir vers dix heures nous avons appris que le village de Kalinova avait reçu une centaine d'obus de tous calibres, mais surtout des gros ...Dans les moments critiques j'ai recours à la prière. J'invoque mon ange gardien. Je prends la photographie de ma famille, je converse avec mes parents bien-aimés. Je me confie à leurs prières. Ensuite je suis tranquille. J'attends les évènements avec calme et confiance. 

 

Le 27 juin, Kalinovo

Reconnu ce matin le secteur de la huitième et de la sixième compagnie. Visite chaque emplacement des sections de la sixième. Une section occupe les pitons dits : Clichy et Batignolles. Sur Batignolles le 75 fait des tirs de repérages. Nous ne pouvons pas monter jusqu'en haut de la crête. Après avoir fait cinq heures consécutives, de marche en montagne, je suis exténué. J'espère me reposer demain.

 

Le 29 juin

Nous sommes en première ligne depuis hier soir. J'ai passé la nuit en petit poste en avant des premières lignes. J'était très fatigué  ce matin mais je me suis reposé dans la journée. Toute la nuit les Bulgares ont bombardé le piton du commandant. Je n'ai presque que des jeunes soldats. Ils ont le … (censuré)

 

Le 30 juin , 20 heures

Les Bulgares bombardent le village de Kalinovo avec une grande violence. Ils envoient des grosses marmites qui sifflent sinistrement nous passant par dessus la tête. Le matin à huit heures les cuisines de la compagnie ont reçu une marmite qui a éclaté à cinquante mètres des emplacements les plus proches. Pas de blessés. Nous avons encore quatre nuits à passer en première ligne puis nous descendons au repos.

 

Le 4 juillet

Je viens d'avoir un violent accès de fièvre qui m'a duré trois jours. Je vais mieux aujourd'hui. Je tacherai de reprendre mon service demain. L'infirmier de notre compagnie n'est pas très empressé quand il s'agit de secourir un malade. Il m'a fait attendre plus …(censuré).

 

Le 6 juillet,  Malotsi ( ouest du lac d’Ardjan)

Nous sommes arrivés au repos ce matin à quatre heures. Installation et ensuite repos dans la journée . Mais avec les mouches et la chaleur il est bien difficile de dormir. Hier l'artillerie bulgare a failli nous mettre à mal une section et nos trois officiers. Tout le monde s'est sauvé à temps, il n'y a pas eu de pertes. Nous avons installé notre camp au flanc d'une pente assez raide . Dans le bas quelques terrains très propices à la culture et plantés d'arbres. Ma tente se trouve tout à fait au bas de la pente. La rivière coule cinquante mètres plus loin. Entre la rivière et nous une plantation de jolies petits mûriers. Les arbres ont déjà été bien broutés et rongés par les animaux qui ont été attachés. C'est dommage vraiment. Cela me fait de la peine quand je vois des arbres abîmés inutilement.                                                                                                                                    

 

Le 7 juillet,  Malotsi

Nous sommes à la baignade à la rivière. C'est le moment de se baigner . Je crois que l'eau baisse rapidement. Depuis quinze jours que nous sommes partis de notre premier repos, l'eau a diminué de moitié. Je ne sais pas ce que j'ai, mais depuis mon accès de fièvre je me sens tout drôle : je ne m'ennuie pourtant pas et j'ai la tête lourde, lourde. Puis je suis complètement abattu sans force et sans goût pour quelque travail  que ce soit.

 

Le 13 juillet,  Malotsi

Depuis mon arrivée au repos, j'ai repris deux accès de fièvre. Je me suis fait porter malade une seule fois seulement. Je crois que le major ne veut pas m’évacuer. Et pourtant j'ai été bien malade. On m'a fait une piqûre dans la cuisse, une injection de quinine je crois. Cela m'a arrêté la fièvre momentanément, mais j'en ai été malade pendant deux jours. Je suis au milieu du village de Malocci ou plutôt des ruines du village. Il ne reste pas une seule maison debout. Des chardons géants ont poussé partout qui dépassent les pans de murs qui restent. Je n'ai rien reçu de la maison depuis le 8, je voudrais bien recevoir ce soir. Nous montons en ligne ce soir vers dix heures. C'est demain le 14 juillet fête nationale de la république. Pauvre république où nous as tu menés ? Je crains fort que les Bulgares ne veuillent participer à notre fête à leur façon en nous  envoyant force salves de coups de canons. Depuis deux jours ils se taisent. Ce silence, qui ne leur est pas habituel ne me présage rien de bon. Enfin à la garde de Dieu. J'ai toujours confiance. Je vais aller trouver l'aumônier ce soir.

 

Le 15 juillet,  Piton du Commandant

 Nous sommes arrivés ici avant-hier soir vers dix heures. Après une nuit complète de garde aux avants postes j’ai pris le planton toute la journée du 14 à la fontaine qui se trouve au bas du ravin. Pour la fête nationale nous devions toucher quelques suppléments, mais le ravitaillement ayant eu du retard nous ne les avons touchés qu’aujourd’hui. Pour le matin c’était : jambon, deux petits beurres chacun, un quart de vin mousseux et un cigare ; pour ce soir deux cuillerées de petits pois. Par contre ce soir nous n’avons pas eu de thé, ce que nous avons habituellement tous les jours. Nous avons reçu quelques obus hier et aujourd’hui les Bulgares nous ont envoyé à plusieurs reprises quelques obus de petit et moyen calibres. J’attends des nouvelles de la maison avec bien d’impatience.

 

Le 16 juillet,  Piton du Commandant (Lion de Lucerne)

Je suis content aujourd’hui. J’ai eu de bonnes nouvelles de la maison ce matin. 

 

Le 18  juillet

J’ai pris la garde avant-hier soir au lion de Belfort. Un de nos petits postes a été attaqué par une patrouille bulgare. Il s’est replié sans avoir de pertes. Par trois fois les Bulgares nous ont dirigé une fusillade nourrie dessus. Hier soir j'avais le commandement d'un petit poste sur le flanc du Lion de Lucerne qui fait face à la cote 535 occupée par les Bulgares. J'ai envoyé un mandat de cent  francs à la maison, l'argent ne nous sert pas à grand choses ici.

 

 Le 23 juillet

 Nous avons reçu un petit renfort hier matin. J'ai eu le plaisir de voir arriver à ma compagnie deux de mes camarades du dépôt: Arréard et Guillot. J'en suis heureux. J’étais bien seul et isolé à ma compagnie. Un troisième sergent de ma connaissance a aussi été affecté à ma compagnie, le sergent Berçot. Je viens de commander une montre et une lampe électrique à la manufacture française de Saint- Étienne.

 

Le 24 juillet, Piton du Commandement. Lion de Belfort

Pris la garde cette nuit au Lion de Belfort. A minuit trente, courte fusillade dans la direction du lac de Doïran puis la clameur d'une troupe qui s'élance à l'assaut. Dix minutes après, entendu dans la même direction, le cri déchirant d'un blessé à l'agonie.

 

Le Régiment relevé par les britanniques va se positionner sur la rive droite du Vardar

 

Le 31 juillet, Kosika

Nous sommes en route pour un nouveau secteur. Les Anglais viennent de nous remplacer où nous étions. Nous avons de l'orage depuis trois jours, il fait très mauvais. Nous sommes bivouaqués sur la pente d'une petite colline qui regarde le lac d'Ardjan. Plus loin ( au sud) dans le fond le lac d'Amatavo.

 

 Le 2 août, près de Bohemitsa

Pendant la journée nous  nous sommes reposés quelques heures à Bohemitsa  puis ce soir nous avons fait cinq kilomètres pour rejoindre notre emplacement. Nous avons dressé les tentes sur la pente d'un petit mamelon. La deuxième année de guerre est terminée. Que c'est long ! Quand cela finira-t-il ? Mon Dieu ayez pitié de nous.

 

 Le 4 août,  Kalikovo

A la suite d'un accès de paludisme je viens d'être évacué à l'ambulance divisionnaire. On m'a fait deux piqûres de quinine hier soir, cela m'a fait du bien. J'ai écrit à la maison et à Pierre. Si je suis évacué plus loin je vais encore rester bien longtemps sans recevoir de leurs nouvelles.

 

 Le 8 août,    ambulance n°6

 Je suis toujours à l'ambulance. Je vais sortir un de ces jours et rejoindre le régiment. Hier soir nous avons eu la visite de notre général de divisions le général Bailloud. Il m'a adressé quelques paroles et m'a demandé si j'étais allé en permission en France.

 

Le 9 août,  Tossilovo, Macédoine

Ce matin le médecin-major de l'ambulance, Mr Boyer, m’a mis sortant. Je vais donc rejoindre ma compagnie ce soir ou demain matin.

 

Le 10 août, Tumba

Je suis rentré à la compagnie ce matin. Mon chef de section le sous lieutenant A. est parti à Salonique. Je vais donc être tranquille pendant les six jours de repos que m'a donnés le médecin de l'ambulance 6. Il aurait peut-être fini par me comprendre et me laisser la paix mais mon dieu, je l'aime autant loin que près.

 

Le 15 août, Tumba

Hier soir il y a eu un bombardement intense en première ligne. Le bruit du canon ne se percevait plus que par un roulement continu. C'est fête aujourd'hui : l'Assomption de la très sainte Vierge. Je vais avoir le bonheur d'assister à la messe. J'ai déjà pu l'entendre avant hier dimanche. C’était la première fois depuis le 8 juillet.

 
Le 16 août, Tumba 

Profitant de mon dernier jour de repos je suis venu laver du linge et prendre un bain dans la petite rivière qui passe prés du bivouac. C'est mon quatorzième jour de repos complet. Je vais reprendre mon service demain. La compagnie va à l'exercice tous les jours. C'est toujours moins pénible de passer des nuits entières aux avants postes.

 

Le 21 août,  Tumba

Des bruits de départ circulent. Nous sommes constamment prets à partir. Personne ne doit s'éloigner du bivouac. Notre première étape sera probablement Amatovo où nous prendra le train. A moins que nous allions embarquer à Gumendze.  L’autre jour nous sommes partis en marche le matin vers quatre heures. C'était bien avant le lever du soleil. Nous avions déjà marché pendant plus d'une heure lorsque l'Orient surgit de derrière les montagnes les plus éloignées. Un disque rouge sans éclat qui montait à l'horizon prit bientôt la forme de l'astre du jour. Avec étonnement je le regardais. Continuant sans ascension il montait toujours. Peu à peu le rouge blanchit et de pâles rayons… (censuré)……..       

 

Le 22 août, 16 heures,  Station d’Amatovo

Ce matin une heure après le réveil l’ordre de partir nous a été donné. Notre bataillon s’est mis en marche à huit heures. Nous sommes arrivés près de la gare à midi vingt minutes. A la dernière pause nous avons traversé le Vardar sur un pont de bateaux, construit par le génie français pour les mouvements de troupes. La station du chemin de fer se trouve à une petite distance du lac d’Amatovo. Dans la direction de Salonique, la voie ferrée longe des marais. Nous embarquons aussitôt après la soupe qui sera mangée dans une demi-heure. Nous allons probablement jusqu'à Salonique et de là nous serons dirigés sur un autre secteur du front macédonien.    (C’était un parcours nord sud)                                                                                                                         

 

Le 23 août, 18 heures,  Station de Verria

Passé à Salonique ce matin au point du jour. Nous n’y sommes restés que vingt minutes et ensuite notre train aiguillé sur la ligne de Monastir (Bitola)  (Le mouvement se tait vers l’ouest).  Nous avons fait un arrêt très long à la station de Guida. Verria est une coquette petite bourgade bâtie sur le flanc d'une colline dont les arbres cachent en partie les maisons basses. Population musulmane à en juger par les nombreux minarets qui surgissent du fouillis formé par les maisons et la verdure des arbres. De chaque côté de la voie ferrée la plaine s'étend très loin. Plus loin que Verria, court de l'est à l'ouest une chaîne de montagnes assez élevées. La campagne est habitée, les champs sont cultivés. On se dirait presque dans une campagne de France.

 

Le 24 août, Station de Vertekop

Partis de Verria ce matin seulement. Sommes arrivés en gare de Vertekop vers sept heures. Il y a des Serbes ici. Nous allons couper au sud de la station à environ cinq kilomètres. En route nous trouvons le premier régiment de marche d'Afrique qui nous a devancés. Il fait brigade avec nous. Des corvées remettent en état le chemin qui va de son camp à la station. De Vertkop aperçu la petite ville de Vodena coquettement bâtie sur les derniers contreforts de la montagne. Les minarets surgissent droits et blancs, se détachant nettement sur le fond de verdure...

Notre camp adossé à la pente d’une petite croupe qui domine faiblement la plaine environnante qui l’entoure de tous les côtés. J’‘entend la musique du 1er régiment de

marche d'Afrique. Après le bruit du canon, c'est reposant. On nous a annoncé, ce matin, que les Serbes ont repris Florina, qui leur avait été ravi par les Bulgares ,il y a quelques jours. Les Bulgares se seraient laissés prendre plusieurs milliers d'hommes.

 

Le 26 août, 16 heures,  Vladovo (Macédoine)

Partis  de Vertekop hier soir à 7 h. Arrivés au cantonnement ce matin à 3 h. Marche très pénible. Beaucoup d'hommes restent en arrière. Vers une heure du matin traversé la petite ville de Vodena . Pendant plus de vingt minutes nous avons marché dans des rues étroites aux pavés glissants. Peu d'éclairage, silence complet. Tout le monde dort. Sommes cantonnés sous des mûriers. Une rivière coule à environ vingt mètres. Il fait bon. Nous repartons ce soir vers quatre ou cinq heures. La canonnade est très violente sur le front. Depuis que nous sommes arrivés nous entendons un roulement continu.

 

Le 27 août, près d'Ostrovo

Petite étape cette nuit. Départ à minuit et arrivée à cinq heures. Pendant tout le long de la marche nous voyons les éclairs produits par les éclatements des obus bulgares sur les positions serbes. Sommes campés sur une petite croupe aride. La voie ferrée passe dans le bas. Petite station d'arrêt des trains. Nous attendons des ordres. Passerons probablement la nuit ici.

 

Le 29 août, Station d'Ostrovo

Arrivés à Ostravo avant hier au soir. Notre compagnie est détachée pour la création et l'aménagement d'un champ d'aviation. Le 175 ème se trouve dans la montagne à 7 ou 8 kilomètres au nord. Sommes dans un trou. De toutes parts les montagnes nous entourent. Camp sous les arbres. Mouche et poussière. Lac d'Ostrovo à un kilomètre au sud. Entendons la fusillade. Bombes et grosses marmites sur la gare et le dépôt de munitions.

