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Niveau 3eme Histoire
Sommaire "Lettres et Carnets de la Der des Der"
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Contenu :
Introduction à propos des lettres envoyées par R. de Montgolfier
Lettres adressées à sa mère en 1915
Histoire de l'escadrille N°39
Lettres adressées à sa mère en 1918
Epilogue

Raymond de Montgolfier

 

(1886-1941)

 

Second fils d’Emile de Montgolfier et de Claire Desarbres, Raymond de Montgolfier, n’est pas très assidu à la direction de la papeterie paternelle à Charavines ; Depuis qu’il est sorti de l’Ecole centrale de Lyon, il consacre son temps et son énergie à la construction d’un «aéroplane». Après des essais dans le pré familial, il décide de concevoir un hydravion. Le lac de Charavines deviendra son aérodrome. Le 12 juillet 1910, le premier essai s’achève  par un échec. Mais ce passionné persévère. Il engage un pilote car il a des problèmes de vue et  le port de monocles ne permet de voler. ; En décembre 1912, son avion est breveté avec un décollage depuis la terre. Mais échoue pour le brevet hydravion.
Il  fut dispensé de service militaire pour raison médicale mais il considéra que c’était son devoir que de participer à la défense du pays.

Engagé volontaire à Bourgoin le 24 août 1914, Raymond de Montgolfier est affecté au 1er Groupe d’Aviation à St Cyr.  Le 2 septembre 1914 il est affecté au 2ème Groupe d’Aviation au SFA à Lyon. Le 8 octobre 1914 il se trouve au fort de Bron Parc Aéronautique aux Armées n°1.
Affecté le 17 octobre 1914 à l’Escadrille CM aux Armées. Ultérieurement  l’Escadrille CM est transformée en C.39. Démobilisé au 2ème Groupe d’Aviation le 31 mars 1919.
Dans ces lettres, nous  faisons la connaissance d’un fils  de 25 ans, très attaché à sa mère. Il lui écrit très fréquemment entre 3 et 4 fois par mois. Les petites nouvelles familiales ont été coupées. Ce n’est pas toujours facile à suivre car le courrier étant censuré, il se situe uniquement par initiale. Le R représente Reims et le E Epernay.

Dans une première partie du 15 février 1915 au 7 octobre 1915, il parle souvent des modèles d’avion qu’il peut observer sur la base alors qu’il est personnel non naviguant. TSF signifie transmission sans fil. Son rôle est d’écouter, de coder et de transmettre les messages. Il se veut très rassurant pour sa « bonne mère ». La guerre à l’air plutôt inoffensive et assez éloignée. Il détourne son inquiétude en lui parlant de l’ambiance musicale et bonne enfant qui règne sur la base aérienne .Lorsqu’il parle de « Grand clos », il fait référence à la propriété familiale en Isère. Lorsqu’il a besoin de quelques choses, il le demande à sa famille et même si la guerre est une période de pénurie, sa mère arrive toujours à le contenter. Il appartient tout de même à une famille d’industriels. Que lui demande-t-il ? De la nourriture bien sur mais pour améliorer l’ordinaire. Il semble apprécier les chocolats Bonnat, marque particulièrement réputée de Voiron. Sa tenue vestimentaire le préoccupe. Il apparaît que l’armée ne  veillait pas spécialement à fournir des vêtements chauds ni à renouveler le linge. Il valait mieux avoir une mère attentive ou bien un  ami disposé à aller vous acheter un ensemble à la BJ  où il faut comprendre la belle jardinière, sorte de Nouvelles Galeries de l’époque. Vincent est son frère aîné et il dirige l’usine qui travaille pour la Défense nationale. Zeb est son neveu Eugène Mondan. Dernière précision : il est fait plusieurs fois référence  à un hôpital militaire à Charavines où Claire Desarbres intervenait auprès des malades

 Il lit beaucoup la presse et semble croire ce qui est écrit. Il s’attend à une paix imminente, commente le raid des zeppelins sur Paris, les alliances militaires potentielles. Il a encore l’espoir  d’un conflit bientôt achevé. C’est pourquoi il achète une « magnéto » (génératrice électrique) pour sa voiture (une sizaire) et qu’il veille à l’entretien de son hangar pour avion à Charavines.

 Il ne se plaint pas. Toutefois il s’ennuie un peu et se met à la photographie. Cela lui est d’autant plus facile qu’il en connaît la technique  car à Charavines, la papeterie produit du papier photographique pour l’armée. On découvre aussi avec de nombreux détails le recrutement, les affectations, les récompenses dans la compagnie aérienne et la gestion des logements en fonction du grade.

 Les photographies utilisées sont de Raymond de Montgolfier et sont toutes des originaux. Monsieur Lecointe, spécialiste de l’aviation militaire a rédigé les légendes et l’historique de la base aérienne.

 

SPAD VII, 1916. Le pilote à droite de la photo est  probablement Nungesser, de passage à la C 39 © H. de Montgolfier

Nouveaux appareils

Le 15 février 1915

Nous avons enfin reçu aujourd’hui deux biplaces qui sont arrivés à bon port malgré de fortes giboulées; quant au Capitaine, pris dans une tourmente de neige, il a du atterrir à une soixantaine de km d’ici...avec un peu de casse paraît-il. Ce n’est pas de chance, avec un autre appareil qui avait pris feu à la réception, cela fait 50% de déchet!

Comme nouvelle distraction, je me mets à faire de la photo, nous avons Heimann et moi arrangé le camion de façon à ce qu’il n’y rentre pas trop de jour, et vers le soir  nous développons pellicules et épreuves sur papier, je pense pouvoir en joindre demain une ou deux sous cette enveloppe. C’est une distraction qui fait rapidement passer le temps. Il n’y a pourtant pas à se plaindre, il passe déjà assez vite, ce temps! Le matin, je n’ai presque le temps de rien faire, l’après-midi, vers les 13 heures, un tour au cantonnement, puis on descend au champ. A 14 h. communiqué de Cologne qui dure 1/2 heure environ (je n’en prends pas encore assez pour pouvoir le faire traduire). Puis  de  15h à 15h30 celui de FL. Traduction, c’est ainsi que l’on peut appeler le travail consistant à ajouter les lettres qui manquent, à séparer les mots etc. .Mise au propre, et il est près de 16h30.peine le temps de se retourner, de se donner un coup de brosse, de lire son journal ou de développer quelques photos  il est 19h! Et c’est ainsi que les jours se suivent...en se ressemblant mais en nous rapprochant toujours un peu plus de la Victoire finale!

J’attends avec curiosité les  résultats que va donner le blocus allemand. S’ils avaient le malheur de couler quelque bateau Américain je crois que cela pourrait mal tourner pour eux! Quant à la Bulgarie, je n’y comprends plus rien: un jour elle doit s’allier à l’Allemagne  et le lendemain  elle conclut un traité avec la Roumanie!

Mardi-Gras. Dans 40 et quelques jours, nous serons à Pâques, j’ai idée que nous n’aurons pas encore avancé; cela n’en prend pas bien la tournure, on fait plutôt des installations que des projets de départ! Qu’est-ce que vous dites là-bas au sujet de la fin de la guerre ?

 

Lundi le 1er mars 1915

 Interruption d’une demi-heure pour aller sur la colline à côté, voir ce que l’on appelle sur les Communiqués un violent duel d’Artillerie précédé d’une attaque soutenue par les 75 qui tiraient en rafale, le tout terminé par un solo de 155 qui ont dû éteindre les batteries ennemies, car on ne voyait presque plus d’arrivées. Jamais je n’avais entendu une canonnade aussi intense. Avec ça, clair de lune, une mince couche de neige, c’était un décor très impressionnant. J’espère que ce combat nous aura encore permis de continuer à progresser dans la région, ce qui nous permet d’espérer que nous ne serons plus ici à Pâques.

Nous sommes en possession de notre nouveau Capitaine, il m’a l’air très “Service” et veut tout réformer, au fond mes attributions ne changent pas.

Hier soir dîner au Génie. J’y vais presque tous les dimanches. Cet après-midi, de Prez Crassié et moi avons fait de l’électricité, ou plutôt, il m’a fait un cours, car il sort de l’Ecole Sup. d’Elec. et est très calé sur la question, nul en pratique mais très fort en théorie: nous nous complétons parfaitement l’un l’autre. Pour Félix, je le félicite d’abord de ses deux mois de congé, mais je ne peux rien lui garantir  pour ce qui est de trouver une place dans l’aviation: je le mets au courant de la note qui a paru: on demande des mécaniciens  d’aviation, non pas pour notre escadrille ou pour celles déjà formées, mais pour la 5 ème Armée, c’est tout à fait général. On manque aussi je crois de conducteurs d’auto, peut-être pourra-t-il en temps voulu trouver un débouché de ce côté, mais s’il a  2 mois devant lui, il a le temps de se retourner!

Mardi matin. La canonnade a continué toute la nuit, je n’en avais jamais entendu d’aussi intense, mais il parait que ce n’était pas encore à comparer avec “la Marne”. Finalement je crois qu’il n’y a pas grand changement, mais quelle boucherie d’Allemands ont du faire nos 75!

 

Mardi 9 mars 1915

J’ai fini par recevoir hier, votre second mandat de 50 f; il avait dû s’égarer en route pour mettre  près de 15 jours à me parvenir, enfin l’essentiel est que je l’ai.

Comme nous pouvons nous estimer  heureux de n’avoir aucun très proche parent directement au feu. Amélie me dit qu’elle souhaite qu’Eugène parte bientôt, mais, je crois qu’elle se figure le désirer, car au fond, surtout s’il part dans l’Artillerie, je suis sûr qu’elle sera souvent bien inquiète. Il ne faut pas se faire d’illusions, que vous soyez infirmier ou servant de batterie, les obus ne font pas de distinction, il est vrai que tous les obus ne vous tuent pas, exemple l’autre soir, où la canonnade était si forte: les Allemands ont tiré huit mille obus et nous avons eu en tout quelque chose comme une cinquantaine de tués, je dis cinquante, c’est peut-être vingt seulement, mais aux environs de ces nombres. Vous me dites de vous parler de mes camarades, mais ils n’ont pas d’histoire, on s’entend bien ensemble, quant à vous faire une analyse de leur caractère ce serait un peu long!  A propos de camarade, nous venons de recevoir un “Curé” (comme on dit). Je n’ai pas encore fait sa connaissance (il est arrivé hier); il vient ici non pas comme aumônier, ce poste n’est pas prévu dans les escadrilles, mais comme Infirmier, je crois. Il n’a jamais fait de médecine, mais ça ne fait rien, c’est encore beaucoup moins étonnant que de recevoir un “spécialiste lecteur au son “ qui n’a jamais appris à lire au son! Il devrait aussi s’occuper du magasin, mais mon sergent se soucie fort peu de se séparer de son magasinier qu’il vient de mettre au courant pour en former un nouveau, de sorte que le pauvre abbé n’a absolument rien à faire. Je l’occuperai demain, Heimann est malade, et je vais demander à ce qu’il vienne au téléphone. Je vous raconterai ultérieurement comment il a échoué dans notre escadrille.

Je vois que vous êtes toujours très impressionnée quand les journaux parlent du bombardement de R. Il paraît que dès que le bombardement cesse la circulation reprend dans les rues, et ce n’est pas quelques marmites tombant de côté ou d’autre qui empêchent les gens de circuler. Quand un obus éclate dans la rue, il faut paraît-il, voir les gamins qui accourent de tous côtés pour venir ramasser des éclats!

 Vous avez de la chance d’avoir un temps de printemps ! Ici, depuis 2 ou 3 jours on se croirait en hiver, nous avons -5 -6 et avec ça un violent vent du Nord, je vous assure que l’on a pas des plus chaud avec notre téléphone installé dans une tente où il fait la même température que dehors, un peu de vent en moins; heureusement  que l’on peut  un peu se chauffer  en se collant contre notre poêle à pétrole, mais il ne faut pas compter sur lui pour réchauffer la tente! Mais je suis tellement habitué  au grand air que je ne crains plus les rhumes. On me dit que depuis mon arrivée à l’escadrille, je suis méconnaissable, tellement j’ai engraissé et pris bonne mine! C’est tout de même ennuyeux ...si vous ne me reconnaissiez plus quand je rentrerai!

Si vous êtes en correspondance avec Georges , dites-lui que je lui ai écrit une carte , que je n’ai pas reçu sa réponse et ne la recevrai pas car il est maintenant interdit aux militaires de correspondre avec les prisonniers (signé Joffre). Faites-lui mes amitiés et dites-lui qu’il me donne de ses nouvelles par votre entremise.  ...

 

Lundi 15 mars 1915

Notre nouveau Capitaine  défraye toujours  toutes les conversations, je me hâte d’ajouter  que pour moi personnellement je n’ai pas à m’en plaindre, mais il en n’est pas de même pour tous, et mon tour peut venir! Je crois que ça ne pourra pas marcher longtemps comme cela, il faudra ou qu’il change de manière de faire ou qu’il quitte l’escadrille. Il est assez mal vu par ses chefs et ses égaux, d’une nullité rare en aviation aussi bien au point de vue pilotage qu’au point de vue technique, alors je ne vois pas bien  ce qu’il vient tout bouleverser dans une escadrille qui était une des meilleures!

 Vous voyez que pour les lettres, ce que je vous avais dit ne s’est pas produit: dans la zone des Armées, quand il doit y avoir d’importants mouvements de troupes, de peur d’indiscrétions, on intercepte généralement toute correspondance. On peut faire partir une lettre timbrée par Paris, par exemple, mais faut-il encore le pouvoir. Je ne sais si ma lettre avec le cachet de R. a beaucoup de valeur, je ne sais même pas comment il se fait qu’elle soit partie par cette ville. On bombarde toujours, quoique les journaux ne le disent pas, tous les jours. Cet après-midi encore, on voyait la fumée d’éclatements.

Il y a maintenant 5 prêtres infirmiers ou soldats ici; avec le concours de quelques officiers ou sous-officiers on fait de la musique: harmonium, violoncelle, il y a aussi quelques belles voix.

 

Samedi 20 mars 1915

J’ai bien ri quand j’ai vu que vous vous demandiez si ce n’était pas nous qui avions reçu les 8000 obus boches, et qui avions 20 ou 50 tués à l’escadrille; cela manquerait d’abord un peu de précision pour une chose qui me toucherait de fort près, et si nous avions 50 tués sur environ 50 que nous sommes comment aurais-je pu vous écrire?... “Nous”, ce n’est ni l’escadrille, ni l’Artillerie, ni l’Infanterie, c’est l’Armée Française dans le secteur où l’attaque s’est produite. Ah, je vois bien qu’il ne faut plus jamais que je vous parle des choses de la guerre! Pierre est venu me voir tout à l’heure au terrain, il a trouvé que, comme ailleurs, on ne “s’en faisait pas” à l’Aviation (pourtant on a bien volé aujourd’hui) mais au moment où il est venu il y avait partie de ballon sur le terrain entre officiers, sous-off et soldats, tous ensemble; dans une tente-magasin  toute fermée, un ring clos par des cordes , se disputait, au milieu, des championnats de lancement de poids, sauts etc ...

C’est demain que doit partir notre Capitaine et après-demain nous retomberons sous la domination de notre brave Capitaine Fabre. Je vous assure que l’on est content, on n’aura plus de “travaux de couture”, de  demi-journées de repos, il faudra probablement se lever plus tôt, mais ça ne fait rien, on sait que ce qu’il nous fera faire sera utile, ce ne sera pas de la discipline stupide et vexatoire !

Zeppelins sur Paris

 

Le 25 mars 1915

Du reste, depuis 3 jours, le temps s’est remis à la pluie rendant impossible toute sortie. A signaler seulement hier un vol de 10 minutes pour  essais de réception de signaux optiques. Encore un nouvel appareil que l’on vient d’introduire à l’Escadrille. Il se compose d’un gros projecteur avec lequel on suit l’appareil et au moyen d’un manipulateur on produit des éclairs plus ou moins longs (traits et points) de façon à pouvoir transmettre à l’appareil en l’air tant qu’on le voit. Ce dernier répond par TSF. Vous voyez que nous avons les derniers perfectionnements! Qu’avez-vous dit du raid des Zeppelins sur Paris, ils n’ont pas fait grand chose, mais n’empêche  qu’on aurait bien dû les démolir. Nos aviateurs Parisiens n’ont pas eu bonne presse...cette nuit là ils devaient faire la “bombe” à Montmartre. Vous avez vu que le lendemain il y avait sur les journaux tout un grand laïus sur les exploits de nos aviateurs, entre autres, lancement de 500 fléchettes sur un Draken (c’est faux, on en a lancé deux boîtes de 500), ça, c’est pour nous, seulement on fait bien de ne pas insister sur le résultat, car à leur re-passage les aviateurs ont constaté que le Draken était toujours à la même place!

 
Le 29 mars 1915

Tout est redevenu terriblement tranquille; on n’entend plus le canon, tout parait endormi, ce n’est décidément pas encore le moment du “grand coup” dont on a tant parlé. Reçu également votre carte du 22: vous m’y dites que Vincent fait des projets d’installation de barytage chez nos alliés (lesquels, d’abord, nous en avons tellement!) et que vous me donnerez bientôt des détails: je les ai vainement cherchés dans votre dernière lettre!

Mardi 30- Excusez-moi de n’avoir pas terminé hier soir ma lettre, mais j’avais très sommeil et j’ai trouvé  que cela ne valait pas la peine de ne vous envoyer qu’un  tout petit mot, alors j’ai préféré retarder ma lettre d’un jour. J’avais bien l’intention de la continuer dans mon hangar pendant la journée, mais il fait si froid depuis 3 ou 4 jours que l’on a aucun goût à rester immobile à écrire; ce n’est pas pourtant le temps qui me manque: depuis hier, je ne suis plus téléphoniste, on met à ma place l’Infirmier, c’est une bonne chose, car pour lui, ce sera une occupation, lui qui n’en avait aucune (il n’y a heureusement pas souvent de blessures! ) et pour moi, cela me donne un peu plus de temps. Par contre, je prends “la semaine” (toutes les 3 semaines) comme les autres Caporaux et ai toujours en plus mon service. Chaque fois qu’un appareil part pour un réglage, je dois être à mon poste et prendre tous les signaux  transmis; c’est utile, car plusieurs cas peuvent se produire: le poste de la batterie n’a pas été prévenu ou ne fonctionne pas, alors je préviens par téléphone; ou, au contraire, le poste de l’avion s’est déréglé au départ ou en marche, on ne comprend plus, alors à l’aide d’un projecteur spécial que nous venons de recevoir, on avertit l’avion de rentrer de suite au moyen de ces signaux optiques. Vous voyez que peu à peu on s’organise!

J’ai donc fait la connaissance de notre infirmier: il a passé  15 ans à Haïti où il était comme missionnaire. Il  était  revenu  en  France  pour  se  reposer  quand la guerre  a éclaté, et  comme prêtre, étant de droit dans les Infirmiers, il s’est trouvé que c’est lui que l’on a désigné quand notre précédent Capitaine a fait la demande d’un Infirmier.

Oui, je crois que nous aurons ici, sur le Front, une bien plus belle (en tant que musique) fête de Pâques que vous. Notre Capitaine Jésuite (il a trois gallons sur son calot) organise très bien les choses, nous avons des choeurs qui ne marchent pas trop mal, violon, violoncelle (je crois), orgue, harmonium. Comme organiste, un Zouave qui vient, sortant des tranchées avec sa Compagnie, passer 6 jours de repos ici: il est organiste à la cathédrale d’Alger. Du reste tous les soirs, il y a déjà des chants variés au Salut auquel j’assiste assez souvent, et je ne suis pas le seul, il y a même pas mal de monde. Quant à la Messe du dimanche, il faut maintenant arriver à l’avance si l’on veut avoir une chaise. Recevrez encore sous peu un colis, il n’a aucun rapport avec le précédent: c’est une magnéto Bosch que j’ai achetée à un chauffeur d’ici, il me l’a proposée à un bon prix, et j’ai pensé que plus tard elle ferait fort bien sur ma Sizaire, quoique pour 4 cylindres (qui peut le plus peut le moins). A propos de Bosch,”une bien bonne” (pour quelqu’un de la partie) mais authentique, d’un Capitaine s’occupant de l’Aviation et spécialisé dans l’électricité: il demande à un mécano: “Quelles sont les bougies que vous montez sur ce moteur? ”

- ”Des bougies Bosch, mon Capitaine”

- ”Vous pourriez bien répondre poliment et dire que ce sont des bougies “Allemandes”!

Autre sujet, vous me demandez si j’ai besoin d’argent...immédiatement, non, mais vous pouvez toujours m’envoyer  quelques mandats-cartes de 50f, il vaut mieux avoir trop d’argent que pas assez. On va je crois  nous mener faire du tir...sur les Allemands? Non, dans un champ, sur des cibles, tout simplement. Ce n’est pas une mauvaise idée. Voila qu’on m’a donné à Lyon un fusil, des cartouches et je ne m’en suis jamais servi (à part le tir sur avions), de sorte que je ne sais pas seulement si mon fusil porte juste!

 

Triste accident

 

Le 8 avril 1915

Ici, nous avons  eu  un peu de changement  comme  vous l’avez peut-être su par Vincent,  notre aérodrome  a été repoussé à 4 km  d’ici, le champ est  bien mieux, le pays plus joli aussi, il n’y a que l’inconvénient de cette distance, mais avec les tracteurs, c’est l’affaire de 10 minutes! L’essentiel est que nous gardions notre cantonnement  où nous étions très bien, et je ne crois pas que nous changions. Espérons que nous n’aurons à le quitter que lors de la marche en avant...le plus tôt possible. …

Vous me demandez ce que l’on dit de la guerre ici! On n’est pas plus renseignés que vous; je vous avoue que si ce n’est pas fini en automne, je ne me ferai aucun scrupule pour aller passer l’hiver à Lyon! Vous voyez, je vois loin! Très satisfaits naturellement de notre Capitaine, je crois que je suis très bien avec lui, je dis je crois, car il parle si peu  que l’on ne sait jamais bien ce qu’il pense, mais j’aime mieux (oh combien!) ce genre que celui d’un certain autre, qui vous faisait des discours à vous faire devenir fous! Nous avons eu cet après-midi un triste accident survenu à un petit gosse de 12 à 13 ans que nous avions presque adopté à l’escadrille, il était seul au terrain à ramasser des bouts de bois, et, qu’a-t-il trouvé, on ne le saura probablement jamais, mais le fait est qu’une sentinelle entendant une détonation comme un coup de fusil est allée voir ce que c’était et a trouvé le pauvre petit étendu par terre avec une main arrachée et une partie de la figure enlevée; on l’a de suite transporté à l’ambulance, mais il est mort en y arrivant. C’est un accident bête et qui aurait pu être certainement évité.

Quand nous serons mieux installés dans notre nouveau champ, je vous écrirai de là-bas plus longuement, car maintenant, ici, le soir, j’aime bien à me coucher de bonne heure. Le matin il faut se lever tous les jours au plus tard à 5 h 20, il ne faut pas manquer le tracteur! 

Premier accident

 Le 12 avril 1915

Je pense que ma lettre vous arrivera vite car je la donnerai à un de nos pilotes qui va à Paris chercher un autre appareil. Ce matin, il a “bousillé” entièrement le sien, il n’en reste à peu près rien, mais heureusement personne n’a été blessé, c’est bien l’essentiel. Il a atterri avec trop de vitesse au bout du champ; au moment où il a voulu virer à droite pour ne pas rentrer dans les hangars, il s’est aperçu qu’il y avait là 3 appareils, alors il a essayé de remettre le contact et de virer à gauche mais il avait trop de vitesse et est arrivé de flanc entre 2 hangars, fauchant tout. Enfin depuis 8 mois, c’est le premier accident qui arrive, ce n’est pas énorme! Ces trois derniers jours il a fait un temps épouvantable, vent, pluie, grêle, notre champ était transformé en véritable marais, enfin aujourd’hui  on a revu le soleil, et comme j’étais “de jour” je me suis levé à 4 h...On ne va plus dormir autant maintenant: tous les jours il faut sortir du lit à 5h30 et quand c’est votre jour,(on est 4 à le prendre) suivant le pilote, il faut se lever entre 3h30 et 4 h. Les Boches n’ont pas beau temps avec nous: il y a de nombreuses escadrilles dans la région et on fait bien la police. Les Morane Parasols surtout sont terribles pour la chasse qu’ils peuvent faire plus facilement que nous étant bien plus rapides.

Nous voila donc installés à S. c’est par la route à environ 4 km d’ici, 10 minutes en tracteur, car ne croyez pas que nous fassions ce trajet à pied: en coupant par les raccourcis, on le fait en une demi-heure, mais ce n’est pas l’usage que les aviateurs marchent, alors pour toutes ces allées et venues, nous employons nos tracteurs, un ou deux suivant le cas. Les pauvres tracteurs qu’est-ce qu’ils prennent comme charge! Dans un  de 8 places, on s’y entasse jusqu’à 14 ou 15! Nous sommes donc bien tranquilles là-bas, les Boches ne s’occupent plus de nous. Les nouvelles sont bonnes, ces jours-ci, nous avons remporté un beau succès aux Eparges, espérons qu’on ne s’arrêtera pas là et qu’on percera la ligne de tranchées, peut-être aura-t-on la bonne surprise de trouver alors devant nous une armée qui ne “tiendra” plus.
Je ne vois plus rien de bien intéressant à vous raconter, notre vie est bien calme. J’aurai bientôt fini mon premier rouleau de pellicules et vous enverrai quelques photos. C’est incroyable le nombre de personnes qui ont des appareils; il parait que les produits photographiques commencent à se faire rare, ça ne m’étonne pas, on en fait une telle consommation!

Si vous voulez m’expédier une chemise de flanelle, ce serait je crois le moment, j’en ai une en mauvais état. Prière d’y joindre une brosse à dents (japonaise). Merci d’avance.

Combat aérien et destruction d’un appareil

 Le 27 avril 1915

D’après ce que je comptais, c’était vers fin avril que nous devions être libérés...hélas, on n’en est pas encore là! Pourtant je crois que cette fois l’Italie va marcher, et cette annonce équivaudra à une diminution de plusieurs  mois de guerre, je pense.

Ici, c’est toujours assez calme, la journée a été pourtant marquée par deux incidents; ce matin, vers 5h30, comme j’allais déjeuner, j’ai entendu tout à coup deux détonations assez loin derrière nous, mais à n’en pas douter, c’était des bombes. Alors en levant les yeux, j’ai aperçu un aéro Boche, mais tout près de lui, et cherchant à le couper (couper sa route) un autre aéro que j’ai bientôt reconnu être un des nôtres, alors j’ai vu le Boche lâcher des fusées signaux  pour appeler à son secours, puis faire son possible pour bravement se sauver dans ses lignes, notre aéro le suivait et tirait dessus des coups de carabine. Malheureusement la vitesse du Boche était plus grande que celle du Caudron et bientôt ce dernier dut abandonner la poursuite, sans avoir atteint, mortellement du moins, ni le pilote, ni l’appareil. C’est notre Lieutenant qui a eu la chance  de faire cette chasse, mais il était bien furieux de ce que son observateur n’avait pas réussi à dégringoler le Boche!

Le deuxième incident, qui aurait pu devenir un accident fort grave, mais qui consiste quand même en la perte complète d’un appareil, est aussi arrivé ce matin: un appareil, monté par le Sergent Maïcon et son mécano, au lieu d’atterrir sur le champ sont descendus dans un vallon à 800 m. de là; comme on se préparait à aller les chercher avec un tracteur, un cavalier est arrivé, disant que l’appareil qui venait d’atterrir prenait feu: aussitôt je me suis précipité avec un extincteur, mais je ne sais quel imbécile s’est emparé du second et dernier et l’a fait partir de suite, si bien qu’en arrivant  sur les lieux, il était vide. Le pilote et le passager se tenaient à distance respectueuse de l’appareil, dont s’élevait du capot une très légère fumée. On fait partir le deuxième et dernier extincteur dont le fond saute instantanément...nous nous sommes donc trouvés devant cet appareil qui n’avait encore aucun mal, qui aurait pu être sauvé probablement avec un simple siphon d’eau de Seltz, et nous n’avions rien pour empêcher cet incendie à plus ou moins longue échéance. Il faut dire aussi que d’un instant à l’autre on craignait l’explosion du réservoir d’essence, ce qui empêchait de s’approcher de trop près. Le Capitaine est bien venu avec des couvertures, mais que peuvent des couvertures dans tout cet enchevêtrement de cordes à piano!

Le feu a ainsi couvé un quart d’heure, puis tout à coup le réservoir s'est dessoudé et au bout de quelques minutes l’appareil n’existait plus. J’avais mon appareil et ai pris une série de quelques vues représentant l’incendie à ses diverses phases, c’est qu’un spectacle comme cela représente au moins vingt mille francs! Je pense donc vous envoyer cette lettre par Paris, j’en chargerai le Sergent Maïcon qui va partir incessamment chercher un autre appareil.