 

Le 1er septembre 1916,  près d’Ostrovo

Quitté la gare d’Ostrovo ce matin à cinq heures. Sommes à dix kilomètres au nord de la petite ville d’Ostrovo, au pied d’une haute montagne. En chemin j’ai remarqué que le phare qui était en face de nous, lorsque nous étions campés à la gare, se trouve dans une île au milieu du lac.

 

Le 2 septembre, 9 heures

 Le vent du nord a été froid cette nuit. Nous nous sommes bien calfeutrés dans nos petites tentes individuelles. Nous avons repos complet pour la journée. J’ai reçu huit lettres hier soir, je vais mettre ma correspondance à jour. Ce matin vers quatre heures on a tiré des coups de fusils près de nous dans la montagne. Pendant une demie-heure environ.

 

Le 6 septembre

Nous partons cette nuit dans la direction d’Ostrovo. A l’arrière la division se rassemble. Mais où ? A Salonique peut-être.

 

Le 8 septembre,  Katranitsa

Dure étape cette nuit. Temps orageux. Le tonnerre gronde. La 156 eme division se rassemble au sud du lac d'Ostrovo .

 

Le 9 septembre,  près de Tchadjilar, Oudjana

Sommes ici depuis 6 heures du matin. Le 1er régiment de marche d'Afrique est en avant de nous. Entendu la fusillade dans la matinée. Etape pénible cette nuit. Pendant la première partie effet de lune superbe sur le lac d'Ostrovo, que nous laissons à droite. A notre gauche deux villages importants au pied de la montagne. Minaret dans les arbres .Sur un petit piton, église grecque aux murailles sombres. Au dernier village, beaucoup de constructions blanches vivement éclairées par la lune. Effet merveilleux.

 

Le 10 septembre, Assaga

Arrivé ici ce matin à 7 h. Il pleut. Passé à Tchadjilar. Population turque. Mosquée. Habitants plutôt hostiles surtout aux Serbes. Nous trouvons les zouaves au village. Ils se sont battus hier et on a eu des pertes.  Sommes campés dans le village même. Tentes dressées dans une cour. C'est la première fois depuis que je suis en Orient.

 

Le 11 septembre, Assaga

Je suis de jour. Travail relativement facile. N'ai pas encore eu le loisir de me promener dans le village. Nous faisons quelques achats aux Turcs.  Depuis longtemps nous n'avions pu nous ravitailler de cette façon. Nous n'avons plus guère de vin, mais nous sommes habitués à boire de l'eau en mangeant. Notre propriétaire va nous chercher dans le village, tout ce que nous lui demandons. Il est dommage que nous ne puissions guère nous faire comprendre.

 

Le 13 septembre.

 Hier matin marche forcée. A trois heures et vingt minutes rassemblement de bataillon. A trois heures toute l'attaque se déclenche. Nous prenons des formations de combat. A huit heures du soir nous étions au sommet de la cote 1438. La montée a été extrêmement pénible. Aujourd'hui nous sommes passés dans un village. Nous occupons un bois en ce moment. Nous en dominons un autre.

 

Le 14 septembre

La prise de la côte 1438 nous a coûté peu de pertes : une dizaines de tués et quelques blessées. Nous nous reposons ce matin en face d'un village grec.

 

Le 17 septembre, près de Banitsa

Nous marchons, nous marchons sans arrêt, le jour, la nuit. Depuis notre avancée dans la direction de Florina, je n'ai encore entendu siffler qu’une seule balle. Cette nuit il y a eu un combat violent en première ligne. En ce moment notre bataillon est en réserve dans un ravin en arrière des premières lignes. Nous avons pu préparer une bonne soupe ce matin. Depuis deux jours nous ne prenions que du café et quelques vivres de conserve. Depuis le 11 je n'ai pas reçu une seule lettre, ni pu en faire partir une seule. J'ai vu le vaguemestre hier, il ne savait encore quand reprendrait le service normal. Cette vie commence à devenir un peu pénible.

 

Le 18 septembre, à 18 heures,  près de Florina Borechnitsa

Nous sommes en réserve dans un petit village qui est bombardé par les Bulgares. Ils nous envoient des 105 percutants et fusants. Les éclats volent de partout. Il y a encore quelques habitants dans les maisons. Nous attendons la soupe. Nous attaquons dans trois heures.

 

Le 19 septembre 1916, 8 heures,  Borechnitsa

Etant en réserve nous n'avons pas eu l'ordre de renforcer la ligne hier soir. Nous avons passé la nuit au village. Ce matin les Bulgares nous laissent tranquilles. Le café vient d'être pris. J'ai avalé une bonne gamelle de café au lait avec deux biscuits de conserve. Fusillade très vive en première ligne. Nous attendons le courrier pour ce matin .( Le livret matricule signale qu’il a été évacué blessé le 19 septembre 1916 ?)  Fin 1917 une escadrille  française y sera basée.

 

Le sergent Marchand a été fait prisonnier , aucune information  sur les conditions de sa capture

 

Une hypothèse nous est donnée par le sergent J.Leymonnerie[4] .  Il était au 175ème R.I. au 1er bataillon comme Marchand  mais probablement pas à la même compagnie. Il rapporte « que le bataillon a été surpris le 19 septembre 1916 par la cavalerie bulgaro-boche qui l’a sabré en entier et  il précise ( il n’était pas présent) que le bataillon était un peu à l’arrière des lignes dans une région accidentée et vallonnée ; devant lui se trouvait un rideau de Coloniale qui tenait les lignes et  je ne sais trop comment, les cavaliers se sont infiltrés par un vallon pour tomber sur les camarades qui, pour la plupart étaient désarmés, ayant l’esprit tranquille du soldat qui se sent protégé. Avant d’être prêts à combattre ils ont été encerclés et taillés en pièces». Pratique courante d’infiltration à l’arrière des lignes des cavaliers bulgares ?

 

Le 20 septembre 1916

Nous sommes amenés à un général bulgare qui nous interroge. Il est très aimable. Il me demande ma profession puis quand il sait que je suis agriculteur: “Avant la guerre je voulait donner ma démission pour aller étudier la viticulture en France, mais maintenant il ne faut plus y songer. »  Après l'interrogatoire, nous partons escortés par deux cavaliers. Nous arrivons à Monastir à six heures. Deux kilomètres avant d'y rentrer nous rencontrons un général allemand qui arrête son auto pour nous interroger. Ce soir on nous donne une boule de pain et nous couchons dans une chambre au premier étage d'une maison gardée par des soldats bulgares.( Le 8 août il avait déjà rencontré le Général Bailloud donc trois généraux en deux mois).

 

Le 21 septembre

On nous emmène à la Kommandatur. Nous subissons encore un interrogatoire en règle. Même régime : du pain noir et de l'eau. Nous sommes en prison maintenant. Avec nous des civils suspects d'espionnage et quelques déserteurs bulgares.

 

Le 23 septembre

Nous pouvons faire apporter quelques provisions de bouche. C'est cher.

 

Le 25 septembre, 9 heures, Prilep.

Partis de Monastir hier à midi. Nous allons dans la direction  du nord. Après une marche rapide de cinq heures nous arrivons à une station où se trouvent beaucoup d'Allemands. En route nous avons rencontré une troupe bulgare; environ un millier de fusils. Voie ferrée étroite. Nous sommes trente dans un petit wagon découvert. Nous descendons à Prilep, sommes logés dans une petite chambre au premier étage d'une maison turque. Des prisonniers civils avec nous. La chambre est éclairée par deux lucarnes très hautes qui donnent sur la rue. Deux barres en fer à chaque lucarne. Ce matin nous ne touchons que la moitié d'une boule de pain noir. Notre convoi : treize Français, cinq Serbes et deux Russes plus un civil grec de Florina.   Mes compagnons français de captivité : Sergents Berçot et Aréard, soldats Vonlaufen, Rénie, Bobé, Autanfage, Garrat de la 5ème compagnie et le soldat Arnessiaux de la 1ère  cie.

 

Le 26 Septembre,  Prilep

Nous attendons avec impatience qu'on veuille nous diriger sur notre destination définitive. Nourriture : pain noir, boisson : eau plus ou moins claire.. Un soldat français est malade. Nos gardiens nous promettent la visite du docteur dans la journée. Cette vie devient triste.

 

Le 29 septembre, 12 heures

Partis de Prilep le 27 à midi. Nous avons touché une boule de pain avant de partir. Depuis nous n'avons rien. J'ai faim. Nous travaillons sur la voie ferrée de Prilep à Monastir.

 

Le 1er  octobre 1916

Nous sommes dans un petit village entre la dernière station du chemin de fer et Monastir. Nous ne sommes pas allés au travail ce matin. Seuls les Roumains sont descendus. Sur la voie ferrée travaillent des prisonniers français, russes, serbes, roumains et des Turcs de la Macédoine qui comme nous sont encadrés baïonnette au canon. Le régime n’a pas changé : 400 grammes de pain noir par jour. Hier matin nous avons touché un supplément : un oignon cru et quelques grammes de sel.

 

Le 3 octobre

Nous travaillons toujours sur la voie ferrée. Petite amélioration dans nourriture: une boule de pain hier soir et ce matin un oignon et une pincée de sel. Je viens d'aller chercher de l'eau dans le village en compagnie d'un sergent major roumain qui aime beaucoup les Français.  Nous avons fait une petite soupe pour quatre dans la gamelle d'un soldat russe: deux oignons une pincée de sel et un morceau de piment. Il faudrait au moins manger une soupe chaude tous les jours.

 

Le 4 octobre

On vient de nous donner notre adresse pour nous faire écrire. J'ai vivement préparé une lettre pour mes bons parents. Pendant les semaines qui vont suivre ce qui va me paraître le plus dur c'est le manque de nouvelles de ma chère famille.

 

Le 5 octobre

L'officier bulgare qui a reçu nos lettres hier nous a causé un peu ce matin et nous a appris qu'il avait envoyé notre correspondance et que dans dix jours nos familles auraient de nos nouvelles. Il s'est montré très aimable et a offert des cigarettes à tous les Français qui se trouvaient à coté de lui. Il fait très beau. Le soleil est chaud. La lutte d'artillerie est très vive sur le front. Il semble que le bruit se rapproche. Un avion français est venu ce matin. L'artillerie adverse l'a vivement canonné.

 

Le 7 octobre

Vu ce matin une voiture portant l’inscription:”aux galeries lilloises”. Elle était conduite par des Allemands et venait de Monastir. Du village où nous logeons, j’ai aperçu quelques éclatements d’obus à vingt kilomètres au sud dans la plaine

 

Le 8 octobre,  Prilep

Ce matin on nous a fait lever de bonne heure «Aïdé! Aïdé!». Nous partons après avoir touché chacun une boule de pain. Pendant la nuit le canon n'a pas cessé de tonner .Les Français avancent certainement. Depuis deux jours les Allemands évacuent Monastir et envoient à la hâte des fantassins bulgares comme renfort. Des camions surchargés passent sans cesse. Les civils de nationalité turque et bulgare déménagent avec leurs petites voitures. Après six heures de marche, nous arrivons à Prilep. J’avais l’intention de m’évader. L’occasion ne s’est pas présentée. Et maintenant je ne sais pas où nous allons. Le soir à 7 h un avion français bombarde Prilep.

 

Le 9 octobre.

Bucarest est bien évacué par les Roumains. Les Allemands, les Autrichiens et les Bulgares ont pris possession de la ville. Mais sur l'ensemble des fronts, les opérations sont de plus en plus favorables à nos armes, puisque le billet français de 100 f augmente toujours de valeur. A la banque nationale de Bulgarie, il est vendu 138 f. Pour notre correspondance la censure devient plus sévère. Il doit se passer des choses qu'on ne veut pas nous laisser apprendre. Journaux de Bulgarie : Voemi Izvestia, Mis, Préporetz , Narodnie Prava, Zaria Kambana, Balkanza Tribuna, Narod, Echo de Bulgarie. Ce dernier est imprimé en français, quotidien. Nous le lisons plusieurs fois la semaine.

 

Le 10 octobre, 9 heures,  Station de L….

Partis de Prilep avant hier matin. Marche toute la journée. Couché à la belle étoile hier soir sur le bord de la route. Reparti ce matin deux heures avant le lever du soleil. Sommes toujours dans les montagnes. Marche pénible. Beaucoup de voitures sur la route. Des prisonniers roumains un peu partout.

 

Le 11 octobre, Vélès

Arrivés ici hier soir à 11 h. Couché à Velès même à trois kilomètres de la gare. Nous avons touché une boule de pain ce matin. Fait une soupe avant de partir. Le prix des vivres commence à diminuer. Sommes revenus à la gare depuis deux heures. Vélès petite ville bien située. Entourée de montagnes. Jolis sites. Gare importante : Allemands , Autrichiens, Bulgares.

 

Le 12 octobre, Véles.

Ne sommes pas partis hier. Avons couché dans le même bâtiment qu'avant-hier soir. Il nous est arrivé une trentaine de prisonniers serbes et russes. D'après leurs dires Monastir serait bientôt entre nos mains.

 

Le 13 octobre, 2 heures,  Kumanovo

Arrivé ce matin à 4 h. Restons enfermés de six heures à midi dans une maison de la ville. Population devient sympathique. Vivres moins chers. Depuis que je suis en Macédoine c'est aujourd'hui pour la première fois que je vois une machine agricole, une batteuse à vapeur. Départ vers Niels à 2 h 40.

4 heures,  passé à la Station de Bukova. Une presse actionnée par un moteur fait des meules de paille.

Avant : Carano, Pressovo, Abok.

Après : Nasalsi, Rissovatz, Vrandja, Leskovac. A Leskovac nous montons dans un train de voyageurs.

 

Le 14 octobre 16 h. 20,  en gare de Nich (Nis)

Arrivée à Nich à 4 .h du matin. De 5 h. à 16 h. nous sommes enfermés dans une grande cour en ville à 10 minutes de la gare. Nous attendons le train qui nous emmène dans la direction de Sofia. Départ à 23 h. Nich petite ville entourée de collines verdoyantes. Fait cuire des haricots dans une petite marmite. Nous les trouvons délicieux. Acheté des raisins. Ils sont chers mais très bons.