Le 28, matin - Tout à l’heure en descendant au terrain, nous avons assisté  dans le lointain à une nouvelle chasse au Boche, mais cette fois par un Morane dont l’escadrille se trouve à une quinzaine de kilomètres de nous. La chasse a été plus heureuse qu’hier, car ceux qui avaient une très bonne vue ont pu voir le Boche descendre presque verticalement. En .arrivant au terrain, on nous a appris que c’était un Albatros qui venait d’atterrir dans nos lignes à une quinzaine de km d’ici, l’appareil, le pilote et le passager sont sains et saufs, ce n’est que la frousse qui les a fait descendre! Voila une journée qui commence bien! Maïcon va partir incessamment, aussi, je vous laisse ma bonne petite Maman, non sans vous avoir embrassé bien tendrement.

Le nouveau Caudron

Jeudi 29 avril / Vendredi 30 avril 1915

Alors, dans cette bonne ville (Lyon),  il y a des gens pessimistes? Qu’est-ce qu’ils font eux!  Pourquoi est-ce qu’ils ne s’engagent pas, on leur donnera u n fusil et des cartouches et ils prendront la place de plus jeunes pour garder un créneau. On peut faire ça à tout âge, ce n’est pas pénible en cette saison! Ou alors s’ils n’ont pas le courage d’aller risquer leur peau, qu’ils aient au moins suffisamment d’emprise sur eux-mêmes pour ne pas aller baver et critiquer des choses dont ils ne connaissent pas le premier mot!

Je vous assure qu’ici on souhaite fortement rentrer chez soi le plus tôt possible, mais on ne voudrait pas être libéré avant la complète défaite de l’Allemagne. Ce serait à recommencer dans peu d’années; c’est bien le cas de dire que l’on fait la guerre contre la guerre. On a l’impression que ça va bien, les Allemands prennent l’offensive, cela prouve que la guerre de tranchées ne va pas durer, leur forte poussée dans le  Nord, préparée de longue date, a échoué. Ça a l’air de marcher dans les Dardanelles, donc il y a tout lieu d’avoir bon espoir. Vous avez vu sur le communiqué que l’autre jour il y a eu 4 appareils Boches abattus, dont deux à côté de nous, je crois vous avoir signalé le premier, descendu par le Lieutenant de Bernis (qui était à Bron). Le deuxième est tombé en feu dans ses lignes. Nos pilotes attendent avec impatience le nouveau Caudron; c’est Carus qui doit venir nous le présenter. C’est un appareil à 2 moteurs complètement indépendants, situés de part et d’autre de la nacelle, on peut marcher avec l’un ou l’autre ou avec les deux ensemble, chaque moteur est de 120 CV, soit 240 CV quand ils travaillent ensemble. On peut enlever une charge utile de 600 kg et la vitesse est entre 130 et 140. Le passager est à l’avant, tout à fait dégagé, ce qui fait de cet engin un appareil merveilleux pour la chasse et les reconnaissances. Vous voyez que les constructeurs ne s’endorment pas, et je crois que les Allemands ne sont pas près de nous passer devant. L’ Albatros descendu près d’ici n’est qu’un clou, paraît-il; à noter qu’il utilisait du benzol, ce qui prouve qu’ils n’ont pas d’essence à revendre!

Depuis lundi, nous avons un temps merveilleux, hier et aujourd’hui il a fait presque trop chaud, les bois commencent à verdir, je voyais hier le jardinier du château faire des massifs, et je pensais que vous aussi, vous deviez bien avoir à vous occuper à Grand Clos!

Notre popote ne marche pas mal, et c’est autrement plus agréable qu’autrefois, on se croirait civil, je pense inviter Pierre de temps en temps. Notre propriétaire ne fait pas mal la cuisine, je lui donne quelques conseils; tout le monde donne son avis, et c’est très potable comme nourriture. Je pense qu’en moyenne, cela nous reviendra à 2f50 ou 3f par jour. A ce sujet, je vous serais reconnaissant de m’envoyer un peu d’argent, comme c’est moi qui fait les achats, il me faut une certaine somme pour faire le roulement. Pourriez-vous m’envoyer une dizaine de Louis? (par mandat-carte ou mandat-postal). Je n’ai pas encore reçu le pied pour l’appareil photo, ni la boîte Bonnat qui sera la bienvenue et dont je vous remercie d’avance. Tout envoi de conserves etc. pouvant faire pour 4 personnes sera toujours reçu avec grand plaisir.

Vous devez être très fière d’avoir un bleu qui a été cité à l’ordre du jour. Chez nous aussi, nous allons avoir une nouvelle “citation”, celle de Maïcon, pour le sang-froid dont il a fait preuve lors de l’incendie de son appareil, faisant au moment de l’atterrissage de l’acrobatie pour empêcher l’appareil de capoter et préservant ainsi son mécanicien.

Dites à Vincent que j’ai déjà tiré 3 rouleaux, j’ai des photos épatantes...et beaucoup d’amateurs (hélas!), 3 de l’incendie de l’appareil sont remarquables. Je tâcherai de vous en faire parvenir.  ...

 

L’incendie d’un appareil

 

Le 3 mai 1915

Voyons que je consulte mon carnet pour voir ce qui s’est passé depuis ma dernière lettre de vendredi: cette fois, je n’y vois pas grand chose d’intéressant: samedi, j’ai profité d’un beau soleil pour tirer des photos sur papier. A noter que ma série cinématographique: “l’incendie d’un appareil” a un succès fou, tous les officiers me retiennent des épreuves ou m’empruntent les pellicules. Descendu au terrain, quoique le temps soit loin d’être au beau: on emballe un appareil qui a fait son temps (30 à 40 heures). Il servira désormais pour les écoles, et mon camarade Béard prend le train pour aller chercher un nouveau “taxi”.

D’après de  nouveaux ordres du Capitaine, nous trois, Caporaux, prendrons le jour, tous les trois jours, mais par contre on aura le lendemain la matinée de repos. Voila que je préfère, ce sera parfait de pouvoir tous les trois jours dormir son saoul!

Jeudi 6 mai 1915

Nous avons eu hier la visite du Commandant Barrès, chef de l’Aviation aux Armées; le Capitaine en a profité pour lui parler des 2 pilotes que nous avions à l’escadrille, dont l’un est mécano ,et l’autre Caporal (Chailley). Voila 7 mois qu’ils attendent pour rentrer dans le personnel navigant. Cela n’a pas traîné, trois heures après, ils ont reçu l’avis qu’ils devraient s’embarquer le lendemain pour Pau. C’est donc à eux que je vais confier cette lettre afin qu’ils la mettent à la poste (ainsi que les photos) à leur passage à Paris. Je regrette que Chailley s’en aille, c’était un gentil camarade, très gai, et qui mettait beaucoup d’animation à notre popote, qui sera maintenant réduite à 3. J’espère qu’un autre Caporal viendra le remplacer, car autrement, la demi-journée de repos qu’on venait de nous donner tous les 3  jours serait de ce fait supprimée, et c’était extrêmement agréable!

Selon la formule “rien de nouveau”, c’est toujours calme ici, trop calme, car on se demande si on bougera jamais! Je sais bien qu’en quelques jours, il peut se produire d’énormes changements, c’est à souhaiter, car autrement, il faudrait déjà penser à la prochaine Campagne d’hiver!

 

Le 9 mai 1915

J’ai reçu avant hier la fameuse boite de Bonnat qui est fort appréciée à notre popote; je vous en remercie beaucoup, cela fait toujours plaisir de pouvoir de temps à autres goûter de bonnes choses...comme dans le civil! A ce point de vue j’apprécie beaucoup notre popote , on est enfin délivré de cet éternel bouilli et la nourriture peut être un peu plus variée, quoique nous ne possédions pas une cuisinière émérite: je suis obligé de lui donner des conseils!! Et si j’avais su que cela puisse me servir, avant de partir en guerre, j’aurais demandé à Lalie de me donner quelques leçons de cuisine! On a facilement en dehors de la viande et des légumes, du beurre, des oeufs, de la graisse, de l’huile,...ni lait, ni crème. Qu’est-ce qu’on peut faire avec cela: pourriez-vous par exemple m’envoyer la recette du gratin de pommes de terre? Merci d’avance de toutes les provisions que vous m’annoncez; pourriez-vous y joindre aussi de l’Antésite (fabriquée à Voiron) il paraît que ce n’est pas mauvais, et avec la chaleur qui commence ce sera peut-être une ressource. 

J’aurais voulu vous écrire un peu longuement, mais pour cela il faudrait être un peu tranquille, ce qui n’est pas le cas! Je vous aurais, contrairement à mes habitudes, parlé de la guerre...on attend les nouvelles avec impatience: l’Italie marche-t-elle; que vont faire les Etats-Unis au sujet de leurs nationaux noyés à bord du Lusitania? On dirait que l’Allemagne cherche à se mettre tout le monde à dos! Ici, on a suivant les jours, des périodes où l’impression générale est que la guerre durera ou ne durera plus longtemps. Nous avons eu une période, où tout le monde pensait qu’il faudrait se résigner à faire une nouvelle Campagne d’hiver. Maintenant depuis les nouveaux événements, on est beaucoup plus optimistes, on parle au plus tard de l’automne. Il paraît que les Boches commencent à n’avoir plus le sou!  ...

 
Mercredi 12 mai 1915

Quelques heures après avoir confié ma lettre au Lieutenant V., j’ai reçu la vôtre, ma bonne petite Maman ainsi que votre carte-mandat de 200f, dont je vous remercie beaucoup. Le même jour, nous étions très heureux d’apprendre par la SF que nous avions eu un beau succès dans le Nord, les progrès continuaient hier, et espérons qu’aujourd’hui, on apprendra qu’on ne s’est pas arrêté en si bon chemin. On peut dire, d’une minute à l’autre,on attend l’annonce de l’entrée en jeu de l’Italie, et depuis 9 mois, il faut espérer que son armée et sa marine sont bien prêtes, et nous seront un précieux appoint.

Puisque vous me dites être embarrassée dans le choix des provisions que vous pourriez m’envoyer, je me permets de vous donner quelques indications: vous me parlez de terrines de foie d’oie, de jambon: très bien pour les  premières, mais le jambon pourra-t-il se conserver assez longtemps, nous ne sommes plus que trois! J’ai pensé aussi à du saucisson de Lyon, une langue, du café; voici des choses qu’on ne trouve pas facilement ici. Je recevrai aussi avec beaucoup de plaisir les pellicules dont vous me parlez.


Dimanche 16 mai 1915
Vous me demandez comment je suis habillé, mais voici que justement je vous parlais de cette question dans ma dernière lettre: croyez-vous qu’il vaut mieux prendre quelque chose de tout fait à la BJ ou le faire faire par Catil, dans ce dernier cas, pourriez-vous me faire envoyer des échantillons: je crois qu’en toile bleue, gris bleu ou kaki, ne serait pas mal. Je n’en ai pas un besoin urgent, ma veste de drap peut bien encore faire quelque temps, et j’ai une culotte “civile” presque neuve. En temps voulu, je vous enverrai les mesures, les écussons (c’est tout ce que fournit l’armée) et le croquis.

J’ai reçu jeudi un mot de Lektra me disant qu’il avait assisté d’assez près au bombardement de Dunkerque: les obus tombaient à environ 1,5 km d’eux. Il me dit : “un avion Boche vient de lancer un papier pour nous dire que nous allions de nouveau être bombardés: le premier obus partira à 10 heures précises. Il est 11 heures et il n’est pas encore arrivé...qu’il reste longtemps en l’air!”

Vendredi, vu le très mauvais temps, nous sommes revenus du terrain à 10h30 et avons eu repos le reste de la journée. Après le déjeuner on a acheté des gâteaux, pris quelques pincées de thé, et nous sommes allés à la ferme L. où l’on met gracieusement un piano à notre disposition; quand je dis nous, cela veut dire “notre popote”. Heimann est très bon pianiste et a fait venir de chez lui des tas de partitions. On a eu d’abord une heure de Beethoven, puis tout le premier acte de la Walkyrie, soit 1h15...repos d’une demi-heure pour prendre le thé que nous avons fait là-bas, et le concert a été terminé vers 17h30 par un choral de Franck.

Tranchées

 Jeudi 20 mai 1915

Je n’aurai peut-être  bientôt plus besoin de vous demander de m’envoyer des provisions, car je serai admirablement placé pour me ravitailler moi-même: voici qu’avant-hier on a reçu une note  demandant  pour  de  nouvelles  formations  un  Caporal  pour  passer Sergent. On a proposé notre Caporal d’ordinaire, et pour le remplacer à l’occasion, j’ai “posé ma candidature” et ai été accepté. Je trouve que la vie au terrain devient un peu  monotone, on a trop longtemps à y passer pour n’avoir presque rien à faire, tandis que maintenant qu’il fait beau, cette promenade en tracteur tous les matins, d’une soixantaine de kilomètres doit être assez agréable, on est très libre, et lorsqu’on rentre vers midi et demie on a tout son après-midi à soi. Je désire donc beaucoup que la nomination de mon camarade ait lieu le plus tôt possible; en attendant, j’irai demain avec lui pour me mettre au courant du service.

Nous avons eu ces derniers jours un temps détestable, il  faisait froid presque comme en hiver, aussi n’a-t-on pas fait grand chose chez nous ni dans les autres armes non plus, voila bien des jours qu’on n’entend plus le canon!Je vais tacher de joindre à cette lettre le croquis du veston que je désire. Je crois que le complet kaki serait le mieux. Ternynck fait venir une veste de cette couleur, et autant que possible, il ne faudrait pas tous avoir des uniformes de couleurs différentes! Vous me demandez comment il faut m’envoyer des paquets un peu lourds: Heimann en reçoit constamment de Paris en 2 ou 3 jours, simplement par colis postal adressé comme nos lettres, je pense que l’on peut faire la même chose de Charavines.

Nous avons eu ces derniers jours un jeune Sergent: Pavé de Courtel, qui revenait précisément des tranchées, après avoir fait au début la retraite de Belgique et la Marne, il venait ici comme “apprenti” observateur et était ravi de son changement, quand hier soir il a, à son grand désappointement reçu l’ordre de réintégrer son corps. Il était très intéressant à entendre causer et avait des foules de choses à nous narrer. Vous rendez- vous compte du travail que représente cette double ligne de tranchées, de la mer à la haute Alsace. Je crois que les travaux d’Hercule, les catacombes, tout ça est enfoncé. Le Sergent me disait que dans leur secteur de 10 km de front, ils avaient, en tant que boyaux ou tranchées une longueur de 60 km. Sur le front d’environ 300 km, cela représente des deux côtés environ 3600 km, calculez la surface que cela représente en prenant une moyenne de 1m20 !

Je suppose qu’après la guerre tous ces travaux resteront en parti et seront un but de voyage pour les touristes du monde entier. Je vois dans une lettre de Zeb de fin avril, que Bidaud est dans les tranchées près d’Arras; que sa famille doit être inquiète sur son sort, c’est que cela chauffe ferme dans cette région, ces jours-ci!  ...

 

L’Italie entre en guerre

 Mercredi 26 mai 1915

Ne me dites donc pas: ” j’ai beaucoup de choses intéressantes à te dire, mais je ne te les dirai pas  parce que...” Mettez-vous à ma place, ou que diriez-vous si un beau jour je vous écrivais la même chose! Vous ne seriez certainement pas contente et vous vous diriez:”Raymond ferait bien mieux de ne pas m’annoncer qu’il a des choses intéressantes à me dire, s’il n’a pas le temps de me les narrer, ou alors, en 2 mots: “nouvelles en 3 lignes du matin”, il devrait me dire de quoi il s’agit”... ne penseriez-vous pas ça?

Je vous dis tout cela, ma bonne petite Maman, puisque dans une de vos dernières lettres, vous me demandiez ce me semble mon avis au sujet de ces lettres. A part ce desideratum, merci de votre dernière épître reçue ce matin, mais dont j’attends bien vite le complément.

Merci également de vos deux colis reçus dimanche, ils ont été fort appréciés, mais pour le café, ne le mettez jamais moulu dans des boites de carton, cela lui donne un goût affreux!

Donc depuis vendredi je me suis mis au courant du service de l’ordinaire. Un premier avantage consiste en ce que l’on peut se lever tard: la voiture ne passe que vers 7h30.

C’est le Caporal qui dispose du tracteur comme il lui plaît: on est donc beaucoup plus indépendant. Le circuit de la matinée comprend bien avec les allées et venues au moins 70 km, mais les routes ne sont pas mauvaises et les tracteurs pas trop mal suspendus et assez rapides, ils donnent bien du 60/65 km/h, nous en avons même un nouveau qui paraît-il approche le 100, mais je crois qu’il ne sera pas affecté à l’ordinaire. Après avoir remis le courrier, touché nos lettres (j’ai donc l’avantage de les avoir plus  tôt) ainsi que “l’ordinaire” on rentre tranquillement vers 12h30/13h. L’après-midi, on est libre, ou à peu près. Mais, avec tout ça je ne sais pas encore si je garderai ce service, le Caporal actuel n’est pas encore nommé Sergent et je ne sais s’il le sera jamais; en attendant, suivant ce que cela me dit, et jusqu’à nouvel ordre, je vais à l’ordinaire ou au terrain.

On fait une trentaine de kilomètres de plus pour aller dans les villages éloignés chercher des provisions, oeufs frais etc. qu’on ne trouve pas au Parc; je pourrai donc ainsi (si je suis nommé) faire une petite visite à Pierre toutes les semaines.

Enfin, cette fois, voila l’Italie en guerre...à quand la Roumanie maintenant? Espérons que cela avancera les choses. Il parait que l’on avait annoncé aux Boches que l’Italie marchait ...avec eux, aussi dans les tranchées, ce fut de leur côté un délire de joie;  quelle différence quand ils sauront la vérité! Pour mon costume, faites ce que vous penserez le mieux, ou le faire faire par Catil, ou le prendre tout fait à la BJ. Je vous envoie ci-inclus les 2 numéros à mettre sur le col; pour la culotte, il faut sur les 2 coutures extérieures un passepoil dont échantillon ci-inclus; aux manches, deux gallons marrons de façon à ce qu’ils tranchent légèrement sur le kaki, longueur 3cm5, largeur 15mm (la mode n’en est plus aux grands gallons d’autrefois!) Sur la manche droite, un peu au-dessus du coude, l’hélice ailée insigne de l’Aviation, si possible bordée avec des couleurs ne jurant pas avec la couleur kaki...et avec ça, si je ne suis pas beau! Ah non! J’oubliais, il faudrait encore un képi, aussi léger que possible, toujours de même couleur, sans numéro (ce n’est plus la mode!) Décidément  il fallait que je vienne à la guerre pour tant m’occuper de ma toilette! Je recevrais volontiers l’envoi d’une (pas plus) chemise cellular ainsi que de 2 cols souples: les chemises de flanelle commencent à être trop chaudes et comme au fond, je ne mène pas une vie bien différente comme hygiène que celle que je mènerais à Grand Clos, je n’ai pas besoin d’être si couvert!  ...

 

Lundi 31 mai 1915

...Vous me demandez ma photo: voila que justement je me suis fait prendre, seulement, elle se trouve la première d’un rouleau et je dois attendre d’avoir l’occasion de tirer encore 9 photos. Ce sera probablement ma dernière  en  costume  militaire  réglementaire  ou à peu près, car  vous devez savoir que maintenant pour toutes les armes, l’uniforme est pareil, il n’y a que la couleur des écussons qui change.

C’est fini les beaux costumes aux couleurs voyantes, très jolis pour la parade, mais bien dangereux en temps de guerre! A propos de costume, maintenant que vous avez mes mesures, les écussons et instructions nécessaires, si cela ne vous ennuie pas, j’aimerais bien mieux que vous vous chargiez de me le faire faire par Catil, ou me le faire prendre à la BJ à Lyon. Peut-être André pourrait-il s’en charger? Je trouve qu’il vaut mieux voir et choisir, que de risquer de se faire envoyer le premier vêtement venu. J’ai déjà chargé André de me faire l’achat d’un étui de revolver, mais maintenant qu’ils sont complètement installés à Montribloud, André doit avoir plus de temps à lui et trouvera bien un moment pour me faire cet achat.

 

Samedi 5 juin 1915

Vous me demandiez quel était mon travail ces temps -ci: beaucoup d’heures de présence au terrain, mais comme travail pas grand chose: surveillance, comme en quelque sorte, contremaître dans le civil; organisation des équipes, rassemblements...Mais tout cela va changer à partir de demain, voila que le Capitaine vient de me dire à l’instant que le Caporal d’ordinaire partait ce soir, aussi, c’est à partir de demain matin que je vais prendre mon nouveau service. Cette fois j’aurai un service bien attitré et moins monotone que celui du terrain. Non, il y avait longtemps que je ne m’occupais plus de TSF, il y a ici 2 Sapeurs du Génie, car c’est une des spécialités de cette arme. L’un de ces Sapeurs était de Prez-Crassié, mais il vient d’être (je pourrais dire avantageusement) remplacé par un autre TSFiste venant directement des tranchées, il est docteur es-sciences et préparateur à la Sorbonne, ce n’est donc pas le premier venu. Il a fait toute son éducation à Arcueil et y a connu mon homonyme; c’est je crois, une très bonne recrue pour notre escadrille. Rien de nouveau à vous signaler depuis ma dernière lettre, nous sommes à une de ces périodes où tout est calme, et  si  cela continuait  longtemps  ainsi, il  n’y  aurait  pas  de  raisons pour que la guerre ne dure pas encore des années!

Avez-vous vu si finalement, vous pourriez de Charavines m’expédier des colis postaux: je recevrais avec  plaisir  les produits que l’on trouve difficilement ici: Ternynck et Heimann en reçoivent qu’ils mettent en commun, aussi, je ne voudrais pas être en retard. Ce qui est le plus apprécié, ce sont des choses un peu fines de façon à pouvoir varier l’ordinaire: foie gras, poulet à la gelée, saucisson de Lyon, tripes à la mode de Caen...Pour les autres provisions, on les trouve maintenant ici. Pour mon vêtement kaki, je vois que j’ai eu tort de ne pas vous envoyer de dessin d’hélice ailée, car il ne faut pas que, quoique étant fantaisie, elle soit trop fantaisiste. Ci-inclus le dessin de l’insigne réglementaire, ce qui irait le mieux je crois, c’est de remplacer le rouge par de la soie marron et de laisser le blanc soit en blanc soit en jaune très pale. Je pense que  maintenant je vais faire beaucoup d’auto et que, par conséquent, je recevrai plus ou moins de poussière, il serait très utile que vous joigniez à mon complet kaki un cache-poussière: je dois en avoir encore un de potable.


Vendredi 11 juin 1915

A propos de Verdun, votre phrase “...ce n’est peut-être pas à 100 km de R. et qu’est-ce que 100 km!” m’a amusée...il ne faut pas oublier  que nous sommes à la guerre...si les obus tombaient toujours à 100 km. de ceux qui sont sur le front, il n’y aurait pas beaucoup de morts ni de blessés! Ce n’est pas pour vous effrayer, mais en consultant la carte, vous vous rendriez compte qu’il  y  a des canons Boches plus près de nous que ceux de Verdun!... Auriez-vous peur de vous trouver à moins de 100 km des canons Boches? Par exemple à portée de leur gros canon de Dunkerque?

Non, pour cette fois, je ne vous gronderai pas  d’avoir mis dans votre lettre un billet de 50f, surtout que j’en avais bien besoin. Figurez-vous qu’il faudrait que vous alliez de suite voir Mlle Perrin et vous lui déclariez que votre dernier mandat-carte de  50f n°11 a été perdu et ne sera donc pas touché: je l’ai remis dimanche au vaguemestre, et il m’a avoué aujourd’hui que malgré toutes ses recherches, il lui était impossible de le retrouver. Heureusement que Ternynck est là et qu’il a pu me prêter 10 Louis. N’oubliez pas que maintenant j’ai à payer une trentaine de francs par semaine par moi, et que je les avance pour les autres, que pour l’ordinaire ou des camarades je dépense souvent plus de 100f chaque jour (qui me sont remboursés, mais qu’il faut quand même  avancer). Un mandat de 300f ferait donc bien mon affaire. Que je suis ennuyé que vous vous donniez tant de mal pour mon costume! Comme il aurait été mieux que  vous chargiez André de faire cette course à la BJ où il aurait trouvé tout réuni. Ne croyez pas que les colis-postaux arrivent comme les lettres...non, ils arrivent, c’est tout ce qu’il faut leur demandes mais si l’on est pressé il faut avoir recours à la poste. Pour ce qui est de mon hangar, vous seriez bien aimable d’aller voir Ribeaud et de lui dire d’y faire d’urgence les réparations qu’il croira nécessaires, ce serait bien dommage de le laisser abîmer. Quant aux moteurs, tout ce qui a de la valeur, il faudrait envoyer quelqu’un avec du pétrole dont il se servirait pour les nettoyer convenablement, puis il y passerait après abondamment du pétrole mélangé d’huile. Si des parties de bois pourrissent, les passer au carbonyle. Si mon hangar doit servir aux soldats,il faudrait le débarrasser entièrement ce qui serait  tout un travail, aussi s’il ne doit être utilisé que comme cabine de bain, il me semble que mieux vaudrait le laisser fermé! Quant au moteur à vendre, ce ne serait que le Coudert, mais je doute en trouver même 200f; je ne peux pas m’en occuper maintenant et pour vous, vous n’avez pas besoin d’avoir encore ce souci! Bien graissé, il attendra bien encore dans son coin jusqu’à la fin de la guerre!

Il est 16h30, c’est bien l’heure d’aller faire un tour au cantonnement, voir un peu ce qui s’y passe. Hier j’ai installé au château un cabinet noir pour la photo et l’ai inauguré en développant une dizaine de plaques du Capitaine Condamy (observateur) qui m’en a été très reconnaissant.  ...

“Dernière heure”: Cela m’a porté  la guigne de vous écrire que nous étions encore ici pour très longtemps: l’Etat-major à fait dire ce soir au Capitaine que nous étions trop loin de notre terrain et qu’il fallait changer de cantonnement; nous allons à M. à 700m d’ici! Avouez que c’est vexant, de quitter notre lit, notre popote, toute notre confortable installation, pour aller coucher sur la paille dans une grange à 700m d’ici! (Probablement notre Château était guigné par...) Ce changement ne modifie en rien ce que je vous disais au sujet du projet, notre nouveau cantonnement sera à 700m plus près d’E.!

 

Mercredi 16 juin 1915

Nous sommes bien mieux installés (tous les trois) à M. que nous ne l’espérions tout d’abord, nous n’avons pas eu à coucher sur la paille, car à force de chercher, on a fini  par trouver trois chambres à louer (1 f par jour). Quant à notre popote, nous l’avons installée chez de très braves gens qui viennent de perdre un de leur fils à la guerre, et par conséquent ne voulaient pas chez eux des gens bruyants, aussi fûmes-nous agréés; je sais que le Curé de VA a dit à notre propriétaire:” je vous félicite d’avoir chez vous ces trois Messieurs, vous ne pouviez pas mieux tomber, ce sont les mieux de l’Aviation”. C’est flatteur, n’est-ce pas? Je me figure que nous n’allons pas rester bien longtemps ici: notre Lieutenant est parti à Lyon chercher un “2 moteurs” et il faut à ces appareils un assez grand champ pou atterrir, ce qui n’est pas le cas ici. Alors, “on dit” que nous irions plus en arrière tout près d’Epernay, ce ne serait pas désagréable du tout et servirait très bien le projet dont je vous parlais dans ma dernière lettre. Qu’en pensez-vous de ce projet?
... N’oubliez pas de m’envoyer le plus tôt possible un mandat de 15 Louis, je déteste avoir des dettes et être à court d’argent. Merci d’avance.  ...

 
Dimanche 20 juin 1915

J’espère que vous allez en avoir des distractions à Charavines, avec vos 1200 hommes de troupe! Je comprends que cela doit vous faire plaisir et d’autre part, il est bon de savoir  que nous avons encore des réserves!

Les nouvelles sont bonnes ce soir, on dit que la trouée est faite dans le Nord, si cela pouvait être vrai, et si la Campagne d’hiver n’avait pas lieu, quel bonheur!  ...

 Le Lieutenant V. va nous quitter, il part comme chef d’escadrille; son remplaçant, simple Sergent, est déjà là. Notre fourrier a été nommé adjudant et comme il pourrait bien nous quitter, c’est Ternynck qui prendrait sa succession et qui, pour le moment, se fait initier aux mystères de la comptabilité. J’aime autant que ce soit lui que moi, car vous savez, la vie de bureau, surtout en été, ce n’est pas dans mes goûts, et comme je n’ai pas l’intention de rengager après la guerre, le grade m’importe peu. J’ai du reste l’idée que lorsque je voudrai passer sergent je n’aurai qu’à le demander mais, pour le moment, je suis satisfait de mon poste, je ne tiens pas à en changer...on verra plus tard si la guerre dure encore!

Visite du Président Poincaré

 Lundi 28 juin 1915

Depuis la réception de mon complet, le temps s’étant beaucoup rafraîchi, je n’ai pas encore eu l’occasion de le mettre; pour comble de guigne, il a paru un ordre du Général en chef interdisant le port des vêtements kaki (couleur réservée à l’armée anglaise) mais il parait que cette mesure est ajournée, en tout cas, je pourrai toujours, si besoin est, le faire teindre en bleu. A propos de Général en chef, j’ai eu l’avantage de saluer tout à l’heure notre sympathique président Poincaré; hier déjà il était passé par M. Je n’ai pas pu voir s’il était avec le Gal Joffre. Cela m’étonne même qu’il ne voyage pas plus incognito, sa limousine était signalée de loin par le drapeau bleu blanc rouge déployé et avec les espions qu’il doit toujours y avoir dans la région, quel bombardement recevrait-il là où il va si les Boches connaissaient sa présence!