 

Le 15 octobre 8 heures,  gare de Pirot

Sommes bientôt en Bulgarie. En gare depuis une heure. Partons de Pirot à 10 h. A midi moins dix minutes, nous arrivons à la douane. Arrivés à Sofia à 18 h.30, après 21 h.30 minutes de chemin de fer depuis Nich. Massés dans des wagons à bestiaux. Nous sommes bien fatigués....

 

Le 16 octobre,  Sofia

Après un mois de voyage, de fatigues et de souffrances nous voila enfin à Sofia. Ce n'est pas trop tôt. Nous ne pouvons plus tenir debout. Notre linge est très sale. Depuis un mois et demi, je n'ai pas changé de chemise. La vermine nous dévore. Nous avons passé la nuit dans un grand bâtiment en planches. Il n'a pas fait froid. Depuis longtemps on nous à promis une douche et la désinfection de nos effets. Nous attendons cette opération avec impatience.

 

Le 17 octobre, Sofia

Nous sommes au camp des prisonniers français, serbes, roumains, russes et anglais. J'ai pioché toute la journée. Nous pouvons écrire, recevoir des colis, des lettres, de l'argent. Nous avons été fouillés hier soir par deux simples soldats.

 

Le 20 octobre

Changé un petit billet de vingt francs français. J'en ai obtenu 23 leva 60. C'est un bon signe pour nous.. Causerie avec un sergent serbe : Monastir pris par les Français, Prilep menaçé. Grande victoire française à Verdun. Tout cela est-ce bien vrai ?

               

Le 21 octobre

Ordinaire : une boule de pain noir et deux soupes par jour : une au réveil et une le soir à six heures. Viande parfois. Nous mangeons dans des boites de conserves. Quelques Français n'ont qu'une carapace de tortue pour assiette.

 

Le 22 octobre

Je suis allé travailler à la gare ce matin. Nous déchargeons des wagons de planches et de ciment .La chute de Monastir est officiellement annoncée. Notre armée s'avance sur Prilep. Cela nous donne de l'espoir.

 

Le 23 octobre

Malgré leurs efforts pour cacher la situation, les journaux bulgares sont obligés d'avouer nos succès. La meilleure preuve se voit au cours de la banque nationale de Bulgarie. Avant hier le billet de banque français de 100 f. valait 125 (unité bulgare). Aujourd'hui 133 leva.                                                                                                       

 

Le 26 octobre

Notre situation ne s'améliore pas : le pain diminue, pas de soupe ce matin. Nous attendions des lettres, de l’argent des colis…Mais rien, rien…Profonde déception.

 

Le 27 octobre,

Nous avons quitté le dépôt hier soir. Après un triage des prisonniers, effectué en ville on nous a amenés pris de la gare. Comme logement nous avons des grands wagons à bestiaux. Avant nous il y avait déjà 120 prisonniers français, logés par 16 dans chaque wagons et pouvant s'installer à peu près à l'aise. Nous sommes venus 50 et répartis dans les wagons déjà occupés ce qui fait que nous sommes un peu serrés

 

Le 28 octobre

Enfin…j’ai reçu un colis de la maison. C’est un petit colis d’un kilo qui est venu par la poste. Il est parti de Vinay le 14 et arrivé à Sofia le 26. Je suis délivré d’un gros souci. Au moins mes bons parents savent à quoi s’en tenir sur mon sort. Je voudrais bien recevoir une lettre maintenant. J’ai eu le colis au complet et en bon état ! Le matin vers dix heures le soldat Bombarda de la 1ère compagnie du 175 est mort dans le wagon. Nous l'avons porté à la visite, hier matin, mais le docteur étant parti nous avons du le ramener au wagon, sans qu'aucun soin ne lui soit donné. Il n'avait pas de la fièvre. Le docteur est venu cet après-midi et a fait enlever le corps pour procéder à l'autopsie.

 

Le 29 octobre

Depuis trois jours les Français chargent des wagons de terre, en ville, près du dépôt de tramway. Cette terre est amenée près de nos wagons pour l'achèvement du remblai d'une nouvelle voie ferrée. Je n'ai pas visité en entier la ville de Sofia. De tout ce que j'ai pu voir, rien de très beau, rien de très grand, pour une capitale. Dans la population quelques Français, surtout des Françaises, mariées avec des Bulgares ayant fait leurs études en France. Il y a des religieuses qui viennent nous voir à notre camp. et à louer le dévouement des sœurs. Sans elles les premiers prisonniers auraient souffert bien davantage.

 

Le 30 octobre

A notre camp les prisonniers français travaillent sur la voie seulement soldats et caporaux. Les sous-officiers restent dans les wagons moins un, qui va au travail. Nous sommes en tout au camp 172 Français y compris un sergent-fourrier et dix sergents.                                                                  .

 

Le 6 novembre, 9 heures, Sofia

Une brume humide couvre la campagne. Il fait doux. Nous n'avons plus froid, la nuit, dans nos wagons, depuis que nous avons installé des poêles. Nous sommes logés dans des wagons de construction française, qui avant la guerre, étaient en service sur les voies ferrée serbes. Il peut contenir 48 hommes de troupe ou 8 chevaux. Maintenant nous y logeons à 16..

 

Le 8 novembre, 9 heures

Hier j'ai accompagné les travailleurs français sur le chantier. C'est à la voie ferrée, à environ un kilomètre d'ici, près d'une église orthodoxe et d'une usine de tissage mécanique. Ce travail consiste à piocher de la terre, la charger sur des wagonnets, et rouler les wagonnets de cent à deux cents mètres, sur le remblai, où la terre est vidée.                                                                                                                           

 

Le 10 novembre

J’attends des nouvelles de mes bons parents avec beaucoup d’impatience. Je suis inquiet sur la santé de papa. Voilà aujourd’hui deux mois que je n’ai rien reçu. J’ai appris quelques mots bulgares, j’en connais une cinquantaine.

 

Le 12 novembre

J’ai vu le caporal fourrier Rambaut qui a été fait prisonnier le 19 septembre comme moi. Blessé légèrement il est resté un mois à l’hôpital.

 

Le 14 novembre

Sur le champ de bataille le soldat bulgare est très actif. Il creuse rapidement un trou pour s'abriter. Le 19 septembre au soir, j'ai remarqué des abris où les soldats disparaissent en entier. Ils n'avaient pas eu deux heures pour ce travail.

 

Le 2 décembre

En ville, au sud des wagons qui nous servent de logement et à environ cinq cents mètres se trouve la cathédrale russe. C’est un des principaux monuments de la ville, le plus beau peut être. D’ici nous ne voyons que les deux coupoles dorées qui dépassent les autres constructions avoisinant l’édifice. Les costumes des femmes de la campagne ressemblent beaucoup à ceux des femmes de la Grèce et de la Macédoine. Le dimanche elles sont habillées richement. En ville, dans la rue, elles croisent les bras en marchant.                                                                                                                        

 

Le 13 décembre

Le «Balkanzug» vient de passer. Nous le voyons deux fois la semaine. Le mercredi il vient de la capitale turque, se dirigeant sur Berlin et le dimanche il s'en va dans la direction de Constantinople. Relevé sur un wagon de marchandise allemand l’inscription suivante : « Bochum »… !  (Ville allemande de la Rhur)

 

Le 17 décembre

La fièvre typhoïde étant au dépôt nous n'aurons pas de colis aujourd’hui. Je n'ai toujours pas de lettres.

 

Le 19 décembre

Les sentinelles de notre nouveau poste commencent à conduire les Français à coups de cravache. Ce matin, j'ai vu un caporal malade, obligé d'aller au travail. Le Bulgare, un soldat de première classe, chargé du rassemblement l'a sorti de son wagon à coup de ceinture. Depuis plus de quinze jours, les Bulgares ne nous fournissent plus de charbon. Assez souvent nous nous passons de soupe parce qu'il n'y a pas d'hommes de corvée pour aller à l'eau, ou bien parce qu'il n'y a plus de combustible.                                                                                                                                  

 

Le 23 décembre

Depuis avant-hier nous avons changé d'emplacement. Nous sommes tout à fait à la sortie est de la gare de Sofia. Le détachement s'est fractionné en deux. Ici quatre sergents et soixante hommes. Pour le début cela ne va pas trop mal.

 

Le 24 décembre

Dès cinq heures nos sentinelles nous ont réveillés pour nous conduire à la désinfection. L'usine est dans un pré au nord de la ville. Il n'y a pas d'abris pour se déshabiller, on reste en plein air, les pieds dans la  boue, enveloppé dans le brouillard humide et froid.

 

Le 27 décembre

Nous sommes sur le point de déménager de nouveau. Le jour de Noël, on nous a conduits à l'église catholique de Sofia pour assister à la messe mais nous sommes arrivés trop tard. Un prêtre autrichien nous a fait un petit sermon en français. Voici le troisième Noël de guerre qui est passé. Est-ce le dernier? On parle toujours beaucoup de paix. Nous ne savons rien de ce qui se passe en France et sur les autres fronts.

 

Le 28 décembre

Je dormais déjà profondément hier soir lorsque tout à coup je suis réveillé par notre caporal bulgare: “ Aïdé ! Aïdé” Tchisky Dolé”- « Bagages! Bagages. Nous déménageons ». Et en pleine nuit. Les Serbes qui doivent nous remplacer attendent à la porte. Il pleut. Nous venons rejoindre les autres Français qui travaillent à la gare, en ville : Cette nuit nous avons couché à dix-huit dans un wagon. J'ai grand-peur que nous ne soyons pas aussi tranquilles qu'à l'endroit que nous venons de quitter.

 

Le 31 décembre

Avant hier nous sommes allés charger des rails sur la voie ferrée de Sofia- Nich. Ce matin tout le monde au travail, y compris les sous officiers et en rentrant pas de soupe. Triste dernier dimanche d'une mauvaise année.

 

Le 1er  janvier 1917, Sofia

Cette année commence bien tristement. Le temps, dirait-on, est d'accord avec les tristes événements qui se déroulent dans l'Europe entière. Depuis trois jours la compagnie de chemin de fer pour laquelle nous travaillons ne nous donne plus rien à manger. Nous touchons seulement du dépôt la boule de pain réglementaire et de quoi faire une mauvaise soupe. Tout le monde commande ici et les employés de la gare, aussi bien que nos sentinelles, ne se gênent pas pour frapper les prisonniers qu'ils soient serbes ou français. Le bruit court que la Grèce a déclaré la guerre à la Bulgarie.

 

Le 2 janvier

A l'heure de la soupe, un officier bulgare est venu visiter nos wagons. Nous lui avons adressé une réclamation au sujet de la nourriture et de la difficulté que nous éprouvions à laver notre linge. Il nous a envoyé promener en nous traitant de barbares et en nous reprochant de prétendus actes de cruauté commis à l'égard des prisonniers bulgares en France  et aussi par nos camarades qui se battent sur le front de Macédoine.. Le chauffeur de la locomotive qui roule les wagons de terre, chargés journellement par les prisonniers serbes et français vient de me donner une demie bouteille de pétrole pour nous éclairer la nuit..

 

Le 3 janvier

Lettres et colis n'arrivent toujours pas vite.. Beaucoup de Français rentrent dans les hôpitaux. Encore six ce matin, à notre détachement.

 

Le 7 janvier

Pour la première fois  depuis que je suis prisonnier, nous avons travaillé toute cette journée de dimanche. Deux fois déjà il nous était arrivé d'aller au travail, mais seulement jusqu' à midi. Les Bulgares qui nous gardent, nous assurent que cette mesure  disciplinaire, nous est appliquée parce que la France a rejeté les offres de paix de l'Allemagne.

 

Le 22 Janvier

Depuis deux jours il gèle à pierre fendre. La nuit nous avons froid dans nos wagons. Nous ne touchons toujours pas de combustible pour nous chauffer

 

Le 27 janvier

Ce matin nous sommes allés à la désinfection. L'usine n'ayant pas de charbon nous sommes revenus sans avoir eu la peine d'enlever nos vêtements. Le sol est toujours recouvert par une petite couche de neige. D'après l'écho de Bulgarie à Sofia, le 22 janvier, le thermomètre a marqué 21 degrés au dessous de zéro.

 

Le 30 Janvier

Désinfection et bain. Pour la première fois depuis que je suis prisonnier, j'ai pris une bonne douche à l’eau chaude.

 

Le 31 janvier

Nous travaillons tous les jours par n'importe quel temps. La terre durcie par le gel se détache difficilement sur la pioche des terrassiers.

 

Le 6 Février

Travail à la gare sud de Sofia. Les Bulgares lancent un petit ballon d'essai. Bruits qui courent: les États-Unis ont rompu les relations diplomatiques avec l'Allemagne (conséquence de la guerre sous-marine). Le ministre de Hollande à Sofia ferait ses malles. Calme relatif sur tous les fronts.

 

Le 9 Février

Le froid est revenu. Le vent souffle, la neige tombe. Comme d'habitude, les travailleurs sont partis dès ce matin, malgré le temps extrêmement rigoureux. Parti avec eux je suis revenu me chauffer dans le wagon.

 

Le 13 février

Suis allé à la visite ce matin . Beaucoup de malades. Les Roumains tombent comme des mouches. J'en ai vu de bien malades: c'est la mort qui se promène. Deux de ces malheureux sont morts en venant à la visite.

 

Le 1er  mars 1917

L'hiver, si rigoureux pendant le mois de février, ne parait pas vouloir finir de si tôt. Une petite couche de neige a recouvert le sol pendant la nuit et depuis ce matin elle tombe toujours. Où elle n'a pas fondu il y en a déjà trente centimètres. Malgré ce temps travail habituel: chargement et déchargement des wagons de ballast.

 

Le 4 mars

Je me  demande avec angoisse. Reverrai-je seulement la France? Cruelle question. Un de mes camarades de wagon, le soldat Viguerie Jean, du 176 d'infanterie, est mort à l'hôpital de Sofia le 1er  Mars. A combien de nous ce triste sort est-il réservé? Enfin à la grâce de Dieu! Ayons confiance en la divine providence.

 

Le 12 mars

Les Bulgares commencent à manquer de pain. Le 1er  Mars la population civile a été rationnée. Aujourd'hui c'est notre tour. Nous avons touché une demi boule de pain soit environ 300 grammes. Ce sera notre ration journalière à l'avenir. Avec cela une soupe de haricots matin et soir.

 

Le 14 mars

Pour apaiser un peu notre grande faim nous achetons tout ce qui se présente.