 

Jeudi 5 août 1915

Savez-vous bien qu’à partir du 10, je ne vous écrirai presque plus de lettres, seulement des cartes postales: il a paru une nouvelle circulaire interdisant aux militaires, à partir de cette date, de cacheter leurs lettres: elles seront toutes lues par des officiers censeurs qui jugeront si elles peuvent partir et dans ce cas les cachetteront et y apposeront leur visa. Ce n’est pas que j’ai l’habitude de vous écrire des choses bien confidentielles, mais je ne tiens pas du tout à ce que Mr X ou Y lise mes lettres, alors  je n’en écrirai plus, je n’enverrai plus que des cartes postales 3 ou 4 s’il le faut, mais au moins, ils n’ouvriront pas mes lettres ’à présent , les lettres que l’on reçoit ne sont pas ouvertes, c’est déjà quelque chose,sans quoi je me croirais revenu à Oullins! N’importe, il ne faut pas se plaindre, et comme me l’écrit Gauthier, il y a des millions d’hommes qui envieraient nos places, car lui aussi est satisfait de sa position et il est tellement habitué à la guerre!

 
Jeudi 12 août 1915

Il fait toujours un temps fort orageux, mais assez chaud. Je vais presque tous les jours avec des amis ramasser des champignons dans la forêt de 14h à 16h, nous faisons d’assez jolies cueillettes qui sont tantôt pour le uns, tantôt pour les autres; la place ne manque pas, ces bois sont immenses, il faut même faire attention de ne pas se perdre!

Je lis les journaux juste ce qu’il faut, mais on s’intéresse d’avantage aux nouvelles plus ou moins vraies qui circulent toujours des uns aux autres, à remarquer qu’elles ne sont  jamais pessimistes. Mais que dîtes-vous du Pape, il me semble être d’une neutralité singulièrement bienveillante envers les Boches! Son intervention pour la paix a bien l’air d’être inspirée directement par Guillaume  qui  se  sent  à  son  apogée  et,  voyant  venir   à  grands   pas  l’heure  de   la   débâcle, voudrait traiter  au plus tôt. Il paraît que la Roumanie et la Bulgarie ont l’air de se mettre de notre côté, ce serait intéressant, surtout au point de vue des Dardanelles, et du ravitaillement impossible de la Turquie.

 
Jeudi 19 août 1915

Hier, il est arrivé de la troupe  ici, avec quelques officiers, et comme on était déjà très serré dans le cantonnement il devenait très difficile de loger tout le monde, surtout de trouver des chambres pour les officiers: on voulait prendre celles des pilotes, qui ont protesté, disant que c’était d’abord aux sous-offs non pilotes à céder leurs chambres; ceux-ci se sont récriés disant qu’il y avait des caporaux et soldats qui couchaient dans des lits et que c’était à eux d’abord à aller sur la paille. Enfin on a fini par trouver le nombre de chambres voulu...mais non sans peine et avec épisodes tragi-comiques impossibles à raconter dans une lettre! Quant à moi, je n’ai plus de chambre tout en ayant une, mais T m’a offert l’hospitalité dans la sienne. Quand on voit ces pauvres fantassins qui, revenant éreintés d’une marche, ne trouvent souvent pour se coucher, que de la terre battue, on aurait tort de se plaindre! Notre Capitaine est à Paris, mais comme il y est allé pour chercher un appareil, je ne sais si cela lui comptera comme vacances;Les 2 derniers partis le 10, ne sont pas encore rentrés, ils allaient dans le Midi et on doit bien donner 3 jours pour chaque voyage.

 
Mercredi 25 août 1915

J’ai eu le plaisir d’emmener ce matin à la gare deux nouveaux permissionnaire (un gradé, un homme). Le prochain gradé qui partira dans une huitaine sera le Sergent Payen, puis le Sergent -pilote Béard, puis moi, car j’espère bien que le Capitaine, qui n’est pas encore rentré, ne partira pas de sitôt reprendre d’autres vacances! Vous voyez que sans être imminent, mon départ finit quand même par se rapprocher. Je ne sais pas si nous n’allons pas changer de terrain au retour du Capitaine, car, car nous avons eu ces temps-ci une guigne épouvantable pour la casse des appareils (heureusement sans une égratignure ni au pilote ni au passager) et pour certains de ces accidents, l’exiguïté du terrain serait peut-être pour quelque chose. Pour moi, personnellement, j’aimerais mieux rester ici, nous savons ce que nous avons et nous pourrions tomber tellement plus mal! On a bien voulu me prendre ma chambre, mais tout est arrangé maintenant, et, résultat assez bizarre, au lieu d’une chambre, j’en  ai deux  maintenant; elles  ne sont pas toutes les  deux  aussi bien, mais enfin elles ont un lit, des draps, c’est suffisant, alors, suivant les circonstances, je couche dans l’une ou dans l’autre. Ce que je craindrais surtout, c’est que l’on s’installe en pleine campagne, loin d’un village, c’est paraît-il le cas de l’escadrille où est Gauthier, ils se trouvent campés dans un bois, quand il fait beau, cela ne doit pas être désagréable, mais il fait si rarement beau!

Nous sommes très nombreux en ce moment  à l’escadrille (78), nous avons constamment des stagiaires qui viennent pour 2 ou 3 semaines pour se mettre au courant de la TSF ou T. optique; on est loin des 17 hommes qui composaient l’escadrille au début de la campagne!

Je lis ces jours-ci les journaux du commencement à la fin, quelques fois 2 par jour, cela me prend du temps, c’est vrai, mais on a tellement hâte de savoir ce qui se passe en Russie. En voila une surprise que la victoire de la flotte Russe, je vous assure que je n’y comptais pas bien. Avez-vous vu les pronostics du Colonel Harrison, jusqu’à présent  ils ne se réalisent pas trop mal, (pour des pronostics il ne faut pas être trop difficile) et je souhaiterais bien qu’ils soient justes jusqu’au  bout et que nous soyons renvoyés vers décembre...je lui accorderais même un mois de plus.  ...

 

Dimanche 29 août 1915

Je vous annonce que nous allons nous installer à X. Mais aujourd’hui, X est encore X pour moi: il est certain que nous allons changer de terrain, eu égard à la casse de ces jours-ci, le Capitaine rentré jeudi s’en est de suite occupé, mais pour l’instant, il n’y a encore rien de décidé. Je craignais énormément d’aller à R. où sont déjà 3 escadrilles, où toute la place est prise et où nous aurions été obligés de coucher dans les hangars et de vivre tout à fait  isolés de tout village, mais pour le moment, il n’en est heureusement pas question. Je sais au contraire que deux demandes ont été faites pour des terrains situés à côté de la ville d’E. Ce serait parfait si elles pouvaient aboutir! Et puis... j’espère qu’on ne restera pas là indéfiniment, il y aura bien un moment où on avancera...Ici, nous sommes également optimistes car... (La censure ne permettrait peut-être pas d’en dire plus long).

 
Mardi 15 septembre 1915

C’est donc samedi que nous avons déménagé, il faisait un temps superbe (ce qui est rare); au fond, cela n’a pas été trop une corvée, c’était même amusant et cela me rappelait certains départs de pique-niques! Impression très favorable du pays; c’est beaucoup plus civilisé que là où nous étions avant, c’est un peu ville. Le cantonnement est bien, c’est une grande maison bourgeoise où l’on est au large  et où les hommes sont mieux couchés sur la paille que dans les greniers  qu’ils occupaient avant. J’ai même couché sur la paille la première nuit, n’ayant pas eu le temps de trouver de chambre; mais dimanche après de nombreuses recherches, j’ai fini par dénicher une chambre fort confortable. Notre popote est aussi très bien, elle avait été retenue pour nous par un de nos sous-off et il a eu la main heureuse. Nous y sommes toujours tous les 4; ce n’est pas qu’il y en ait d’autres qui ne désirent venir avec nous, mais quoiqu’ils soient très gentils, il est préférable de ne pas être trop nombreux. Le pays est joli, et, chose qui nous manquait avant, il y a de l’eau: juste en face du cantonnement, une place, un petit chemin de fer (CEN), un canal puis une rivière. Si le temps pouvait se maintenir au beau, on prendrait des bains avec plaisir. Impossible de vous écrire plus longuement, il est l’heure de partir. Bonnes tendresses.

 
Lundi 27 septembre 1915

Eh bien, ma bonne petite Maman, qu’en dites-vous, cette fois il y a du nouveau depuis 2 jours, on en était ce matin à vingt mille prisonniers et j’espère que cela ne s’arrêtera pas là; voila du beau travail, mais ce qui est encore plus beau, c’est le moral des troupes, il paraît que c’est merveilleux de voir leur entrain!

Nous ne nous rendons pas compte de grand chose depuis que nous sommes à M. c’est si loin des lignes, avec encore une montagne entre deux, on n’entend presque pas le canon. Nous espérons fortement que nous pourrons avancer bientôt, mais nous serons certainement des derniers, en attendant j’ai préparé ma “malle”, je ne garde que le stricte nécessaire et vais vous envoyer un colis de tout ce qui ne me sert pas. J’ai prié Laure de m’acheter à la BJ et de m’expédier un sac de couchage en caoutchouc, car en quittant ici, que trouverons-nous devant nous? N’importe, si on avance, on ne regrettera ni son petit confort dont on profite ici, ni la perspective d’aller bientôt en permission, car on s’acheminera vers la vraie permission... celle qui durera!  ...


Mardi 5 octobre 1915

Ne vous gênez donc pas pour m’écrire des lettres, et vous pouvez même les cacheter, car ce n’est pas les correspondances que  nous recevons qui passent à la censure, mais celles que nous envoyons. Voici un an que je suis sur le front et je vois que vous ne savez pas encore quelle est notre situation par rapport aux autres troupes! Vous vous figurez que nous sommes presque dans les tranchées, à côté des batteries... sous les obus quoi!si je vous disais que maintenant nous entendons à peine le canon, et pourtant, je crois qu’il fonctionne! De la bataille nous (ceux qui ne volent pas) n’en voyons absolument rien. Il est possible que nous ne restions pas toujours aussi loin  des lignes, mais il est certain que jamais on ne nous mettra à bonne portée de canon, cela n’aurait aucun intérêt de risquer de faire démolir nos appareils. Donc tranquillisez-vous bien!

 
Vous me demandez dans une de vos dernières lettres de vous parler de notre petit groupe, de mes amis. Le mot “ami” est impropre, j’ai de bons camarades, je puis même vous dire que je suis bien avec tout le monde à l’escadrille, mais parmi tous ces jeunes gens, il en est qui sont plus ou moins “de famille”; depuis longtemps nous avons formé un petit groupe de 4 qui compose notre popote, car en dehors des heures des repas, on se voit assez peu. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas d’autres jeunes gens très bien à l’escadrille, mais ils sont arrivés ces derniers temps seulement, et comme il est plus facile de trouver à s’organiser à 4 que lorsque l’on est plus nombreux, les derniers arrivés ont formé un deuxième groupe, ce qui ne nous empêche pas d’être très bien les uns avec les autres. Je crois vous avoir donné déjà les noms de mes 3 camarades: H. qui vient de perdre accidentellement son frère comme je vous l’ai raconté; Ternynck ,parent des Gillet, grand industriel de Roubaix et Maïcon un des premiers à l’escadrille, pilote depuis le début, et quoique faisant des acrobaties qui épatent les populations, n’a jamais rien cassé depuis plus d’un an ( je n’appelle pas “ casse” les éclats d’obus reçus dans l’appareil). Enfin, quoique n’ayant souvent pas les mêmes façons de voir, il n’y a pas à se plaindre, nous faisons tous les quatre assez bon ménage!

Le dimanche après-midi me rappelle les exhibitions de Bron; il y a un monde fou sur la route pour venir voir voler! On ne se dirait pas en guerre, si dans le lointain on ne voyait autour de l’appareil que l’on devine les éclats de shrapnels.

 
Jeudi 7 octobre 1915

Quoique la Grèce  n’ait pas l’air de vouloir marcher aussi vite que nous l’aurions voulu, vous avez vu que les nouvelles étaient loin d’être mauvaises de notre côté, et j’espère que ce n’est là qu’un commencement. Je suppose que les canons de Zeb font du bon travail, mais je n’ai toujours pas directement de ses nouvelles. Oh! Permettez-moi de croire qu’il ne trouve pas que la guerre, la bataille, ce soit “chic et épatant”. Qu’il assiste à des spectacles inoubliables, qu’il ne voudrait pas ne pas avoir vus; cela, j’en suis persuadé, mais “chic et épatant” de voir à côté de soi des camarades éventrés par des éclats d’obus, cela je ne le crois pas! Il est certain qu’il voit la guerre de beaucoup plus près que nous, qui, surtout en ce moment, cachés derrière une montagne, ne voyons absolument rien.  ...

Les lettres suivantes ont été perdues. Raymond de Montgolfier imagine que son expérience en aéronautique d’avant guerre peut servir l’Armée française et leur adresse le courrier suivant qui n’a, semble-t-il, pas eu de suite.

Lettre envoyée par Raymond le 7 avril 1916 pour proposer son appareil à l’Armée.

 Le Caporal de Montgolfier au Capitaine Commandant l’Escadrille C.39

 Objet: Proposition d’Avion à l’Armée

 J’ai l’honneur de vous prier de bien vouloir transmettre cette demande afin qu’il me soit permis de proposer à l’Armée un aéroplane de ma construction.
Cet appareil, monoplan métallique biplace a été à L’Exposition Internationale de Lyon en 1914; il avait été quelque temps avant essayé à l’aérodrome de Bron. Moteur Anzani 50 HP, sa vitesse était supérieure à 100 kilomètres à l’heure; son équilibrage spécial lui donne l’avantage de ne pas glisser sur l’aile, il n’a aucune tendance à s’engager. La visibilité a été particulièrement soignée et le principe de sa construction même, lui donne une très grande robustesse.
Cet appareil a été prévu pour permettre le montage d’un 110 HP Anzani, ce qui le rendrait propre comme vitesse ascensionnelle et horizontale à rendre service à l’Armée comme avion de chasse.
Le Lieutenant Delaunay et le Sergent Bailly, tous deux pilotes à l’Escadrille C. 39 sont disposés à procéder aux essais de cet appareil.
4 photographies jointes.

Aéroplane n°III en version hydravion sur le Lac de Paladru en 1912

 
L’escadrille n°39 « le lapin à la trompette » au service du 38e corps d’armée.