 

Le 16 mars

Depuis plus de quinze jours, il nous a été annoncé un millier de colis... Enfin les colis arrivent ! ... Vite courons voir ce qu'il y a pour chacun. 20 h. Bonne journée aujourd'hui. J'ai eu deux colis de la maison, 9 lettres et 3 lettres d'Emma.

 

Le 25 mars

J'espère que l'hiver est bien fini cette fois. Nous en avons assez souffert. Il y a quinze ans aujourd'hui, le 25 Mars 1902, que j'étais confirmé , par un évêque missionnaire, dans l'église paroissiale de Varacieux. Heureux temps

 

Le 30 mars

La journée de Dimanche s'est passée sans incidents. D'après les racontars des sentinelles qui nous gardent, la ville de Philippopoli aurait été survolée et bombardée par neuf avions de l'Entente. Pour moi ça a été une bonne journée : j'ai eu six colis de la maison, cinq gros et un petit par la poste. J'ai reçu aujourd'hui le quatrième mandat de la maison.

 

Le 1er  avril

Un avion français est venu ce matin et a survolé Sofia, mais sans lancer de bombes. Les coups de canon, tirés par les nombreuses batteries établies autour de la ville, ne sont pas parvenus à le descendre.

 

Le 2 avril

 L’hiver est fini, bien fini. Depuis une quinzaine nous avons un temps splendide. La transition a été brusque, autant il faisait froid au commencement de mars, autant il fait bon maintenant. Voilà le printemps qui renaît……. Le soleil est chaud, trop chaud même, pour le temps où nous sommes……   L'aviateur français Ronable qui avait été abattu à Sofia, le 30 septembre 1916, a tenté de s'évader du camp de représailles, où il était interné depuis quelques semaines pour projet d'évasion. Il a été repris et ramené à Sofia. Le bruit court qu'il a été condamné à quinze ans de forteresse. Un autre Français qui travaillait à l'aviation, s'est enfui et n'a pu être rattrapé qu'à cent kilomètres d’ici, dans la direction de Salonique. En arrivant à Sofia il a été fort malmené par les sentinelles qui l’avaient laissé prendre l’air.                                                                                                       

 

Le 13 avril

Dans le nombre des prisonniers russes fait par les Bulgares, sur le front de Roumanie, il y a beaucoup de Polonais. Dernièrement sur une centaine de Russes qui se trouvaient au dépôt de prisonniers les deux tiers étaient de nationalité polonaise. Ces derniers sont partis on ne sait où. Les Allemands voulaient les incorporer dans leur armée malgré leurs vives protestations.

 

Le 16 avril.

Nous avons fait nos Pâques aujourd'hui. Un père franciscain autrichien est venu nous célébrer la messe en plein air, dans un pré situé entre la gare et le cimetière. Un assez grand nombre de prisonniers ont communié, environ trente-cinq.

 

Le 2 mai

Je suis de jour de dépôt. C'est un travail difficile le matin pour rassembler les différentes corvées. En ce moment ce sont les Français qui sont les plus nombreux au dépôt. (Contraire à la discipline militaire, mais une forme de résistance)

 

Le 7 Mai

Une commission internationale vient de visiter le dépôt : quatre civils dont trois vêtus de noir et coiffés du chapeau melon. Le quatrième, qui nous a-t-on dit était un ministre bulgare, était coiffé d'un feutre marron. Ces messieurs ont interrogé quelques prisonniers français. Je les ai seulement vus de loin. La visite a duré environ une heure.

 

Le 25 mai

Inauguration d'une salle de jeux aux baraques cholériques. Officiers bulgares. Deux généraux. Quelques messieurs en civil. Officiers prisonniers: Russes, Roumains, Serbes et sous-lieutenant français. Musique et cérémonie religieuse. Deux popes. Un choeur de sous-officiers russes chante un hymne à la gloire du tzar Ferdinand et à la victoire de ses armées. Assisté à la cérémonie. Vu de mes propres yeux …(censuré).

 

Le 28 mai

Depuis avant-hier soir, nous sommes au dépôt central des prisonniers de guerre à Sofia. Le départ des wagons a été aussi brusque qu'inattendu. C'était l'après-midi, nous étions au travail près des wagons..  Aujourd'hui deuxième anniversaire de ma deuxième blessure de guerre . (La mémoire n’est pas toujours  un outil fiable en fait il s’agit du 28 avril, blessé et pris en charge sur le Provence il est arrivé à l’hôpital de Bizerte le 6 mai,  la question reste posé le livret matricule indique aussi l’année 1915 pour sa 1ère   blessure en Alsace).

 

Le 29 mai

Assisté à la messe ce matin à l'église St Joseph. J'ai pu m'approcher de le Table sainte. A la sortie de la messe une dame a donné de l'argent pour les prisonniers. Cette dame est française de naissance et originaire de Grenoble. En qualité de compatriote elle m'a causé un instant a pris mon nom et a promis de s'occuper de moi. Elle m'a donné une poignée de mains avant de me quitter. Son mari serait un personnage influent de la capitale bulgare.

 

Le 12 juin

La vie traîne, triste et monotone. Je lis tous les jours. De nouveaux prisonniers français arrivent au dépôt. Le sergent Paoli de l'infanterie coloniale devient mon camarade de chambrée. Pris le 16 Mai sur le front de Monastir. Blessé à la jambe. Sors de l'hôpital de Leskovac. D'origine corse. Pour l'avenir de notre camp, il a jeté la base d'une organisation de travaux et de jeux. Il nous a promis salle de réunion, bibliothèque, jeux divers, chorale, musique et si c'est possible leçons de langues étrangères.

 

Le 15 juin

Nous sommes au camp militaire depuis hier matin. Déménagement pénible à cause des bagages.

 

Le 21 juin

A côté de nos baraques se trouvent plusieurs compagnies de soldats bulgares qui vont à l'exercice tous les jours. L'instruction est poussée avec une intensité extraordinaire. Depuis six heures du matin jusqu'à huit heures et demi du soir. Ils sont sur le terrain d'exercice. Le soir avant la rentrée la prière est récitée en commun. En marche, ou pas cadencé, sur le terrain d'exercice ou en ville, les sections qui défilent, chantent très souvent, aux commandements de leurs chefs.

 

Le 27 juin

Il  vient de nous arriver quelques prisonniers français qui sortent des hôpitaux de Sofia. Ils appartiennent au 2ème  bis de Zouaves.

 

Le 5 juillet

Bruits qui courent : offensive générale sur tous les fronts. Les Russes attaquent violemment et font des milliers de prisonniers. (L’offensive du général  Broussilov a finalement mis hors de combat  début septembre 600.000 soldats allemands  et 400.000 soldats autrichiens, mais sans lendemain)

 

Le 8 juillet

Partis du camp militaire ce matin à six heures trente avec tous les bagages. Détachement composé de cinq sergents et quatre-vingt quinze hommes……. De là sommes partis dans la direction du sud et avons traversé toute la ville. Sommes arrivés à notre emplacement à une heure de l'après-midi. Une bonne soupe nous attendait à l'arrivée. Comme  logement deux baraques recouvertes de toile. Des caisses de munitions nous servent d’isolateurs. Mieux logés qu’au camp militaire et selon toute apparence mieux nourris.

 

Le 11 juillet 

Un général bulgare nous rend visite à une heure  du soir.

 

Le 14 juillet

Fête nationale en France. A cette occasion concert ce soir dans notre baraque.

 

Le 16 juillet

Je reçois 7 colis : cinq de la maison, un du comice de Saint Marcellin et un de la librairie Dardelet de Grenoble.

 

Le 26 juillet

Travail à la gare hier et aujourd’hui. Le matin pour venir jusqu’ici nous avons une promenade agréable. Sur notre chemin, j’ai vu des agriculteurs battre leur blé. Méthode ancienne. Les gerbes étalées sur le sol sont foulées aux pieds par des attelages de chevaux qui tournent en cercle.

 

Le 3 août

Il y a trois ans aujourd’hui que j’ai quitté la maison pour rejoindre mon régiment. Cette date me parait déjà bien éloignée, reculée par les terribles événements qui se sont écoulés depuis. Et rien ne fait prévoir une paix très prochaine. Les Russes subissent une défaite militaire, contre-coup de la désorganisation qui règne dans le pays. Anglais et Français prennent une grande offensive en Flandre. De l’aveu des Allemands ils ont réalisé des gains importants.

 

Le 4 août

La quatrième année de guerre est commencée. Quand donc toutes ces horreurs prendront-elles fin ? Suis à la gare. Dans un wagon. Je relis Eugénie Grandet de Balzac et j’apprends quelques mots de la langue bulgare.

 

Le 5 août

Dimanche. Repos hebdomadaire, temps orageux. De grand matin des touristes, jeunes hommes et jeunes femmes, montent à l’assaut de la Vitocha : Allemands, Autrichiens et Bulgares de Sofia. Cette après midi j’ai fait une grande sieste à l’ombre d’un acacia.

 

Carnet 4 ( 6 août 1917 au 6 mai 1918)

 

 

Le 6 août 1917, Sofia

Je viens de manger du pain blanc pour la première fois depuis que je suis en Bulgarie. Ce pain n'a été donné par un soldat bulgare originaire de Lhomm Palanka. ( Nord de la Bulgarie proche du Danube).

 

Le 7 août

A la gare les Français déchargent des caisses de munitions très lourdes. J'en ai porté une dans le magasin qui pesait 109 kgs. Il  a été déchargé des caisses de 112 et 120 kgs.

 

Le 20 août

Promenade au dépôt. Causerie avec les sergents major Thomas, Fièvet, Bonneau et les sergents Guelpat, Bloch, Valenti.  Fièvet me remet trois livres qu'il a pris dans un de mes colis.                                                                                                                                               

Le 21 août

Suis avec une corvée de dix hommes dans le jardin de l'arsenal. Les Français font la cueillette des haricots. Depuis ce matin, je suis à l'ombre sous de petits arbres fruitiers, pommiers et poiriers.                                                                                               

 

Le 27 août

En retard de treize jours les Bulgares se préparent à fêter l'Assomption demain. Depuis midi de nombreux groupes passent en chantant sur la route. Ils se dirigent vers la Vitocha au pied de laquelle il y a, nous a-t-on dit un lieu de pèlerinage.

 

Le 28 août,  Repos

Toute la nuit des groupes joyeux :  familles entières, jeunes gens et jeunes filles passent devant notre tente. Ce soir, c'est le retour aussi joyeux qu’était l'aller ce matin. Un groupe de trois jeunes filles bulgares nous interpelle en passant et s'arrêtant à une cinquantaine de mètres de nous. La plus joyeuse des trois se retourne et avec un mimique très expressive chante une chanson bulgare à l'intention sans doute d'un zouave martiniquais, qui, détaché de notre groupe se trouve un peu plus rapproché des « gospogitzar ».

 

Le 31 août

Cette semaine nous ne sommes pas allés à la gare. Nous ne savons pas si nous y retournerons. Un général bulgare, qui nous a rendu visite la semaine passée a fait observer que c’était un peu loin et sans doute trop fatiguant pour nous.

 

Le 2 septembre

Pour un dimanche, journée mouvementée. Nous déménageons de suite après le thé. A deux cents mètres de notre ancien emplacement nous sommes logés sous des tentes.

 

Le 3 septembre

Notre nouveau logement ne vaut pas celui que nous venons de quitter. Les toiles ne sont plus neuves. Pas d'éclairage pour la nuit. Couvert comme d'habitude j'ai eu froid ce matin. Une nouvelle inattendue: Antoine Pain, mon camarade … de régiment et du début de la guerre. Prisonnier en Allemagne depuis le 25 septembre 1914, il vient d'être rapatrié en France. Il a rendu visite à la maison au commencement du mois d'août.

 

Le 5 septembre

Il commence à faire froid le matin sous nos tentes. Voilà la deuxième semaine que nous n'allons pas à la gare. Le travail est plutôt monotone ici. Au dépôt de munitions où nous travaillons il y a beaucoup de matériel pris aux Roumains pendant l'offensive de septembre 1916. Fusils, cartouches et surtout obus de tous calibres depuis le petit 53 millimètres jusqu'au 210. Beaucoup de ces munitions ont été fabriquées en France. Il y a encore nombre de caisses qui sont adressées au colonel du parc d'artillerie de Marseille : pour le consul de Roumanie.

 

Le 7 septembre.

Troisième anniversaire de ma première blessure de guerre. (C'était à Taintrux dans le département des Vosges à l'ouest de la ville de St Dié.) Signalé sur le livret matricule pour l’année 1915 au lieu de 1914.

 

Le 9 septembre

Nous pensions être tranquilles aujourd'hui. A peine étions nous revenus du thé que le gradé bulgare de jour est venu nous chercher pour faire une corvée de nettoyage sur la route. Nous pouvons rarement avoir un dimanche tranquille.

 

Le 12 septembre

1er anniversaire de la prise de la cote 1438 par le 175ème . Rude journée pour la fatigue. Les moins forts travailleurs du détachement viennent d'être renvoyés au camp militaire avec le sergent corse. La reine des Bulgares est morte hier soir. Le caporal bulgare qui me l'a annoncé ne paraissait pas affecté outre mesure. Le tsar ne paraît pas jouir d'une très grande popularité parmi le peuple. Certains de ses sujets lui souhaitent d'accompagner sa femme dans sa demeure dernière.

 

Le 14 septembre.

Nous sommes partis en chemin de fer ce matin croyant faire un voyage à la campagne. Mais arrivés en face du dépôt de munitions où nous ne sommes pas venus travailler depuis près de trois semaines le train s'est arrêté. Après nous avoir fait descendre, notre ancien contremaitre Dimitri (polovine flic), nous a distribué des outils, pelles et pioches et nous a conduist au ballast pour charger sept wagons. Depuis le 25 avril nous avions quitté ce travail et nous ne pensions pas y revenir. J'ai voulu voir le wagon où j'ai dormi pendant six mois, les sentinelles n'ont pas voulu me laisser approcher. Aux wagons nous avions été remplacés par des civils serbes. Ces derniers sont partis et ont été remplacés par des civils grecs pris dans les régions de Serrès, Drama, Cavalla, Demir-Hissar, Doïran. Un petit Grec d'une quinzaine d'années qui s'exprime assez bien en français m'a donné quelques détails. Dans les villes de la Macédoine grecque occupée par les Bulgares on a pris les jeunes Grecs à partir de l'âge de douze ans. Ce jeune homme est prisonnier depuis deux mois. Originaire de Cavalla, il a été enlevé à sa famille ainsi que beaucoup d'autres. J'en ai vu un de treize ans.