 Créée le jour de la déclaration de guerre, elle sera surtout équipée en Caudron puis en  Salmson. Elle  utilisera durant le conflit :

 4 Caudron G2
1 Moran-Saulnier
Des Caudron G3, G4, G6
1 Letord
Des Sopwith A2
Salmson 2 A2
10 Breguet 14 A2

 
Salmson 2A2     © H. de Montgolfier

Le lapin à la trompette sera utilisé par le dessinateur Bornier pour la publicité des biscuits Gringoire de Pithiviers

 

L’escadrille s’installera  à Rethel, Vervins, Laon, Château-Thierry, Reims et Villers-Allerand en 1914, Montchenot en 1915 puis Rosnay en 1916, Nogent les Sermiers en 1917, Bresles Goincourt et Daucourt jusqu’à l’Armistice ; En Pologne, elle sera opérationnelle depuis Mokotow (mai 1919)

 

La seconde série de lettres qui s’étend sur  sept mois est plus pathétique. L’auteur décrit la disparition de plusieurs de ses amis. Ensuite, il est devenu chargé du ravitaillement  et  semble beaucoup conduire. Il ne dit pas exactement ce qu’il fait. Ses phrases déclinent toute la gamme des espoirs de paix jusqu’à l’armistice que nous lisons. Mais il y a aussi la description de la terrible grippe espagnole qui fit tant de morts parmi les rescapés du conflit.

 

Elle aura 9 commandants d’escadrille en 4 ans dont le plus connu fut Joseph Vuillemin.

 

Elle a 8 victoires et 9 décès officiellement ; mais un comptage plus récent permet de compter 18 victoires et 15 décès.

Parmi les pilotes de l’escadrilles , outre ceux cités à la fin du livre, il est nécessaire d’ajouter Joseph Kessel (écrivain), Raymond Delmotte, Le Coq de Kerland , le lieutenant Cook et le caporal Sirdey.


Sopwith    © H. de Montgolfier

La seconde série de lettres

Jeudi 30 mai 1918

Décidément, ma bonne petite Maman, nous menons une vie qui n’a rien de semblable à celle que nous avons eue depuis trois ans et demie. Arrivés ici avant-hier, nous allons repartir incessamment; peut-être pour refaire une partie de la même route, je dis “peut-être” car personne ne sait je crois où nous devons aller. Je ne regrette pas ce pays, nous y étions assez mal, et du moment que nous devons repartir en auto cela ne me déplaît pas. J’ai assez circulé dans les environs ces 2 derniers jours, le pays n’est pas mal, mais il manque toujours d’eau, heureusement que comme boisson on trouve du lait en abondance. Les maisons sont toutes en torchis; il faut faire attention de ne pas s’appuyer trop fort contre les murs sans quoi on passerait à travers! Je ne vous parle pas des dernières nouvelles, ce n’est guère brillant, nous suivons tout cela anxieusement et avec d’autant plus d’intérêt que nous connaissions la région! ...


Le 31 mai 1918

Ce soir est rentré un de mes camarades qui était allé à R. chercher un avion que nous y avions laissé en réparation ainsi qu’une équipe de mécaniciens. Que de changements là-bas depuis notre départ! En  y arrivant  il a appris que les Boches n’en étaient plus qu’à une  douzaine de kilomètres. L’appareil devait être prêt le lendemain soir. Toute la nuit bombardement terrible, il n’a pas pu fermer les yeux naturellement. Le lendemain matin les 77 commençaient à tomber autour de nos anciennes baraques, les avions boches mitraillaient à faible altitude. Les coups de fusils se rapprochaient de plus en plus. Sur la route le spectacle était navrant de voir tous les pauvres gens s’enfuir avec le peu de bagages qu’ils pouvaient emporter avec eux!

L’après-midi ordre est donné de tout incendier...il n’était que temps, le bombardement  devenait intenable. Enfin tous ont pu s’embarquer et nous arriver ici en bon port Il m’est malheureusement pas possible de vous donner par lettre d’autres détails...ce sera pour plus tard.   ...

 
Vendredi 14 juin 1918

Ma bonne petite Maman, pas le temps de vous écrire longuement ce soir, j’ai été très occupé aujourd’hui, parti ce matin à 7h30 pour le Parc (chercher de nouvelles remorques) je ne suis rentré qu’à 13h30. A 15h il y avait “prise d’armes” sur le terrain pour la remise de la Légion d’Honneur à mon ancien camarade et ami Canetier et au Lieutenant Germain: avant-hier ils ont été attaqués par 5 boches, ils en ont descendu deux qui leur sont officiellement comptés puis leurs mitrailleurs s’étant enrayés ils ont été poursuivis jusqu’à 5 kilomètres dans nos lignes par les 3 autres qui n’ont abandonné le combat qu’à une vingtaine  de mètres du sol. Quoique leur appareil soit bien touché ils ont voulu regagner le terrain afin de ne pas donner aux Boches l’espoir de les avoir descendus. Cette foi-ci cette proposition n’a pas moisi dans des dossiers puisque 24h après ils étaient décorés par le Général de M. en personne.  ...

 

Appareil Salmson. Photo dédicacée par Canetier à son cher « Momon »
© H. de Montgolfier

 
Lundi 17 juin 1918

Notre popote, les pilotes, les officiers sont installés dans une ancienne “colonie scolaire” de la paroisse de St Ambroise de Paris. Il y a même une chapelle où Sauveur dit la Messe, il voudrait bien organiser quelques chants, mais c’est bien difficile, en ce moment les musiciens nous manquent tout à fait. Quel dommage qu’Heimann ne soit plus là! Je lis très peu les journaux ces  temps-ci, nous les recevons très irrégulièrement...surtout n’oubliez pas de me prévenir si vous voyez que la guerre est terminée! ...

 
Jeudi 27 juin 1918

Ma bonne petite Maman, je viens de recevoir une lettre d’Heimann qui me dit : ”J’ai poussé un cri de joie quand X. m’a appris  que vous étiez en France!...” Oui, il paraît que l’on avait fait  courir le bruit que la 39 avait été cueillie toute entière par les Boches! Je vais rassurer ce brave ami qui se trouve maintenant en escadrille de chasse et en est ravi...peut-être pas sa famille! Hier nous avons eu un moment d’angoisse: je me trouvais vers ma remorque, à côté du terrain, quand je vois passer au ras des arbres un Bréguet de l’escadrille voisine, il venait de décoller, mais son moteur avait de tels ratés qu’il ne pouvait songer à faire un tour pour reprendre son terrain, je l’ai donc vu se préparer à atterrir dans le champ de blé qui se trouvait là. Il a touché le sol à une centaine de mètres de l’endroit où je me trouvais, mais le blé est haut en ce moment, il avait à peine roulé quelques mètres qu’il capotait brutalement. Tout le monde se précipitait pour sortir les deux malheureux qui devaient être pris sous l’appareil, quand soudain on voit une fumée se dégager: l’avion prenait feu! Les extincteurs sont illusoires en cette occasion, on en prend quand même quelques uns et l’on court vers l’appareil ayant la vision de ces deux malheureux qui devaient être en train de griller. Heureusement il n’en était rien, tous deux avaient pu sortir de dessous l’avion et n’avaient que quelques égratignures. Je vous assure que l’on a poussé un soupir de soulagement!

J’ai causé ou plutôt, “je me suis laissé causer” hier par des Américains; qu’ils sont difficiles à comprendre, cela change beaucoup avec l’Anglais!

 

Dimanche 30 juin 1918

Voici que  Carlin nous quitte demain matin, il retourne au GDE; il n’a vraiment pas eu de chance à l’Escadrille, il a cassé 2 fois c’est vrai, mais il y en a bien d’autres qui cassent, d’autant plus que la deuxième fois ce n’était pas de sa faute. Je trouve que l’on n’a pas été chic avec lui. J’espère qu’il aura plus de chance dans une autre escadrille. Voila comme chaque année la scie de la vaccination antityphique qui recommence. J’y ai “coupé” jusqu’à présent, et malgré les idées de Gabriel à ce sujet, j’espère bien  en être encore dispensé. Comme je sais que vous partagez mon opinion, tâtez donc le terrain auprès de votre Major dans le cas où l’on me réclamerait un certificat officiel!

Nous avons déjeuné hier à notre popote avec un Député, c’est  le père d’un de nos mécanos, qui profitant de son “laissez-passer” permanent dans la Zone des Armées était venu voir son fils pendant quelques heures. Le moral est bon paraît-il, et de fait, les Américains font des choses merveilleuses et sont de plusieurs mois en avance sur le programme fixé. Suis fixé le 10 août pour mon départ en perme...plus que un mois et dix jours!

 
Mercredi 3 juillet 1918

Les Américains nous font une impression de plus en plus excellente, très bons soldats et organisateurs de premier ordre. Il est malheureux que je ne puisse par lettre vous donner de longs détails, mais c’est déjà quelque chose de pouvoir dire que ce que l’on sait vous permet d’avoir les meilleurs espoirs. C’est encore assez souvent que j’ai l’occasion de faire l’interprète, cela me permet de ne pas trop oublier mon anglais, et je crois que je me remettrais vite à bien parler. Excusez-moi de ne pas vous écrire longuement ces jours-ci, j’ai déjà tellement de paperasses à faire pendant la journée, que dès que je suis libre j’aspire à ...ne plus écrire!

 
Vendredi 5 juillet 1918

J’ai entendu parler ici de“grippe Espagnole” qui sévirait aussi en Angleterre et en Allemagne. Cette épidémie aurait-elle aussi touché Lyon? En tout cas ici l’état sanitaire est toujours excellent. Si le microbe de la grippe est dans votre région je vous recommande de prendre encore plus de précautions  que d’habitude, ne prenez pas froid, ou plutôt, pas froid après avoir eu trop chaud, pas d’excès de fatigue, prenez de temps en temps du champagne puisque cela vous convient. Si je vous avais écrit hier, je vous aurais annoncé que les permissions étaient à nouveau supprimées. Heureusement il n’en est rien, c’était une blague que le Capitaine X. avait faite à un sergent sur le point de partir, mais la blague avait été poussée un peu loin, car toutes les Escadrilles s’étaient trouvées informées de cette nouvelle suppression. Ce n’est qu’assez tard dans la soirée que l’on a su à quoi s’en tenir. Toujours beaucoup de travail, je vous assure que je n’ai pas le temps de m’ennuyer; cet après-midi, c’est avec de la F. que j’ai travaillé, à deux c’est plus agréable que de rester tout seul de longues heures à combiner des plans de déménagements ou autres. A propos de déménagement, on n’en parle plus ces derniers jours.

Mais non, je n’avais pas vu dans le journal qu’il y ait eu une terrible explosion à Grenoble. Vous ne me dîtes pas si vous avez entendu quelque chose à Charavines. C’est bien heureux qu’il n’y ait que des dégâts matériels. Je vois que j’ai eu bien tort de vous raconter que Berger et Heimann avaient entendu circuler des propos fantaisistes au sujet de l’avance Boche. Si je vous ai dit cela, c’était que je l’avais trouvé drôle, puisqu’à ce moment nous ne pouvions nullement être prisonniers! Du reste, ni nous, ni aucune escadrille n’a été faite prisonnière, même celles qui étaient restées jusqu’au dernier moment, par conséquent n’allez pas vous faire des idées extraordinaires sur des dangers inexistants. ...

 

Mardi 8 juillet 1918

 Rien de nouveau, si ce n’est que l’on est dans l’expectative d’une attaque Boche, comme le disent les journaux...mais où se produira-t-elle? En tout cas quoiqu’il arrive ne vous inquiétez pas pour moi, nous sommes loin des lignes en ce moment! ...
 

“Oh! You are an “As”...

 Le 10 juillet 1918.Voila juste un mois aujourd’hui que nous sommes arrivés ici et franchement je craindrais de tomber moins bien en déménageant. Nos petits dîners du mardi rompent un peu la monotonie de la vie, ils ont tellement de succès que je crois que nous allons les organiser 2 fois par semaine. C’est ce pauvre de la F. qui les apprécie surtout, lui, qui n’ayant pas de popote est obligé de prendre ses repas avec ses conducteurs et de manger l’ordinaire...très ordinaire. Et cela parce qu’au lieu d’avoir un gallon doré il n’a que 2 galons de laine sur la manche. Que  tout cela est donc stupide et que rapidement tout le monde reprenne sa place! Nous avons 3 officiers américains qui viennent faire un stage d’observateurs, je n’ai pas encore fait leur connaissance, mais ils sont ravis d’être ici car plusieurs de nos officiers parlent l’anglais tandis qu’à l’escadrille où ils étaient avant personne n’en connaissait un mot et j’imagine qu’ils ne devaient pas apprendre beaucoup pendant leur stage. Racontez à Denys qu’un de mes camarades  pilote  parlant  un  peu  l’anglais  échangeait l’autre jour quelques mots avec l’un de ces officiers avant de l’emmener sur les lignes; l’Américain lui faisait comprendre qu’il avait déjà volé plusieurs fois sur les lignes et n’était pas tout à fait novice. Croyant lui faire un compliment, mon ami lui répond: “oh! You are an “As”...

Tête de l’Américain!!! Je laisse à Denys le soin de vous traduire!...c’est bien vilain!  ( Pour ceux qui ne parlent pas anglais  As Hole est le trou du c...)

Voici le temps qui se rafraîchît un peu, tout le monde souhaite ardemment la pluie, mais malgré le vent du midi elle ne peut se décider à tomber. Toujours beaucoup de travail, je vous assure que je serai content de voir rentrer mon secrétaire d’ici 4 ou 5 jours.  ...

 

Nieuport A1-17 de la SPA 314, 1917 - On lit le numéro de l'appareil N°1512
© H. de Montgolfier

 

14 juillet 1918

Drôle de 14 juillet! Quelle idée de nous faire déménager un jour de fête! Enfin ça ne s’est pas trop mal passé, j’ai embarqué tout mon monde et...je suis resté. Oh pas pour longtemps, jusqu’à demain matin seulement. Le camion qui devait venir prendre l’essence et m’emmener venant seulement d’arriver, 18h30, cela nous aurait fait arriver trop tard à la C. et j’ai préféré retarder notre départ jusqu’à demain matin 6 heures. Mon secrétaire est rentré juste à temps pour prendre le dernier camion, et j’allais enfin avoir un peu plus de temps à moi quand l’ordre de départ est arrivé. J’aurais bien voulu visiter les papeteries du Marais dont je n’ai connu la proximité que depuis une dizaine de jours, mais malheureusement ces temps derniers il m’était impossible de m’absenter ne fut-ce que deux heures.  ...Vous avez bien de la chance de recevoir de si beaux dons des troupes américaines et anglaises. Y  a-t-il aussi de l’antipathie entre ces deux  Sociétés! Avez-vous remarqué comme les Anglais  et les Américains ne sympathisent pas, en général?

Il paraît que nous logeons à 3 bons kilomètres du terrain, c’est beaucoup, ces allées et venues, surtout en été, ne sont pas amusantes, le matin et le soir ça va mais à 11h et à 13h ça manque de charme. Je vais tacher de me procurer une bicyclette, quelques bonnes occasions dans les 30 à 40f, c’est tout ce qu’il me faut.  ...