 

Le 18 septembre.

Quatrième journée de travail au ballast. Un groupe de 30 soldats bulgares chargent deux wagons soit quinze travailleurs par wagon. Les Français ne sont que 9 et 10. Au contremaître, j'ai demandé la raison de ce procédé. Il n'a su quoi me répondre. Nous venons au travail par la voie ferrée. Deux wagons découverts pour une centaine d'hommes. Les soldats bulgares ont des naïvetés, des joies d'enfant à se voir en chemin de fer. Ce sont des cris, des rires à n'en plus finir.

 

Le 23 septembre

Suis allé au dépôt hier. J'ai fait connaissance avec le sous lieutenant Fieschi. Dernièrement cet officier a écrit un article à la louange des Bulgares sur le journal : l'Echo de Bulgarie. Dernièrement des Français ont envoyé une couronne pour la Reine. Le même journal en paraît touché. Reçu trois lettres de la maison : 25, 26 août, 1er septembre.  La lettre du 26 août m'apprend que Joseph Marion de Varacieux mon ancien camarade d'enfance et ensuite de régiment est prisonnier des Bulgares. Paul Tournier de Chevrières se trouve dans le même cas. Leurs familles sont restées plus de quatre mois sans nouvelles, du 17 avril au 25 août . J'ai cherché à savoir où ils étaient, je n'ai pu y parvenir.

 

Le 1er  octobre

Journée calme. Il fait très beau. L'année passée à cette époque je travaillais sur la voie ferrée entre Prilep et Monastir. A cette époque nous étions bien plus malheureux que maintenant. Je savais quelques mots bulgares. J'essaye de me perfectionner sur une petite grammaire.

 

Le 2 octobre

Au magasin à munitions où nous déchargeons actuellement les wagons de terre travaillent une cinquantaine de détenus de la prison civile de Sofia. Avec le peu de bulgare que je sais j'en ai interrogé un jeune. Agé de vingt ans, condamné à dix ans de prison pour meurtre. N'espère pas être libéré avant vingt-huit ans. C'est un beau gaillard à l'air très intelligent de race bulgare. Sa famille habite un village à douze kilomètre de Sofia.

 

Le 3 octobre

Suis encore de repos aujourd'hui. Depuis une quinzaine de jours j'apprends sérieusement le bulgare. Je sais déjà pas mal de mots mais il me manque de la pratique et de la conversation. Je n'aime guère converser avec des Bulgares.

 

Le 4 octobre

Il y a un an aujourd'hui que j'annonçais à ma famille que j'étais prisonnier des Bulgares. Nous étions dans un petit village à une vingtaine de kilomètres au nord de Monastir (Bitola). Un jeune étudiant bulgare est venu me trouver au travail. Il apprend le français et causerait volontiers davantage. Dans l'après midi il m'a apporté une pastèque et des noisettes que nous avons mangées ensemble. Il m’a prêté un recueil de morceaux choisis d’auteurs français, édité à Philipopoli en 1912. J’y lis les noms des auteurs suivants : Theuriet, Dumas fils, Erckmann, Chatrian, Victor Hugo, Thiers, Chateaubriand, A Daudet, Balzac, Guy de Maupassant, Octave Mirbeau, JJ Rousseau, Guizot, Georges Sand, Buffon, Pierre Loti, Lamartine, Michelet, Mme de Sévigné, Florian, La Fontaine, Eugène Manuel, Musset, Gilbert, André Chénier, Béranger, Bossuet, Boileau, Sedaine, Zola, Labiche, Racine, Bernardin de St Pierre et Fénelon.

 

« Un plan de vie.

Marche deux heures tous les jours, dors sept heures toutes les nuits; couche-toi dès que tu as envie de dormir; lève-toi dès que tu te t'éveilles; travaille dès que tu es levé. Ne mange qu'à ta faim, ne bois qu'à ta soif et toujours lentement. Ne parle que lorsqu'il le faut, n'écris que ce que tu peux signer, ne fais que ce que tu peux dire. N'oublie jamais que les autres compteront sur toi et que tu ne dois pas compter sur eux. N'estime l'argent ni plus, ni moins qu'il ne vaut; c'est un bon serviteur et un mauvais maître »

Alex Dumas fils.

 

Le 7 octobre

Pour la première fois aujourd'hui j'écris une carte à mon beau-frère Pierre qui est en Allemagne. Je souhaite que ma carte lui parvienne, je serais bien heureux de correspondre avec lui. Par une lettre de la maison du 29 août, reçu hier soir, j'apprends que notre fermière Léonie Grégoire est bien malade. Voilà une pauvre famille bien éprouvée.

 

Carte postale de Sofia rapportée par Joseph Marchand

Le 13 octobre

Journée de pluie, 6h30. L'empereur d'Allemagne, vient paraît-il de passer sur la route à deux cents mètres de nos tentes. Parmi les  Français qui se trouvaient à la cuisine sur le bord de la route, certains prétendent l'avoir reconnu. Son casque à pointe brillait et sa poitrine était constellée de décorations,

 

Le 16 octobre

L'hôpital n°9, où un nombre de Français ont été soignés se trouve  à environ cinquante mètres de la voie ferrée. C'est l'ancienne maison publique de Sofia. Au printemps dernier l'hôpital était complètement entouré de monceaux de détritus de la ville. On a procédé à quelques travaux d'assainissement mais il reste encore fort à faire.

 

Le 19 octobre, 18 heures

La terre tremble. La nuit dernière nous avons ressenti 5 fortes secousses sans compter au moins une vingtaine de petites. La plus forte a été la deuxième vers 20 h 30. Nous étions tous couchés sur nos caisses. Nous avons été secoués très fortement. Dans un bâtiment en pierre un soldat bulgare s'est contusionné assez fort pour aller se faire soigner au médecin. Nous sommes passés en ville pour aller à notre travail habituel. Peu de maisons paraissent indemnes. De grandes lézardes courent dans les murs, depuis les fondations jusqu'aux toits. Des cheminées sont renversées, les plafonds se sont écroulés. Nous voyons des chaises et des fauteuils installés dans les cours, dans la rue. Peu de personnes sans doute ont dormi sous leur toit. A neuf heures du matin encore une secousse. Ce soir au retour nous avons vu dans le boulevard Ferdinand 1er quelques pans de murs écroulés. C’est dans cette avenue de Sofia que les dégâts sont les plus visibles. Des familles entières se préparent à passer une deuxième nuit dehors. Aux abords de l’hôpital n°10 grand remue ménage. Blessés et malades ont couché à la belle étoile.

 

Le 21 octobre

La nuit a été bonne. J’ai seulement ressenti trois petites secousses insignifiantes. Ce matin le vent étant froid, j’ai fait la grasse matinée.  Notre chef de groupe est parti aux colis avec une voiture et quelques hommes de corvée. Je l’attends avec impatience car les réserves sont épuisées et au prix qu’il faut tout acheter, l’argent s’en va très vite.

 

Le 24 octobre

La terre tremble toujours. Voilà le septième jour après le commencement. Il ne se passe pas de journée que nous ne ressentions quelque chose.    

 

Le 28 octobre

La terre a enfin son équilibre. Depuis la nuit du 23 au 24 je n’ai plus rien ressenti. La neige est tombée sur la Vitocha cette semaine. Ces deux nuits passées il a fait froid. Nous sommes toujours sous les tentes et vers le matin il ne fait pas bon

9 heures  Dans les six volumes du colis envoyé par la maison de la Bonne Presse que j'ai reçu dimanche dernier se trouvent deux livres de piété : «Le livre de ceux qui souffrent»petit livre qui contient une pensée pour chaque jour de l'année et une «Imitation de Jésus-Christ», traduction de Lamennais. Je viens de lire la préface de l'Imitation de Lamennais et le premier chapitre du livre. Je suis bien heureux d'avoir l'Imitation, je la désirais depuis longtemps.

 

Le 29 octobre

Encore une petit secousse ce matin. La population de Sofia est inquiète.

 

Le 30 octobre

Le sergent bulgare qui est chargé de nous vient de nous prêter à chacun une capote pour nous couvrir pendant la nuit.

 

Le 1er novembre.

Les Bulgares ne travaillant pas leurs jours de fêtes, ne songent pas à nous catholiques. Comme d’habitude, ils sont partis à six heures. Je suis de repos, ce qui n’est pas pour me fâcher. Je vais employer ma journée à mettre mes affaires en ordre, lire et aussi prendre une petite leçon de bulgare. J’ai commencé ma journée par un chapitre de l’Imitation.

 

Le 4 novembre

Ce matin dimanche nous sommes allés au dépôt de chaussures. A tous les hommes de notre groupe on a donné une paire de bons brodequins venant de France. Ces chaussures sont neuves. Nous voilà bien chaussés pour cet hiver.

 

Le 9 novembre

J'ai fait connaissance hier avec le sergent Leprêtre du 284ème  R.I.. Il venait de Philipopoli et profitait de son passage à Sofia pour demander au sergent-major Thomas des chaussures pour son groupe qui se trouve dans le nord de la Bulgarie  à une trentaine de kilomètres de la ville de Lhomm -Palanqua. En venant au travail ce matin un civil m'a donné un morceau de beurre. Je suppose que c'est un juif car il causait bien le français.

 

Le 10 novembre

Je termine ma vingt-septième année aujourd'hui. Et dire qu'avant de partir au régiment j'avais la naïveté de penser que je serai libéré définitivement avant d'avoir 23 ans révolus ! J’ai bien été libéré en 1913 mais ma liberté fut de courte durée.

 

Le 21 novembre

Nous sommes dans notre nouvelle baraque depuis hier soir. J'ai très bien dormi cette nuit. Nous avons un poêle et une ampoule électrique. Sommes un peu serrés, mais pour l'hiver qui arrive c'est un petit inconvénient. Nous couchons à 76. Pour ma part j'ai une place très commode, dans le coin, à droite en rentrant dans la baraque. Je me suis aménagé une bonne petite installation. Je suis seulement un peu loin de la lumière et du poêle mais on nous a promis une deuxième lampe et un deuxième poêle. Les murs de la baraque sont constitués par deux parois en planches distantes de dix centimètres environ. L'intervalle vide a été rempli avec de la terre. Le toit est constitué par un plancher recouvert avec de la tôle. J'espère que nous pourrons passer nos veillées plus agréablement que les veillées de l'année dernière dans les wagons.

 

Le 25 novembre. 

Belle journée ensoleillée. Le temps est beau, il gèle seulement la nuit. Avec impatience j'attends des nouvelles de la maison. Mandats et colis arrivent bien. Pour les lettres c'est autre chose. La dernière lettre de la maison est du 16 septembre. Et à la maison aussi on ne reçoit pas bien mes lettres. J'ai eu deux petits colis de la maison. Ils doivent être partis depuis moins d'un mois.

 

Le 9 décembre 

Mauvaises nouvelles ces derniers jours. Le parti révolutionnaire russe qui est au pouvoir a conclu un armistice avec tous nos ennemis. Un Allemand qui m’a causé mardi avait l’air de nous plaindre sincèrement. Sommes-nous tant à plaindre que cela ? Il fait très froid. Le thermomètre marque 10 et plus au dessous de zéro.

 

Le 16 décembre.

La population de Sofia a fait une manifestation hier soir contre la cherté de la vie. J’ai pesé le pain que j’ai touché : cinq cent cinquante grammes exactement. Un employé de la gare m’a demandé pour combien de jours on me donnait ce pain !!! Lui-même ne touche que quatre cents grammes par jour. Les civils qui ne fournissent pas un travail pénible ne touchent que trois cents grammes par jour.

 

Le 23 décembre

Nous comptions recevoir des colis aujourd'hui pour fêter Noël mais nous sommes un peu déçus. Il n'y a quelques petits colis. Espérons mieux pour le jour de l'an. Pour ma part je n'ai point trop à me plaindre puisque je reçois deux colis de la maison. Nous apprenons aussi que la vie est chère en France. Quoi d'étonnant après plus de trois ans de guerre! Heureusement qu'il y a encore de tout car nous pouvons nous ravitailler partout et surtout en Amérique chez nos alliés. Les produits de la campagne se vendent bien. Mais il faut trouver des bras pour travailler. Je m'inquiète de ce qui se passe à la maison. Je me demande comment mes chers parents et ma chère soeur Joséphine peuvent arriver à bout de tout. Je crains fort qu'ils compromettent leur santé en se donnant trop de mal. Quand donc retournerai-je à la maison?

 

Le 25 décembre, Noël

Nous sommes allés à la messe au camp militaire ce matin. Elle a été célébrée par le Père Franciscain qui nous a fait faire nos Pâques…… Le général bulgare Mitteff assistait à la messe, qui à plusieurs reprises s'est occupé de nous, nous a adressé une allocution en bulgare, allocution qui nous a

été traduite en notre langue par le père Franciscain. Il nous a exhorté à la patience et à la confiance en nous faisant entrevoir une paix prochaine. A plusieurs reprises, nous a-t-il affirmé, il a fait des démarches pour adoucir notre sort. Puis il a terminé en nous exprimant ses voeux de bonne fête. D'après des bruits qui courent les Anglais auraient remporté un brillant succès sur le front français

 

Le 29 décembre

Les Bulgares sont joyeux, la Russie viendrait de signer la paix avec le gouvernement. Un soldat bulgare qui cause le français vient de nous l'annoncer dans notre baraque.

 

Le 3 janvier 1918

voilà une nouvelle année qui commence bien tristement

 

Le 8 janvier 

Et la fête continue ... C'est-à-dire que nous avons encore repos. Mais l'ordinaire n'a rien que de très ordinaire. Cela ne correspond pas même à ce que le soldat français touche chaque jour.

 

Le 14 janvier

Premier jour de l'an bulgare d'après le calendrier orthodoxe. Il y a eu travail comme les autres jours, seulement la soupe a été un peu meilleure. Le caporal-fourrier Rombaut étant rentré dernièrement à l'hôpital, nous ne sommes plus que deux pour accompagner les travailleurs, le sergent Lichou et moi. Nous y allons à tour de rôle, ce qui nous fait à chacun trois jours de travail par semaine. Dernièrement j'ai rencontré dans une des rues les plus fréquentées de Sofia une dame très élégante qui en me croisant s'est tournée vers moi et m'a salué en ces termes: «  Bonjour compatriote ». La foule étant très dense j'ai à peine pu distinguer son visage, dissimulé par une espèce de voilette noire. Elle était complètement vêtue de noir et je crois que sa coiffure était noire également.