 
Mercredi 17 juillet 1918

Ma bonne petite  Maman, excusez-moi d’employer un si vilain papier, mais cela me ferait trop perdre de temps pour aller dans ma chambre, d’autant plus que j’ai une propriétaire très bavarde et les 5 minutes de conversation en arrivant et en partant sont presque obligatoires!

Vous voyez par les journaux que ça ne marche pas mal; pour cette fois je crois que les Boches sont tombés sur un bec de gaz! J’étais donc encore seul à C. la nuit où l’offensive a été déclenchée;  j’ai supposé qu’elle était commencée car en dehors de la canonnade, qui n’avait rien de plus extraordinaire que celle des petites attaques de ces derniers jours, une pièce à longue portée s’est mise à tirer dans la direction de C. et quoique ce soit bien à 5 ou 6 kilomètres de chez nous, je vous assure que l’on a été réveillé, cela ne m’étonnerait pas que les Boches aient envoyé du 380. Donc depuis une heure jusqu’au jour  j’étais réveillé en sursaut régulièrement toutes les 20 minutes. Nous sommes partis en camion à 8h et une heure après nous étions à la CV. Le terrain est assez bien situé, entouré de bois, mais notre cantonnement, le village pour nous, est loin, par la route il y a environ 4 kilomètres; il existe un raccourci paraît-il mais jusqu’à présent j’ai toujours profité des nombreuses voitures qui font la navette. J’ai donc trouvé une chambre (quoique l’on m’ait déclaré la chose impossible) elle n’est pas merveilleuse, mais enfin j’ai un lit et je suis tranquille. Maintenant que mon secrétaire est rentré je mène une vie beaucoup plus agitée, hier je suis pari à 8h pour le Parc et ne suis rentré à l’escadrille qu’à 23h.maintenant à une quarantaine de km du Parc et en camion cela représente 2h30. Demain il faut que j’y retourne encore, mais en voiture légère cette fois, ce sera plus rapide. Vous ne serez pas étonnée d’apprendre que vu l’attaque, pour le moment les permes sont suspendues, mais comme tout marche bien je ne crois pas que ce soit pour longtemps, peut-être cela ne changera rien à la  date que je vous avais indiquée. Mais ne m’attendez pas pour aller voir le dentiste, d’abord parce qu’il ne faut jamais remettre ces ennuyeuses visites, et puis je suis bien décidé à ne pas du tout m’arrêter à  Lyon si je viens au mois d’août; la ville est bien trop désagréable à ce moment là. Heimann m’écrit que sa famille est installée à Lyon au Grand Nouvel Hôtel, je m’étonne un peu qu’elle ne soit pas plutôt installée à la campagne, enfin nous avons quelques chances de nous retrouver à notre prochaine permission.  ...

Série noire à l’Escadrille

 

Samedi 20 juillet 1918

... Ces jours derniers nous avons eu une série noire à l’Escadrille; avant-hier, mon camarade Dubois  blessé par un éclat d’obus à la main et à la jambe, on craint qu’il ne reste estropié de sa main, c’est la quatrième fois qu’il est blessé. Hier matin une mission photo de 3 de nos avions est attaquée par 15 avions ennemis de l’escadrille des Tangos   (l’équivalent de nos Cigognes) après un combat très dur les trois nôtres parviennent à se dégager, un de mes camarades mitrailleur est légèrement blessé au pied d’un éclat de balle (même blessure que Zeb). Un nouveau Lieutenant pilote (arrivé il y a 2 jours) qui s’était heureusement tiré du combat se perd et atterrit sans encombre à C; il téléphone qu’il va rejoindre l’Escadrille, mais une heure après un autre coup de téléphone nous apprend que le Lt L. vient de se tuer au départ et que son observateur, un Lieutenant Américain, est grièvement blessé. Espérons que cette série noire ne continuera pas; il faut dire aussi que l’on a beaucoup de travail tous ces temps-ci. J’espère que vous vous êtes réjouie du recul Boche, je suppose qu’il ne s’arrêtera pas encore et que l’on pourra les repousser suffisamment loin. Décidément la Marne leur porte malheur!

J’ai bons espoirs que les permes seront vite rétablis puisque tout marche bien, j’ai même engagé un pari qu’elles le seront avant le 1er août. et j’espère bien ne pas perdre!

 

 

Mardi 23 juillet 1918

Dimanche matin nous avons appris qu’il fallait s’attendre à déménager le jour même ou le lendemain. Le soir on ne savait rien de nouveau, enfin lundi matin il était décidé que le lendemain une partie de l’Escadrille partait en avant, l’autre restait, ce matin contre-ordre, on ne sait plus rien du tout, je crois que l’on déménagera à moins que... l’on ne déménage pas, vous voyez comme je suis bien fixé!

En tout cas, si l’on déménage je ne crois pas que ce soit pour aller loin...et c’est bien ce qu’il y a de plus vexant! Dimanche je suis allé  au Parc, ce qui représente 80 km en camion. J’avais comme hommes de corvée une équipe d’Italiens, ils ne parlaient pas français et moi pas italien, mais ça ne fait rien, on s’est très bien compris quand même!

On a de bien meilleures nouvelles de l’observateur américain blessé l’autre jour, il n’a pas de fracture du crâne comme on le croyait.  ...

 
Dimanche 28 juillet 1918

En fait de projets, nous pensons déménager sous peu, mais cette fois réjouissez-vous, ce serait pour aller au repos et repos veut dire reprise des permissions à un taux élevé, je l’espère. Donc je ne désespère pas du tout d’^être exact au rendez-vous aux environs du 10 août. Où irons-nous au repos, je n’en sais absolument rien, ce sera peut-être tout près d’ici à moins que ce soit à une autre extrémité du front! Je sais bien que si l’on me donnait à choisir, je demanderais l’Alsace...mais voila, on ne me demande pas mon avis! Il se pourrait bien que dimanche prochain nous ne soyons plus ici, aussi le projet de Messe en musique, que l’on devait organiser ce jour là, a bien des chances d’être abandonné, d’autant plus que l’on est inquiet du sort de deux de nos camarades (dont un devait chanter dimanche); ils sont partis tout à l’heure protéger une mission photo et nos observateurs ont vu tout à coup l’appareil descendre normalement au dessus d’une forêt...a-t-il pu passer la forêt, cette forêt est-elle à nous ou aux Boches on n’en sais absolument rien, car dans cette avance vous devez bien penser qu’il n’existe plus de tranchées!

On a de suite passé un radio pour demander des  nouvelles mais on n’a pas encore de réponse; espérons qu’il aura pu rejoindre nos lignes. Le communiqué est très bon aujourd’hui, on avance de partout, je crois pourtant que les Boches n’ont pas dit leur dernier mot au point de vue offensif, mais n’empêche qu’ils viennent d’avoir un bel échec!

La Saison s’annonce-t-elle bien à Charavines, avez-vous beau temps, je suis sûr que tous les hôtels sont bondés. Ici il ne fait pas  chaud du tout, un peu de pluie ces derniers jours. Moi qui  pensais pouvoir prendre des bains froids dans le grand M...! Je vous assure que je n’en ai nulle envie pour l’instant! Alors vous allez faire jouer des tragédies maintenant à Charavines...oui je trouve que c’est bien un peu osé! Oh, les vers de Racine débités avec l’accent charavinois!  ...Dernière heure: un radio nous a annoncé que l’équipage dont nous n’avions pas de nouvelles a atterri sans dommages dans nos lignes.


Dimanche 4 août 1918

Je ne vous écris qu’un mot car j’espère demain être un peu plus fixé sur ce que nous allons faire et sur la reprise des permes. Jusqu’ici nous avons un “tuyau” nouveau tous les quart d’heure si bien qu’on  ne sait vraiment que croire. Peut-être passerons nous ici le repos, peut-être n’y en aura-t-il pas... En tout cas ça marche très bien pour nous, on est très content...les Boches aussi paraît-il, ils disent “Ach, Ach! Dans 3 semaines rentrés en Allemagne!” Si cela pouvait être vrai! Mille bonnes tendresses.

 
Lundi 2 septembre 1918

En arrivant gare de l’Est à 9h15 on me dit qu’il n’y a pas de train civil avant 18h, mais qu’un train de permissionnaires partait à 9h30, je pensais donc être arrivé à S. vers 14 ou 15h...Il n’en fut rien, les trains de permissionnaires réservent de ces surprises!  Ce n’est qu’à 20h30 que nous sommes arrivés! Onze heures pour faire 130 kilomètres! N’ayant pas déjeuné je me suis occupé d’abord de dîner, mais au sortir de l’hôtel (complet) je me suis aperçu que la nuit était venue, on y voyait à peine, tout était fermé.

En me dirigeant vers la gare où je pensais trouver une voiture de l’escadrille au train de 22h30 j’ai frappé à tous les hôtels que j’ai rencontrés: tous complets. A l’arrivée du train point d’auto, quant à une chambre, on me dit qu’il ne faut pas compter en trouver une; pour toutes ressources on m’offre un compartiment de 1ère ou la salle d’attente. Au bout de 2h je gelais tellement dans un wagon que je suis venu me réfugier dans la salle d’attente archi-bondée où j’ai pu trouver un coin de banquette. Avant l’aurore je me suis levé...de mon banc pour me mettre à la recherche d’une auto. Comme à 7h je n’avais encore rien trouvé je me suis décidé à partir à pied avec un compagnon d’infortune qui venait  dans la même direction que moi. Après avoir fait 5 à 6 km nous avons enfin trouvé une voiture préhistorique qui nous a amenés à peu près jusqu’à B. Je descends devant notre popote, j’ouvre la porte...plus personne, on me dit que l’Escadrille a déménagé jeudi pour X. à 80 km d’ici environ.

 

Dimanche 8 septembre 1918

Tout s’est très bien passé pendant mon absence, ce qui prouve que, quoiqu’il arrive, il ne faut jamais “s’en faire ».
Je ne vous ai pas dit que l’Escadrille avait été citée à l’Armée, ci-inclus le papier que je vous demanderais de mettre de côté, comme souvenir. A la prochaine citation on aura la fourragère...mais viendra-t-elle avant la fin de la guerre?

Salmson, capitaine Fergusson, septembre 1918
© H. de Montgolfier

 

Jeudi 12 septembre 1918

Je regrette que vous n’ayez pas du tout compris ce que je vous disais au sujet d’une certaine partie de poker: je n’ai jamais joué au poker! Reportez-vous donc à la petite note que je vous ai laissée et tout s’éclaircira! Mais quant aux différences d’argent que l’on fait entre camarades elles sont quelquefois supérieures à ce que je vous indiquais, il paraît qu’en arrivant ici on a trouvé une roulette, on y a joué, et dans une même soirée le banquier, mon camarade S. a perdu deux mille cinq cents francs. Inutile de vous dire que je trouve cela profondément idiot, d’autant plus que plusieurs de ceux qui jouent ne possèdent pas une fortune qui leur permette de perdre impunément de pareilles   sommes. Mais   soyez   bien   tranquille,  le  jeu  ne m’intéresse nullement! Le temps n’a pas l’air de se remettre au chaud, aussi je vous demanderais de me réexpédier le colis que je vous ai envoyé en avril contenant le réchaud à pétrole, la chaufferette à essence; vous pourrez “bourrer” le tout avec 2 chemises de flanelle, un caleçon de laine, du chocolat, c’est tout. Inutile de m’envoyer le réchaud à essence, je ne pourrais pas m’en servir ici.

Bonnes nouvelles ce soir paraît-il du côté de St Michel...je crois que depuis le 16 juillet les Boches prennent quelque chose! Les permissions marchent toujours fort bien, chacun met du sien pour qu’aucun travail ne reste en souffrance malgré les manquants...et il y en a, car en plus des permissionnaires, nous avons beaucoup de grippes plus ou moins espagnoles, certains sont évacués (20 jours de convalescence à la clé) ce n’est pas à moi que cela arriverait! Non, je me porte toujours ridiculement bien! ...

 
Mardi 17 septembre 1918

Ma bonne petite Maman, avez-vous enfin éclairci le mystère de la partie de poker? Je vois par votre bonne lettre du 12 que vous n’aviez pas encore compris ce dont il s’agissait et pourtant, je vous l’avais bien expliqué! Je suppose que ces temps-ci vous ne vous plaindrez pas que les communiqués sont neutres, il me semble au contraire que le journal est assez intéressant. L’Autriche demande la Paix, l’Allemagne la demande aussi à la Belgique. Évidemment cela ne signifie rien du tout, si ce n’est que les Boches n’en mènent plus bien large et n’envisagent plus leur grande Victoire. Allons, l’année prochaine à pareille époque je serai définitivement installé à Grand Clos!

Mort d’Heimann

 
Dimanche 22 septembre 1918

Ma bonne petite Maman, j’ai appris tout à l’heure par le journal une bien triste nouvelle: mon ami Heimann a été tué! On donne sa dernière citation qui indique que c’est le 15 août, après un très dur combat contre une patrouille ennemie qu’il a été descendu chez les Boches. Je suis navré d’avoir perdu un si bon camarade qui était devenu un véritable ami. Je m’imagine quelle doit être la douleur de sa Mère qui avait déjà perdu dans l’aviation son fils aîné; c’était une famille extrêmement unie. Marcel était aux petits soins pour sa Mère, comme sa Mère l’était pour lui. Je lui avais écrit il y a une dizaine de jours et je commençais déjà à attendre sa réponse. Décidément cette grippe espagnole commence à faire de sérieux ravages à l’Escadrille, tous les jours ou à peu près il y a un ou plusieurs nouveaux malades, il y a des évacués, pas assez à mon avis, car ceux qui restent ici contaminent les autres, je m’étonne qu’on ne prenne pas des mesures pour enrayer la propagation de cette maladie qui pour certains est grave. Les malades couchent à côté des autres et tant qu’ils n’ont pas 40° d’une façon un peu continue on ne les évacue pas. Mais le pire c’est qu’une fois un peu mieux on ne peut rien leur donner comme régime spécial pour leur faciliter leur guérison: ni lait, ni oeufs. Nous en parlions tout à l’heure S. et moi et trouvions qu’il y avait encore bien des lacunes dans “l’Administration”. Mais comme pendant ce temps là les pauvres diables qui n’ont pas le sou ou meurent de faim ou risquent de rechuter en mangeant une nourriture qui ne leur convient nullement, j’ai dit à S. :”achetez ce dont vous avez besoin”...moi aussi, j’aurai mon petit hôpital! Je m’aperçois que je vous écris une lettre bien triste je ne vous parle que de mort et de malades, ne vous figurez pas que je le sois; pour le moment je me porte admirablement bien. Merci de votre bonne lettre du 19 reçue tout à l’heure, non il n’y avait pas d’erreur, c’est bien ainsi que je désirais le colis, je ne voulais pas du réchaud à essence car ces instruments sont interdits dans les baraques à cause du danger d’incendie...et je ne dois pas donner le mauvais exemple. Je n’ai nullement besoin de la chemise dont vous me parlez, en fait de supplément ne m’envoyez que des choses qui se mangent, chocolat, saucisson...ça n’embarrasse jamais en cas de déménagement!