 

Le 17 janvier

Travail au grand magasin, entrepôt de la gare ……….Tout est horriblement cher ici en ce moment. Il faut des cartes pour se procurer du pain, de la viande et la plupart des autres denrées. Ce qui se vend en fraude n'a pas de prix fixe. Je suis allé chercher notre correspondance au dépôt. J'ai trouvé six lettres pour moi, trois de la maison et trois d'Emma. On m'apprend qu'il y a la carte de pain aussi là-bas. Au producteur de blé on laisse vingt-cinq kilos de blé par personne et par mois, ce qui est une quantité suffisante.. Il y a quelque temps on était très confiant ici au sujet des pourparlers de paix entre la Russie et les puissances centrales. Maintenant le peuple bulgare n'a plus autant de confiance en la fin prochaine de la guerre………..A Sofia, comme dans toutes les villes d’Orient, que je connais, la voirie laisse beaucoup à désirer. Il n’y a que quelques rues, au centre de la ville, dans les beaux quartiers, autour du palais du roi, qui soient convenablement entretenues. Dans les faubourgs, les rues sont de véritables fondrières.

 

Le  20 janvier

Suis allé à la messe ce matin à l’église Saint joseph de Sofia. L’office était déjà commencé. ……..Sur la fin, la petite église était pleine. L’assistance était en grande partie composée par la population civile. de Sofia. Des militaires aussi. Bulgares,  Autrichiens et Allemands se coudoient. Seulement quatre prisonniers français sergent Lichon, Delmas et moi et un Français qui travaille en ville comme horloger, le soldat Burgaud. Après la messe nous sommes rentrées chez les soeurs françaises pour leur souhaiter le bonjour. Quelques dames françaises, que j'avais remarquées à la messe sont rentrées chez les soeurs en même temps que nous. Parmi elles se trouvait Mme K femme d'un député au Sobranié, qui m'avait déjà causé pour la Pentecôte. Elle m'a serré la main mais je crois fort qu'elle ne m'a pas reconnu. Elle est de Grenoble, d'une famille G qui habite place Notre Dame. Nous sommes restés prés d'une heure chez les bonnes soeurs. Elles nous ont offert un bon petit déjeuner : café au lait, beurre et pain frais. Nous avons pris congé vers midi. Depuis 10 h. notre sentinelle nous attendait patiemment dans la rue.

 

Le  1er février 1918

       J'ai jeté un petit coup d'oeil en arrière hier soir. J'ai constaté que j'avais dépensé la somme de 670 francs environ. Déduction faite de ce que j'ai dépensé pour les autres, il m'a fallu pour moi un peu moins de un franc par jour. A l'avenir il faudra que je réduise mes dépenses. Seulement en tabac j'ai dépensé 75 francs. Ici le tabac est très cher, c'est une lourde contribution pour celui qui fume. En livres et journaux j'ai donné aux libraires la somme d'environ 20 francs.

 

Le  3 février

J'ai assisté à la messe ce matin avec Lichou et Delmas . Le soldat qui nous accompagnait n'avait pas de fusil. ….. Notre chef de groupe avait rapporté quelques numéros de la gazette des Ardennes, journal des occupés qui, bien que rédigé en français, est d’esprit complètement allemand de Sofia. J’avais aussi le journal français de Sofia,  l'Echo de Bulgarie. Sur un numéro illustré de la gazette j'ai remarqué les nouveaux engins de guerre anglais: les tanks sortes d'automobiles gigantesques qui rampent sur le sol à la façon des tortues. Ces tanks sont blindés, armés de mitrailleuses et même de petits canons. Leur puissance est si grande qu'ils renversent les murs et les arbres qui s'opposent à leur passage. Malgré ces engins les Anglais n'ont pas obtenu les résultats qu'ils espéraient. Paris, Londres et les côtes de l'Angleterre viennent d'être bombardées.

Le 9 février 

Aujourd'hui j'ai trouvé une dame en ville qui m'a causé en français. Elle a paru très contente de converser dans notre langue. Au début de la guerre, m'a-t-elle raconté, elle se trouvait en Belgique. Elle est restée un an sans pouvoir correspondre avec la Bulgarie. Elle aurait parlé encore, mais le soldat qui m'accompagnait commençant à s'impatienter, elle m'a quitté sur ces mots: « A une autre fois » .                           

 

Le 20 février

J’ai appris dernièrement  la mort de deux prisonniers français : Said, soldat algérien, appartenant au 175 RI  et Roux. Ce dernier venait du camp de représailles d’Orcanié. Au dépôt de Sofia un soldat bulgare a blessé à la tête , avec son couteau, un soldat français.

 

Le 24 février

Aujourd’hui dimanche il y a du travail jusqu’à midi. C’est Lichon qui a accompagné les travailleurs. Il a du lui en coûter de ne pas pouvoir aller à la messe. …  .Quand donc cette servitude prendra-t-elle fin ? Quand donc serai-je délivré du joug de ces bandits bulgares ?

 

Le  3 mars

Je suis allé à la messe ce matin. Arrivés à l'église un peu avant l'heure, nous sommes rentrés chez les religieuses. françaises leur souhaiter le bonjour. A la messe il y avait sermon en français. L'assistance était très nombreuse, l'église pouvait à peine contenir les fidèles……….Nous avons appris, par les soeurs, ce matin que quatre prisonniers français et onze italiens étaient morts ces derniers temps. Le même jour il y a eu sept enterrements : cinq Italiens et deux Français.

 

Le 5 mars

Hier et aujourd'hui les travailleurs sont restés au parc d'artillerie, Nous ne sommes pas allés à la gare de Sofia comme les semaines précédentes. Quand nous avons travaillé ici nous sommes moins fatigués mais la journée nous paraît plus longue, Depuis une semaine environ, une équipe de prisonniers serbes, russes et roumains vient nous renforcer. Comme travail, on leur fait transporter des caisses vides. Dans l'après-midi d'hier passant près d'un groupe de Roumains je me suis arrêté un moment près d'eux. Les pauvres malheureux sont bien à plaindre. Ce sont de véritables loques humaines. Pâles, tremblants de froid, ils ne tiennent debout qu'avec de grands efforts. Leurs effets sont en lambeaux. Ils portent toute leur fortune sur eux. Comme bagage, ils ont une musette, une boîte qui leur sert pour manger la soupe et une cuillère en bois. J'ai vu beaucoup de prisonniers depuis que je suis en Bulgarie. Les plus malheureux n'étaient pas aussi minables que ces tristes Roumains.

 

Le 9 mars

Un prisonnier roumain laboure près de notre baraque. Je suis allé lui causer et j'ai tenu la charrue un moment. Quand donc recommencerai-je à labourer pour tout de bon ? Dans les environs de Sofia, on attelle les boeufs à peu près comme les chevaux chez nous. Le joug n'est pas fixé à la tête, par les cornes. Comme charrue les paysans bulgares d'ici commencent à employer un modèle qui se rapproche beaucoup du notre : « Sans-Rival » français.

 

Le  10 mars

Nous avons un beau soleil de printemps. Ce matin, j'espérais pouvoir aller à la messe comme d'habitude mais la mauvaise volonté des Français à se rassembler pour l'appel a indisposé notre commandant de compagnie, à qui la chose a été rapportée par son sous-offficier bulgare. Seulement notre chef de groupe est parti avec quelques hommes pour les colis.  Nous avons reçu quelques colis de la maison et bon nombre de lettres. Pour ma part j'ai eu 3 colis de la maison, sept lettres de la maison et une d'Emma. Cette dernière est du 3 février, j'en ai aussi une de la maison du 4. Dans cette dernière ma soeur Joséphine a eu la délicate pensée de mettre quelques violettes. Ces jolies fleurettes, en m'apportant un parfum de ma chère petite patrie me rappellent de bien lointains et attendrissants souvenirs. Qu'il est loin le temps où avec mes soeurs Emma et Joséphine et quelques petits voisins de notre âge , nous allions à la cueillettes des violettes dans le petit pré en dessous la maison .... A cet âge j'étais avide de voyages et d'aventures. Je suis bien rassasié maintenant des uns et des autres. Je n'aspire plus qu'à rentrer tranquillement dans ma chère famille et à vivre ma vie dans mon petit et pittoresque village de Chasselay.

 

Le 19 mars

Fête de St Joseph aujourd'hui…….. Ce soir, exercice. Encore une demi-journée de repos pour nous. Un soldat turc fait bouillir de la farine de blé. Je lui demande ce qu'il fait. « Mamaliga » me répond-t-il. Les Bulgares appellent le gâteau confectionné avec de la farine de mais : « katchamac ». Je commence mon dix-neuvième mois de captivité aujourd'hui. Déjà un an et demi !

 

Le 20 mars

Belle journée ensoleillée. Il fait très chaud. Nous sommes à la station de Pogrébisé. Une équipe de prisonniers travaillent à la réfection d'une voie de Decauville. Les autres sont employés à des petits travaux de rangement et de nettoyage à l'intérieur et à l'extérieur du dépôt de munitions.

 

Le 22 mars

Le temps est à l'orage. Ce soir les Français sont descendus en gare à Sofia. L’eau devient rare. L'officier qui nous commande vient de nous taxer un demi-litre par personne et par jour. C'est un minimum qui est loin d'être suffisant. Malgré la défense nous en userons d'avantage.

 

Le 23 mars

Nous avons regardé défiler un bataillon en ville. Des soldats d'une jeune classe qui n'avaient sans doute pas vu le front. Ils partaient assez gaiement. Des groupes d'écoliers criaient : «Hourra! Hourra!» sur leur passage. J'ai remarqué des paysannes accompagnant les leurs jusqu'à la gare

 

Le 25 mars

Les Allemands font une offensive de grande envergure sur le front français vers Péronne, Bapaume, La Fère, les journaux bulgares crient victoire. Un communiqué officiel de Paris annonce qu'une pièce d'artillerie allemande a bombardé notre capitale d'une distance de 120 km....(La grosse Bertha)

 

Le 26 mars

Travail à la gare. Nous allons toucher des mandats au dépôt vers dix heures et demie. Le sergent -major Fiévet nous souhaite le bon jour en revenant de la poste. Il nous apprend que l'offensive allemande est arrêtée. A Sofia la prétendue victoire des Allemands ne paraît pas soulever beaucoup d'enthousiasme de la population. Je ne trouve pas même un marchand de journaux pour acheter un journal bulgare.

 

Le 27 mars

Le journal bulgare de ce matin donne quelques détails sur l'offensive allemande: 930 canons de pris. Paris est bien bombardée par l'artillerie allemande d'une distance de 110 kilomètres. Les troupes françaises et italiennes ( peu probable) prennent part à la lutte. Les Français ont déjà repris du terrain dans le département de l'Oise.

 

Le 28 mars.

Par les journaux de ce soir nous apprenons avec satisfaction que l'avance allemande est arrêtée. Nous suivons, depuis quelques jours, avec anxiété les opérations qui se déroulent sur le front français. Nous avons confiance malgré tout. Il fait très froid. La neige est revenue.

 

Le 31 mars

Encore une fois de plus je passe les fêtes de Pâques loin des miens. C'est la quatrième fois depuis la guerre. Nous avons eu messe au camp militaire ce matin et ceux qui ont voulu accomplir leurs devoirs religieux en ont eu la possibilité. Le père Albert officiait. Ce soir il y a eu concert dans la grande salle de jeux. J'ai passé la plus grande partie de la soirée avec le fourrier Laurent. Pendant que nous étions ensemble, le petit Descoud est venu nous rendre visite avec trois infirmières de son hôpital: deux dames autrichiennes une dame bulgare et un docteur allemand. Ces dames ont assisté au concert des prisonniers. Assistaient également à la représentation un général bulgare accompagné de son fils et de plusieurs officiers.

 

Le 1er avril

Voici le printemps avec avril. Nous sortons à peine d'un quartier d'hiver assez rude mais le soleil d'aujourd'hui a fait disparaître la plus grande partie de la neige. Nous avons eu repos toute la journée. A l'occasion des fêtes de Pâques l'officier bulgare qui nous commande a eu la gentillesse de nous accorder ce jour. En France le lundi de Pâques est férié mais les nôtres ne doivent guère songer au repos cette année, aussi bien à l'arrière que sur le front. Les derniers nouvelles de là-bas sont assez bonnes: les Allemands sont arrêtés, c'est nous qui attaquons maintenant.                     

 

Le 2 avril 

Je suis triste aujourd'hui, très triste. Je me demande quand je reverrai  tous les miens, ma chère famille, ma chère patrie. Ce qui se passe à l'heure actuelle n'est point pour nous faire espérer une fin prochaine de la guerre. J'ai toujours une confiance inébranlable en notre victoire finale, mais j'ai peur que ce ne soit pas encore pour cette année  .O! Mon père! Ma mère! Mes chères soeurs!  Mon charmant petit village de Chasselay. Quand vous reverrai-je ?

 

Le 8 avril

Sur le front français les combats continuent toujours. Il semble que les Allemands parviennent encore à réaliser quelques petits gains. Le journal bulgare: « Zaria» d'hier annonce que l'Angleterre est bombardée par un canon à longue portée? D'après certains passages d'un grand discours prononcé devant la municipalité de Vienne par le comte Czernin, la situation intérieure de l'Autriche-Hongrie ne serait pas très brillante.

 

Le 11 avril

Les Bulgares n'ont pas beaucoup de meubles dans leurs demeures. Même dans les familles aisées leurs appartements vides nous surprennent, nous autres Français. Seules les familles riches ont des lits confortables. Chez le paysan, humble travailleur, le pauvre, un tapis posé par terre à la mode orientale, lui tient lieu de lit. Dans toute les maisons, des photographies ou images à profusion. Elles remplacent l'aménagement qui n'est pas là.

 

Le 15 avril

Assisté à la messe hier matin. L'après-midi je suis allé voir les Français qui travaillent à la raffinerie de sucre de Sofia. Ils sont une douzaine à ce travail et paraissent assez content de leur sort.

 

Le 19 avril

Le réveil a sonné à cinq heures ce matin et nous avons été embêtés toute la journée. Avec une équipe de trente hommes je suis allé creuser un fossé en dehors de l'enceinte de l'arsenal à plus d'un kilomètre d'ici. Un officier de l'arsenal qui a grade de lieutenant-colonel n'a pas été satisfait de notre travail. Il nous a fait des reproches et a permis à nos sentinelles de nous frapper. Ce n'est pas la première fois qu'il nous réprimande. Nous commençons à être fatigués des menaces qui nous sont faites journellement et je crois que d'ici peu , si c’est possible, nous demanderons tous à rentrer au camp militaire, malgré les inconvénients certains que nous retrouverons là-bas. On nous oblige à travailler pour le chargement et le déchargement des munitions, la nourriture est très insuffisante, nous ne touchons pas un centime pour notre peine et ceux qui nous commandent voudraient exiger le maximum de rendement comme travail. Au cas où le groupe resterait encore longtemps ici, je saisirai la première occasion pour partir d'un dépôt de l'arsenal.

 

Le 21 avril

Au sujet de la guerre les bruits les plus étranges circulent: L'alliance turco-bulgare serait fortement ébranlée. Turcs et Bulgares seraient prêts à en venir aux mains. La Bulgarie aurait recours à l'Allemagne pour régler le différend. Je ne pense pas tout de même que l'alliance centrale se disloque avant que la question soit réglée à l'ouest.

 

Le 27 avril

Travaillé à la gare hier. Pour revenir, le soir, j'ai traversé la ville. Malgré les étranges bruits qui circulent je n'ai rien vu d'anormal sur mon passage. Beaucoup de monde dans les rues. Les promeneurs sortent leurs toilettes de printemps. Les jardins et les promenades plantées d'arbres deviennent agréables. Je lis assez souvent l'écho de Bulgarie. Ce journal met parfois des contre-vérités  abominables. Ainsi pour la rentrée des grands blessés bulgares, venant de France ce journal a écrit que deux de ses blessés avaient eu la langue coupée par les Français après avoir été fait prisonniers. Renseignement pris cette nouvelle sensationnelle n'était qu'un simple canard. La simple justice demandait un démenti immédiat. Certains hauts personnages auraient demandé à ce que le démenti soit publié immédiatement. On leur aurait répondu qu'il valait mieux laisser les choses où elles en étaient afin de discréditer la France et de détourner au besoin le soldat qui serait tenté de se rendre. Depuis trois jours on nous a renforcés par un groupe de huit prisonniers roumains. Ces huit soldats paient mieux de mine que les premiers prisonniers roumains que j'ai rencontrés en Macédoine au mois de septembre 1916. Par hasard ce sont huit sous-officiers. Hier ils sont venus avec nous à la gare de Sofia pour le chargement des wagons de munitions. Ils se plaignent de la nourriture insuffisante pour des travailleurs disent-ils, et en cela ils ont parfaitement raison. Après la cessation des hostilités entre la Roumanie et les puissances centrales ils espéraient être renvoyés chez eux mais ils redoutent maintenant que leur départ ne soit indéfiniment ajourné. Ceux de leurs compatriotes qui sont dans les principaux dépôts sont ravitaillés par le gouvernement de Bucarest mais , paraît-il, on oublie très facilement ceux qui sont isolés ou en petits détachements.

 

Le 28 avril

Troisième anniversaire de ma blessure aux Dardanelles. Assisté à la messe ce matin. Rentré chez les soeurs. Cet après midi nous avons taillé des arbres dans le parc à munitions. Au rassemblement le chef des sentinelles a malmené le prisonnier martiniquais Pad. D'où explication devant le lieutenant et remontrance de l'officier.

 

Le 1er mai  1918

Le mois ''joli'' commence bien. Un magnifique lever de soleil. Par toute la campagne les arbres sont en fleurs. Les petits oiseaux gazouillent leur chant d'amour. Les dominant tous, là haut dans le ciel bleu l'alouette chante... 15 h. 20  Je viens de demander à partir pour le camp militaire. Notre chef de groupe est allé...soumettre la liste de ceux qui veulent partir au colonel de l’arsenal, de qui nous dépendrons.  17 h. 00  La réponse du colonel vient de nous arriver à l'instant. Il laisse partir ceux qui veulent retourner au camp militaire. Sur cinquante-huit nous sommes treize qui avons demandé.

 

Le 2 mai

Depuis quelques temps une équipe de travailleurs turcs est revenue de Macédoine pour travailler au dépôt de l'arsenal. Pour les loger on a dressé une grande tente. Je leur ai un peu causé. Ils se plaignent de la nourriture et de leur logement. Ils ont froid la nuit. Ils ont de la vermine. Cette après-midi ceux qui sont de repos emploient leur temps à faire la chasse aux  puces et autres parasites.

Je pensais partir aujourd'hui. Contrairement à mon attente personne n'est venu nous chercher. Demain peut être ? Ou plus tard.  17h 30. On vient de nous apprendre à l'instant que nous partons demain. Je ne partirai pas d'ici sans regretter quelques camarades. Il est fort probable que je n'aurais nulle part les avantages dont je jouissais ici: liberté relative, facilités pour sortir en ville et assister à la messe le dimanche, logements propres et commode, éclairage pour la nuit, eau à volonté, facilités pour se nettoyer, bois pour faire la cuisine etc…   Mais ce qui me révoltait souvent c’est lorsque nous étions employés au chargement des wagons de munitions. La colère bouillonnait en moi. Lorsque je songeais que les obus que nous portions sur nos épaules allaient peut-être tuer quelques-uns de nos frères qui sont sur le front de Macédoine. En qualité de sergent, je n’étais pas astreint au travail effectif mais par ma présence au travail, je considère que c’était absolument la même chose. Enfin, le sort en est jeté. Je ne regrette rien. Haut le cœur et marche droit devant toi. Je vais dire adieu à la campagne que le printemps pare de ses doux charmes. La verdure couvre la terre d’un joli manteau. Les arbres sont en fleurs, les oiseaux chantent. Le mont Vitocha commence à se décoiffer de son blanc chapeau de neige. La campagne s’anime. bergers et laboureurs vont et viennent dans leurs champs.

 

Le 3 mai

Nous sommes arrivés au camp militaire depuis ce matin onze heures. Le voyage n’a pas été très long mais tout de même assez pénible parce que nous étions lourdement chargés. Il a fallu passer par le bureau du commandant. Je ne sais si nous séjournerons longtemps ici. On demande beaucoup de travailleurs de tous les côtés. Ne sont au camp que les grands blessés, les sous-officiers, les musiciens et une vingtaine d’hommes disponibles pour les corvées.

 

Le 4 mai.

Hier vendredi, c’était jour de marché.. Les rues étaient très animées. En passant près d’un groupe de paysans, une jeune fille en costume national bulgare s’est approchée de nous et nous a offert à chacun une tulipe jaune en disant : « 3molotgro »  Zapovide.

 

Le 5 mai.

Le pope est venu célébré l’office divin , ce matin pour les prisonniers appartenant à la religion orthodoxe. C’est la Pâque bulgare aujourd’hui. Pour la messe, on a rassemblé tout le monde, comme si c’était pour un appel général. Les soldats bulgares, chargés de ce service avaient comme argument irrésistible, un bâton à la main. Je ne sais pas si c’est de cette façon qu’on entend pratiquer la religion en Bulgarie… ? Dans l’armée, au moins la prière en commun le soir et les chants religieux sont obligatoires. Tant pis pour les Turcs et les Israélites qui peuvent se trouver dans le nombre. Du dépôt, de l’arsenal, d’où je viens, on respectait la liberté de conscience des Musulmans ; ailleurs, j’ai souvent vu le contraire.

 

Le 6 mai 1918

Avec Delmas, nous devons aller au village de Pavlovo dans la matinée. Mais …. « (illisible)

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Le 14 juillet 1918

Encore une semaine d’écoulée. Le soldat français Pierre Garrat est mort le 8. Nous l’avons accompagné au cimetière le lendemain. Triste cérémonie. Accompagnaient sa dépouille un officier, le sous-lieutenant Fieschi, cinq sous-officiers parmi lesquels le sergent Major Thomas et le sergent  Brunelle et huit soldats. Deux religieuses françaises nous ont également rejoint en cours de route. Nous avons pu constater que les tombes des Français étaient marquées bien visiblement et que ceux qui auront les moyens pourront prier sur les tombes des soldats morts ici. Triste fête nationale pour le prisonnier. Je n’ai pu bouger de toute la journée.                                                         

Le 15 juillet

Le sergent Major Thomas est parti hier matin pour Plovdiv. On le fait demander ici pour la journée, mais je ne sais pas s’il sera rentré. Il commence à faire chaud ici. On ne sait pas où se mettre pendant les heures chaudes de la journée. Les heures  sont mortellement longues. Quand donc la captivité finira-t-elle ? Les blessés et malades acceptés par la commission espèrent partir bientôt. Fera-t-on l’échange des prisonniers ?...

Fin des hostilités entre la France et la Bulgarie, effondrement de l’armée bulgare.

Le 27 septembre, 6 h.,  Maisons Municipales

Oh mon Dieu ! Est-ce vrai enfin ? J'ai de la peine à le croire. Dans l'après-midi d'hier vers 4 heures, on est venu nous annoncer que la Bulgarie vu la grave situation de son armée demandait la paix à l'Entente. Un moment après les nouvelles se précisent : sont partis hier soir à Salonique  pour arrêter les hostilités: le chef de l'Etat Major de l'armée bulgare, l'ancien ministre Mr Guénadieff, un autre homme politique et le ministre d'Amérique à Sofia. Un peu plus tard encore une autre confirmation de cette nouvelle : les Allemands qui sont ici font leurs bagages en vitesse et se hâtent de partir. Je me demande encore si c'est bien la réalité, si je ne fais pas un beau rêve mais irréalisable? Prisonnier depuis plus de deux ans, aurai-je enfin le grand bonheur  d'être libéré de cette captivité, de revoir bientôt ma chère famille ? Je suis sceptique, après tant de souffrances endurées sur la terre étrangère. Pourtant si je pouvais croire que la paix sera conclue dans quelques jours avec la France ce serait le meilleur jour pour moi depuis le commencement de la guerre.
Depuis une certaine période c'est enfin nous qui imposons notre volonté à nos adversaires sur le front de Macédoine, l'armée bulgare vient de recevoir un coup terrible. De l'avis de beaucoup d'habitants de Sofia, elle est irrémédiablement perdue. Beaucoup de soldats se sont rendus, d'autres n'ont pas voulu se battre et certains auraient même tiré sur les Allemands qui sont venus pour essayer de palier un peu la déroute. La ville de Sofia est morne et j'ai vu pourtant des soldats et des femmes faire éclater leur joie. Hier soir, jusqu'à une heure avancée de la nuit , bien après que nous avons tous été couchés, les soldats de notre poste faisaient de la musique , chantaient et dansaient encore. A l'hôpital qui se trouve en face de nous , pareille chose , les femmes en traitement dans cet établissement qui se
couchent habituellement vers huit heures « jaspintaien »t  encore après dix heures. «J'ai failli devenir amoureux ». Pourtant je crois en être guéri. Je n'en suis pas sûr encore, je souffre toujours un peu . C'est ridicule ce que je dis là, surtout si je considère la situation de l'objet de mes amours. Je l'ai vu pendant quelques jours et il a suffi d'un sourire et d'un baiser , qu'elle m'a envoyé fort gentiment d'ailleurs , pour que je perde la tête. Ah les femmes! Les femmes!  10 heures : le vaguemestre français Mr Finshi  vient de causer de la situation. Il espère que la Bulgarie pourra se sortir de la guerre sans trop être endommagée.  Je ne sais pas ce qui se passe à Salonique. Je me demande quelles sont les conditions que l'Entente va imposer au peuple bulgare qui nous a fait un tort énorme depuis trois ans. Pourra-t-on s'arranger et trouver le terrain favorable pour jeter les bases d'une paix? Je ne vis plus tant que je ne sois fixé. Dernière nouvelle : les Français sont à Tzaricelo à quinze kilomètres de Kustendil. Depuis le commencement de l'offensive ils ont franchi plus de la moitié de la distance qui les séparait de Sofia

C’est l’offensive déclenchée par le général Franche  d’Esperay : la première grande offensive victorieuse qui précède les victoires des fronts ouest.  C’est une percée décisive avec la collaboration des  Serbes au travers du massif de la Mogléna, évitant les vallées contrôlées par l’ennemi. Débutant le 15 septembre,  ponctué par  la prise de Gradsko Prilep et Uskub  , et  la foudroyante avance de la cavalerie de Jouinot-Gambetta  vers Nich, le dernier engagement de cavalerie de l’histoire va provoquer l’effondrement de l’armée bulgare qui demande l’armistice le 26 qui sera paraphé avec  la France seule, les Anglais par réaction  vont faire de même avec la Turquie.) 

…Aussi je comprends l'affolement des Bulgares et leur désir de traiter avant que nos troupes soient sous les murs de la capitale. Mais pourront-ils accepter les conditions qui vont leur être imposées 

Le 28 septembre,

Des coups de fusil dans la nuit. Des bandes de soldats rodent autour de la ville. Ce matin des coups de canon. Que va t-il se passer dans ce pays ? Le révolution se prépare-telle?                                                             

Le 7 octobre    Maisons municipales de Sofia.

Que d'évènements depuis le 28 septembre. D'abord la révolution qui a failli éclater et bouleverser tout le pays. Des bandes révolutionnaires sont venues à dix kilomètres de la capitale et ont engagé un combat sérieux avec la  garnison de la ville. La garnison renforcée par les troupes allemandes est parvenue à contenir le mouvement et au bout de quelques jours à  les  faire reculer.

 Nous avons entendu la fusillade et le canon pendant quatre jours. Une nuit quelques patrouilles qui avaient réussi à s’infiltrer sont entrées à Sofia et ont échangé des coups de fusils avec les patrouilles et petits postes qui se trouvent en ville. Puis c’est l’armistice, suivie de la paix. Vu sa situation militaire et surtout par crainte que le pays entier ne se soulève, la Bulgarie est obligée d’accepter les conditions de  l’Entente. Allemands et Autrichiens s’en vont. Tous les jours nous voyons passer des détachements qui se dirigent vers l’ouest et vers le nord. Le tzar Ferdinand 1er  abdique et se réfugie en Autriche. Son fils aîné Boris III le remplace et monte sur le trône . Le 4 octobre,  le peuple l’acclame lorsqu’il sort de l’église Saint Kraal J’étais présent à ce moment. J’ai assisté à sa sortie. Mais le roi n’est pas le seul à être acclamé. Quelques minutes après avoir assisté à la fin du couronnement, je passais devant une école de jeunes filles bulgares, habillées avec des effets militaires. Toutes les jeunes filles étaient à la porte de l’établissement. Dès qu’elles nous aperçoivent, elles nous saluent par un triple hourra et des applaudissements. Nous pouvions à peine en croire nos yeux et nos oreilles, mais il a bien fallu nous rendre à l’évidence car en passant devant leur groupe, elles renouvellent leurs acclamations. Et à beaucoup d’autres reprises, nous avons pu constater qu’une bonne partie de la population malgré un passé de trois ans de guerre avec nous , conservait malgré tout  ses meilleures sympathies pour la France. Encore ce matin en passant devant un autre établissement de jeunes filles, beaucoup de ces demoiselles sont sorties pour nous voir. Tout ceci est fort bien mais autre chose qui me concerne plus particulièrement : une étudiante bulgare vient de m’adresser quelques lettres en français où elle me fait les déclarations les plus brûlantes et m’indique l’endroit où nous pourrons avoir des rendez-vous et pourrions causer librement. Elle ne parle rien moins que de me suivre en France si je veux bien y consentir. Le plus fort est qu’elle est déjà fiancée à  un officier bulgare de la garnison de Sofia. Une autre demoiselle que je ne connais pas encore, vient de me faire dire ce soir par un soldat turc, qu’elle m’aimait beaucoup et qu’elle serait heureuse de correspondre avec moi. Je ne vais bientôt plus savoir à qui répondre. Un officier français, le colonel Trousseau est ici depuis deux jours pour les pourparlers de paix. Je crois qu’il s’est occupé du rapatriement des prisonniers et que nous ne resterons plus longtemps ici. Je n’ai pas encore eu l’occasion de le voir. Deux officiers aviateurs français nouvellement fait prisonniers sont avec nous depuis une semaine : Messieurs Berjaux  lieutenant et de Casters sous-lieutenant. Ils sont plus heureux que nous car ils n’auront pas eu le temps de s’apercevoir de leur captivité. Presque tous les jours, je vais à la poste, mais toujours accompagné. J’en suis à me demander si nous aurons une journée de liberté avant de partir de ce triste pays. Encore tout à l’heure un sous officier français, le Sergent Bloch a été frappé à coups de ceinture par une sentinelle bulgare du poste.                                             

Le 21 octobre, 1 h. du matin

Enfin ! C’est aujourd’hui. C’est dans quelques heures que nous partons pour la France. Ce jour tant désiré est arrivé. Depuis une huitaine , nous sommes complètement libres. Aussi en avons-nous profité largement pour nous promener. J’ai visité ces derniers jours les principales curiosités de Sofia : cathédrale russe, église Saint Kraal, jardin Boris, jardin du roi, jardin zoologique. Théâtres et cinémas étant fermés, je n’ai pas pu assister à aucun spectacle, à aucune représentation. J’aurais eu du plaisir à visiter un peu les environs de la ville, mais le mauvais temps et de multiples occupations m’ont empêché de le faire. Etant au dépôt pour le service, j’ai eu  beaucoup de mal à liquider tout le travail qui était en retard et à la veille du départ, je passe encore une partie de la nuit à préparer les listes de prisonniers français pour l’embarquement à la gare. J’ai fait mes adieux aujourd’hui aux quelques personnes que je connaissais, la plupart appartenant à des familles françaises, aux religieuses de Saint Joseph d’abord qui ont tant secouru  les malheureux prisonniers pendant leur captivité . Et ensuite à Mesdames Kotrieff, Anguiloff, Vernadieff qui ont été très bonnes pour nous. Au moment du départ, je verrai sans doute encore beaucoup d’autres personnes qui se sont dévouées pour nous et qui ont fait tout leur possible pour adoucir notre exil. Que pense-t-on à Chasselay ? Ma famille doit être bien heureuse. Quand reverrai-je mes chers parents ? Sera-ce bientôt ou seulement à la fin de la guerre ?                                                                                                                 

Le 25 octobre, Doïran

Sommes partis de Sofia depuis lundi 21. Passé la nuit dernière ici. Il pleut. Attendons le départ avec impatience.                                                    

Le 26 octobre 1918, 12 h.30, Doïran 

Partons dans une demi-heure pour Salonique. Je vais enfin revoir la mer Egée et les îles de Grèce

Le 29 octobre 1918,  camp de Zeitenlik

Sommes ici depuis deux jours. Partons demain matin pour Vodena. Ai fait un tour à Salonique hier soir. Je ne me reconnais plus dans la ville en grande partie détruite par l’incendie de 1917. Le camp est entièrement transformé. Je suis à l’emplacement approximatif de l’ancien D.J. de la 156ème division. Moins d’animation qu’en 1916.                                                                                                               

Le 2 novembre,  Vodena

Arrivés ici le 30 à 11 .h du soir. Complètement mouillés par la pluie. On nous sert une soupe et du café pour nous réchauffer. Le lendemain, visite médicale et rapport sur notre capture. Touchons encore quelques effets. Depuis nous sommes tranquilles. Je mange à la popote des sous-officiers. Nous sommes très bien. On prépare nos permissions. Ce matin, j’ai fait une demande pour rejoindre le régiment en campagne.

Le sergent Marchand « rempile » pour participer à l’intervention en Russie.                                                                                                                  

Le 25 décembre,  22 h., en rade de Sébastopol

Ayant demandé à rester au régiment comme volontaire pour l’expédition de Russie, j’ai embarqué sur le Varna en rade de Salonique, le 19 au soir. Le départ avait lieu le lendemain, le 20 décembre vers quatre heures de l’après midi. Arrivée en face de la presqu’île de Gallipoli le 22 au matin, vers 11h30 par gros temps. Par crainte des mines dérivantes,  on nous fait mettre à tous des ceintures de sauvetage. Je reconnais avec émotion le rivage où nous avons fait le premier débarquement au mois d’avril 1915 et les lieux où nous nous sommes battus avec les Turcs. Nous nous engageons dans le détroit et nous doublons Gallipoli dans l’après midi. Après c’est la traversée de la mer de Marmara.  Je suis de garde sur le bateau dans la nuit du 22 au 23 et j’ai plaisir d’assister le 23, vers 7 h.30 à l’arrivée en vue de Constantinople. Nous jetons l’ancre et vers dix heures le soleil ayant chassé les vapeurs matinales qui flottaient au dessus de la ville, nous pouvons contempler à notre aise la ville des Sultans et ses principaux monuments : Sainte Sophie et les nombreuses mosquées turques, la tour de Galatha, la Corne d’or et sur notre droite la Tour de Léandre et la ville de Scutari.                                                                                        

Nous partons le 23 à 7 heures. Vue féérique pendant toute la traversée du Bosphore. Nous entrons dans la mer Noire à 9 h. 30. Remarqué dans le détroit un courant très visible qui forme un fleuve dans la mer. La mer Noire est bonne pendant toute la traversée. De nuit, je regarde avec intérêt les évolutions des marsouins à l’avant du bateau. L’effet est très joli. On dirait que ces poissons sont transparents. Les marsouins vus de nuit paraissent bien plus allongés qu’ils ne le sont en réalité ; mais le jour les ramène à leurs proportions véritables. Ils ne doivent guère dépasser un mètre de longueur. Nous sommes arrivés en rade  ce soir vers 9 h.30. Un projecteur situé en haut de la ville de Sébastopol fouille la ville, le port et les environs. Sur la côte à droite, on lance des fusées éclairantes et de la direction de  ces fusées partent  des coups de fusil destinés à on ne sait qui. Un homme de l’équipage prétend avoir entendu siffler une balle ; c’est possible, nous sommes tout près du rivage. La fusillade cesse vite et un peu plus tard, on n’entend plus que quelques coups de feu, isolés et très espacés. Attendons quelques heures et nous serons sans doute fixés sur l’accueil qui nous est réservé. 

                                                                                                                                            

Le 28 décembre,   Sébastopol

A 800 mètres de la minoterie. Notre débarquement s’est effectué en bon ordre le 26 au soir. A peine descendus, nous prenions la garde à l’hôtel où est descendu le lieutenant colonel Strauss qui commande le régiment. Nous passons une bonne nuit dans une chambre de l’hôtel. La population de Sébastopol ne fait pas de démonstration à notre arrivée. Quelques personnes nous saluent mais la majorité se réserve. J’ai l’occasion de causer le soir devant la porte de l’hôtel avec un Français qui habite la Russie depuis dix sept ans. C’est un industriel qui possède des mines dans la région de Karkov et les fait exploiter par des ouvriers russes. Il me donne des détails inédits sur la situation véritable de la Russie. D’après lui, il y aurait relativement peu à faire pour remettre tout en ordre. Si les Alliés connaissaient la situation véritable, ils pourraient avec des effectifs relativement faibles étouffer rapidement le bolchevisme. Pendant un certain temps, le grand port de guerre russe a été un des centres les plus actifs des Bolcheviks. Ce sont les Allemands qui ont commencé par ramener un peu l’ordre mais ils se sont payés largement de leurs peines en emportant tout ce qu’ils ont pu.  C’est à nous maintenant , Anglais et Français qu’incombe le soin d’assurer la sécurité de la population paisible. Il n’y a,  à proprement parler, pas de désordres sérieux. Ce sont simplement des agressions ou des vols commis par des petites bandes isolées. Hier matin, nous sommes relevés de garde et dans la journée, nous nous installons dans une grande caserne qui servait auparavant de logement aux équipages russes de la flotte de la mer Noire. Ce matin de nouveau, nous prenons la garde dans une ancienne minoterie qui sert de magasin et de dépôt de vivres. Les consignes paraissent sérieuses et le service est dur, surtout pour les hommes qui prennent plus de huit heures de faction chacun. Une chose qui m’a frappé depuis mon arrivée, c’est le nombre considérable des femmes qui rodent dans les rues dès la tombée de la nuit. J’ai eu l’occasion hier soir de visiter plusieurs postes et à chaque poste, j’ai vu quantité de filles interpellant les soldats et certaines poussant l’audace jusqu’à pénétrer dans les locaux qui servent de logements aux poilus. De même qu’à Marseille, je crois que beaucoup d’hôtels ne sont que de véritables maisons de rendez vous.                                         

Le 1er janvier 1919, Sébastopol

L’année de misères, 1918, est enfin terminée. Nous commençons aujourd’hui celle qui verra notre retour dans nos foyers. Nous avons encore changé de logement  et sommes actuellement en plein centre de la ville près de l’église Saint Vladimir.                                                                                                                  

Le 5 janvier

Je suis de semaine  au quartier jusqu’à dimanche prochain. Cela me permettra de coucher huit jours de suite dans un lit.                       

Le 26 janvier, 7 h. du matin 

Sommes en vue des côtes. Dans quelques heures nous serons à l’entrée du Bosphore.

Fin du carnet numero 5

 

Conclusion

La décision de transporter la guerre en Orient fut initialement une réponse à l’impasse militaire sur le front occidental, choix de la Grande Bretagne suivi avec plus ou moins d’enthousiasme par les gouvernements français. Clemenceau n’était pas du tout favorable à une intervention militaire hors du sol  national ravagé par des d’affrontements sanglants.

Les poilus de retour de Gallipoli (une défaite) ensuite dans le camp retranché de Salonique , étaient l’objet de raillerie de ceux de Verdun et de l’Aisne  et affublés du vocable « les jardiniers de Salonique» décerné par Clemenceau. Si les jardiniers de Salonique plantaient des légumes frais c’était pour se protéger du scorbut propagé par l’abus des conserves du « rata ». Ce jardin,  ce n’était  pas Capoue !  Les délices disponibles étaient  le moustique vecteur du paludisme, la dysenterie et la dengue en prime , qui n étaient pas seulement réservés au camp retranché, mais aussi dans les tranchées et lors des offensives en Macédoine et Serbie. Lors des hivers comme sur le territoire national,  les équipements manquent ; en montagne macédonnienne les températures descendent de moins 20°à moins 30° C. En France le combattant savait pourquoi et contre qui il combattait, le soldat en Orient n’avait pas la même perception du conflit. C’est le premier conflit mondial et cette notion ainsi que son internalisation n’étaient pas ressenties par les poilus. Les permissions  (avec le voyage c’était un mois au minimum)  étaient accordées avec parcimonie et la plupart aux officiers et   très rares sont ceux qui choisissaient de repartir une seconde fois en Orient, eux avaient le choix.   

Mais c’est l’offensive victorieuse de Franchet d’Esperay début septembre 1918 qui a provoqué une brèche dans le dispositif ennemi, dispositif vermoulu qui aurait encore pu tenir. L’effondrement de l’armée bulgare y a contribué. L’armistice franco-bulgare de fin septembre  et l’énorme pression de l’armée américaine avaient sonné le glas,  le reste a suivi.

Ce n’était pas fini pour les poilus d’Orient qui se sont retrouvés 50.000 en Crimée pour intervenir contre l’armée rouge. Ils n’étaient pas disposés à jouer les prolongations, ce n’était plus leur guerre. On a  dû rembarquer, le climat insurrectionnel qui régnait à Sébastopol risquait déjà en janvier 1919 de contaminer les soldats.  La troupe n’avait pas eu de permission durant tout son séjour en terre étrangère. Ils rentraient au pays sûrement plein d’amertume et avaient l’impression d’avoir été les  oubliés de l’Histoire.



Epilogue
Joseph Marchand ne parlera pas de la guerre. Il intériorise son  histoire,  les  assauts,  la captivité. Des crises de paludisme lui rappellent de temps à autre son passage dans les Balkans..A défaud’alleà Lourdes, il finance un vitrail dans la nouvelle église (1929- 1930).  Il  reprend  sa  vie d’agriculteur   dauphinois   : quelques  bovins,  un  potager, une  paire  de  chevauxdes noyers.  Une  vigne  aussidont certains  villageois  ont  encore  le  gôut  car  le  vin  était consommé au café du village. Il se marie en 1922 et s’occupe ensuite des trois enfants qui égayent la maison. Regarde –t-il de temps à autres les cartes postales qu’il a ramené de Sofia, Sebastopol  et  Salonique  ? A  quoi  pense-t-il  lorsqu’il  passe devant  le  monument  aux  morts  du  village  ?  Gigy  Baptiste (+1915) et Rojat Adrien (+1916) du 30 RI comme lui  ? Et son ami et correspondant  Jean Baptiste Combe « présomption de décès"   a-t-on écrit à sa famille; Lui sait ce qu’il a vécu avant de disparaître. Mais ça ne se raconte pas. Comme dans les camps en Bulgarie, il reste aimable avec tous et aide à rédiger les lettres de ceux qui peinent à les écrire. Lire, Ecrire , c’est si important. Il  décède en 1945 à 55 ans.
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