 

document issu du site du ministère de la Défense- Sga mémoire des hommes

Vendredi 27 septembre 1918

Ma bonne petite Maman, je suis sûr que vous serez contente d’apprendre que depuis ma dernière carte j’ai eu le temps de prendre la grippe espagnole...et d’en être guéri. Oui, je m’estime très heureux de l’avoir eue car je crois bien que personne de l’Escadrille n’y échappera et pour moi cela s’est très bien passé, je me suis traité par les cachets Faivre...est-ce cela ou la chance, le fait est que j’ai eu très peu de fièvre et qu’après 2 jours de lit je me lève. Vu les événements, on n’évacue plus personne de sorte que de toutes façons je n’avais aucune chance d’avoir une permission de convalescence.

 

Samedi 28 septembre 1918

Ma bonne petite Maman, j’espère que vous devez vous réjouir de toutes les excellentes nouvelles que vous apportent les journaux. Je vois bien que nous ne passerons pas l’hiver ici et il faudra nous avancer en “pays reconquis”. D’ici là j’espère que l’Escadrille sera en meilleure situation que maintenant, figurez-vous que nous n’avons plus que 2 conducteurs, tous les autres sont malades, comment ferait-on pour déménager!

Je commence à reprendre ma vie normale et ai fort bon appétit étant resté 4 jours à la diète. Temps  assez maussade qui n’empêche pourtant pas  les avions de voler beaucoup. Bien affectueusement.

 
Dimanche 29 septembre 1918

Une chose m’inquiète, c’est que vous me dites: “je crois bien que plusieurs de nos malades ont la grippe espagnole”. Si c’est exact, alors c’est sûr que vous l’attraperez, c’est une maladie extrêmement contagieuse, mon camarade Stora l’a prise 36 heures après sa rentrée de permission. Presque toute l’Escadrille y a passé ou y passera, c’est en général peu grave mais il faut faire attention aux rechutes qui entraînent des complications très graves. Ne pas sortir et reprendre la vie normale avant d’être entièrement guéri...enfin j’espère vivement que vous n’aurez pas à mettre en pratique mes conseils C'.est tellement sûr que la Paix est proche qu’il me proposait ce soir de doubler le pari que nous avions fait (Signature du Traité de Paix, lui, avant, moi, après fin mars). Il est certain que cela marche fort bien...on dit ce soir que les Bulgares ne veulent plus se battre, alors les Turcs vont suivre sous peu.

Mardi 1er octobre 1918

Quelles bonnes nouvelles tous ces jours-ci: la Paix avec la Bulgarie, voila une affaire intéressante, c’est le commencement de la fin, je suis sûr que les Turcs ne seront pas longs à traiter eux aussi. En tout cas voila une chose qui n’a pas traînée: en 3 jours tout était bâclé! Si avec les Boches ce pouvait être la même chose! Enfin il faut encore un peu de patience. Dans votre dernière lettre vous me demandez des tas de renseignements sur notre installation, les voici: nous sommes à 1 km du petit village de D. (où je ne vais jamais car il n’y a rien d’intéressant). Nous logeons donc dans des baraques que nous avons trouvées aménagées, ma chambre (?) est dans l’une d’elle, c’est une pièce de 3 x 2 m. dont les murs de séparation sont constitués par des planches, avec beaucoup de jour, et du papier Pavel; elle a l’avantage de se trouver à côté  de la pièce où est mon bureau de cette façon, même étant au lit je sais tout ce qui se passe. Mon lit n’a rien d’un lit Louis XIV, c’est moi qui l’ai fait faire, il a l’avantage d’être pliant et assez élastique, mais en somme ce n’est qu’une toile tendue entre 2 bambous; une paillasse là-dessus, pas mal de couvertures, des draps, et c’est tout. Vous voyez que comme installation c’est assez primitif, mais on s’y fait! Et la grippe continue toujours...


Jeudi 3 octobre 1918

A part les très bonnes nouvelles que nous apportent les journaux, rien de nouveau ici, on ne parle pas encore de déménager...je serais curieux de voir comment ça se passerait avec deux conducteurs seulement!

A propos de colis je vois que vous allez m’envoyer beaucoup de choses, je les accepte avec  plaisir car vraiment il est difficile de trouver ici ce que l’on veut. Donc je recevrais avec plaisir de la confiture d’abricots, de la poudre d’oeufs, du beurre (de Grand Clos). Pour la poudre d’oeufs il faudrait m’indiquer la manière de s’en servir, mais il est certain que cela rendrait grand service, il est très difficile et il sera de plus en plus difficile de se procurer des oeufs. Le saucisson a été trouvé excellent il a même fait “bien d’abonde”. Mais ne m’envoyez que des colis recommandés, ceux-là on  est à peu près sûr de les recevoir, tandis que pour les autres il n’existe aucun contrôle, n’importe qui peut s’en emparer sans que l’on puisse faire de réclamation. Je pense que vous avez eu assez de détails sur mon organisation de chambre!

Jusqu’à présent les permissions ne sont pas supprimées, le taux en a été légèrement réduit mais je persiste à espérer que le mois prochain me verra à Charavines.  ...

 
Dimanche 6 octobre 1918

Ma bonne petite Maman, les journaux nous ont apporté aujourd’hui des nouvelles auxquelles nous ne nous attendions pas encore. Ce n’est certainement pas encore la Paix mais c’est un grand acheminement vers elle. Il faut que les Boches se sentent bien bas pour consentir à accepter les propositions Wilson ou tout au moins quelque chose qui s’en rapproche. Nous avons heureusement la chance d’avoir en ce moment à la tête du gouvernement des hommes en qui on peut avoir toute confiance. Quelle responsabilité pèse sur eux!

 
Mardi 8 octobre 1918

J’espère que vous êtes maintenant entièrement rassurée sur mon sort. Cet après-midi encore j’ai fait le conducteur de camion pour aller jusqu’au Parc...ce qui vous prouve que j’ai tout à fait repris la vie normale. Du reste notre épidémie est en décroissance maintenant: ce n’est pas trop tôt! La lettre censurée était d’Aulois, elle n’avait rien de compromettant: il me remerciait de mes félicitations. L’autre lettre que vous m’avez envoyée était de la “Conférence au Village”, rien d’intéressant comme vous voyez! Mais ce que j’ai eu de beaucoup plus intéressant  c’est le colis postal du poêle et de tout ce qui l’entourait, il a mis 16 jours pour me parvenir et m’est arrivé en parfait état, il n’y a pas à se plaindre. Merci beaucoup de cet envoi qui me rend grand service. ...Mais pour votre voyage à Lyon ne vaudrait-il pas mieux que vous attendiez mon arrivée en permission? Théoriquement le tour ne doit pas recommencer avant le 1er décembre, mais  j’espère qu’il y aura des arrangements! C’est que je voudrais bien ne pas être volé d’une perme: vous voyez que la Paix soit signée avant mon départ! Bien intéressant les journaux ces jours-ci, je vous assure que tout le monde est enthousiaste! Que va-t-il se passer, les Boches accepteraient-ils la paix sans conditions comme les Bulgares? Il est probable que non, mais les  Autrichiens et les Turcs pourraient bien ne pas refuser. Quoiqu’il en soit la fin n’est plus très éloignée maintenant.  ...

Triplace d’observation Salmson Moineau SM1 A3 à moteur Canton Unne  encastré dans le fuselage et hélices latérales. Les hélices tournent en sens contraire. Deux tourelles de mitrailleurs. Train d’atterrissage repliable. 
© H. de Montgolfier

   Jeudi 10 octobre 1918

Alors, ma bonne petite Maman, vous avez été heureusement surprise par la nouvelle d’armistice demandé par les Boches; nous aussi, ce n’est que très peu avant l’arrivée des journaux que nous avons appris la nouvelle. Évidemment ce n’est pas encore la Paix, mais cela nous en rapproche, car pour la première fois les Boches  avouent qu’ils n’en peuvent plus et que la fortune leur est contraire. Les tuyaux les plus sensationnels circulent, on ne sait démêler le vrai du faux. Il faut pour cela attendre l’arrivée des journaux de ce soir. C'était: l’abdication du Kaiser, l’évacuation par l’Allemagne des territoires occupés et l’acceptation des propositions Wilson! Pas mal n’est-ce pas!

Mais si ce n’est pas vrai, ce qui est certain c’est que la Victoire n’est pas loin quand même! J’en suis à me demander si j’aurai le temps d’avoir ma permission le mois prochain!

Que d’événements depuis moins de 3 mois, dire qu’en juillet beaucoup considéraient la partie comme perdue et ils auraient traité de fou celui qui leur aurait dit que dans 3 mois l’Allemagne serait battue!

Il a eu un travail fou ces temps derniers ce brave Père Sauveur avec tous ses grippés à soigner, maintenant cela va mieux, il n’y en a plus qui gardent le lit.  ...


Samedi 12 octobre 1918

Une chose qui m’a étonné, c’est la note de Denys pour la voltige, qui aurait cru cela! C’est en tout cas fort bien qu’il ait son brevet, mais “pour faire la guerre” cela n’aura pas grande importance, car je suis bien persuadé que la classe 20 n’ira jamais sur le front. Du train dont vont les choses, la Paix sera signée avant qu’ils aient quitté la caserne. Le bruit persiste à courir ce soir que le Kaiser aurait abdiqué en faveur de son second fils. Ce qui est encore plus certain c’est que les Boches fichent avec une vitesse “V”. Vouziers est pris, on parle de Rethel... Hier on nous dit que nous allions déménager vers le 15 pour avancer d’une vingtaine de kilomètres vers X. mais vu les événements je suppose qu’on n’ira pas à X...mais encore plus loin; nous serions encore trop éloignés du front! C’est pour le coup que vous pourrez m’envoyer des colis, je suppose que dans les pays réoccupés on ne va pas trouver grand chose! ...Assez mauvais temps aujourd’hui, pourvu que la pluie ne continue pas et ne vienne pas entraver la si bonne marche des opérations! Mon secrétaire part tout à l’heure en perme, il en avait bien besoin pour se remettre complètement. Pour moi je ne sais encore rien de précis, vous pensez bien que vu les événements on ne peut faire de projets à l’avance. Sera-ce la deuxième quinzaine de novembre ou la première de décembre? En tout cas vous savez que je ne me laisse pas oublier! ...

Mort du Capitaine Vachon

 

Lundi 14 octobre 1918

Ma bonne petite Maman, ce soir l’Escadrille est en deuil, nous venons de perdre notre Chef d’Escadrille.  Ce matin, donnant l’exemple comme toujours, le Capitaine  Vachon était allé faire une mission sur les lignes, le temps était très nuageux, le plafond très bas. En revenant, à 6 kilomètres à l’intérieur de nos lignes, il a été surpris par une patrouille de cinq avions ennemis. Dès le début du combat il se sentit grièvement touché par une balle  qui tirée de haut en bas avait pénétré par l’épaule. Malgré ses souffrances il n’abandonna pas le combat mais suivant les indications de l’observateur plaçait son appareil de façon à ce que celui-ci puisse toujours faire face aux ennemis. Après que les 5 Boches eurent abandonné la lutte le Capitaine choisit un terrain et atterrit sans rien casser. Il descendit presque seul de la carlingue puis s’étendant à terre, dit à son observateur, qui était indemne,” cette fois j’ai mon compte!” Il lui donna ses ordres pour le travail à faire exécuter dans la journée puis réclama un aumônier qui vint de suite car il se trouvait précisément des troupes à proximité. Avant de monter dans la voiture d’ambulance il eut encore la présence d’esprit de  recommander de faire attention à sa mitrailleuse qu’il avait oublié de désarmer! Arrivé à l’hôpital, après radiographie, on le jugea inopérable, la balle avait traversé le poumon et s’était arrêtée dans le foie. Hélas, nous venons d’apprendre à l’instant que notre cher Capitaine n’est plus. Je suis sûr qu’il n’y en a pas un à l’Escadrille qui ne soit très peiné de cette triste disparition. Je sais qu’une proposition d’Officier de la Légion d’Honneur a été faite, je crains qu’elle ne soit arrivée à temps, en tout cas elle aurait été bien méritée, il y a bien peu d’hommes qui, comme le Capitaine Vachon, ont une aussi noble idée de ce qu’est le devoir, une conscience foncièrement droite et un courage raisonné qui n’a rien de l’inconscience. Je ne sais qui va prendre le commandement de l’Escadrille, je souhaite que ce soit un de nos officiers actuels, ils sont tous très sympathiques. On ne sait rien au sujet de notre déménagement, je pense que nous passerons encore quelques jours ici. J’ai des nouvelles de de La Fouchardière qui était dans un hôpital militaire à Roanne, il est à peu près remis et à l’heure actuelle il doit être chez lui en permission de 10 jours de permission j’ai appris aujourd’hui qu’il y avait des ordres très sévères pour que le tour ne reprenne pas avant le 1er décembre, donc ne comptez pas sur moi avant un mois et demi...à moins que la guerre ne soit finie d’ici là! ...

 
Mercredi 16 octobre 1918

... C’était ce matin les obsèques du Capitaine Vachon...triste journée le temps semblait aussi s’être mis à l’unisson, un ciel bas, une petite pluie fine vous prédisposaient déjà à la mélancolie. Je vous donnerai demain des détails et j’espère même pouvoir vous envoyer le très joli discours du Capitaine de Lavergne notre nouveau Chef de Secteur. C’est un homme remarquable. ...

 
Jeudi 17 octobre 1918

Comme je vous l’avais promis hier, je vous envoie ci-inclus le discours que le Capitaine de Lavergne a prononcé sur la tombe du Capitaine Vachon, je suis sûr que vous le trouverez très beau .Aujourd’hui seulement Madame Vachon, mère du Capitaine, est arrivée ici. Elle a, paraît-il, eu un courage digne de son fils, disant, malgré sa douleur, qu’elle n’avait pas le droit de se plaindre puisque son fils était mort bravement et pour la France. C’est bien “Romain”, n’est-ce pas ? Nous sommes vraiment dans une série noire, l’autre jour le Lt de Coutard, du Secteur, recevait au cours d’un combat une balle dans le bras droit. La blessure ne paraissait pas grave, c’était croyait-on “la bonne blessure” mais aujourd’hui nous avons appris que l’on venait de lui couper le bras. Ce qu’il y a de terrible dans l’aviation et qui n’existe pas dans les autres armes, c’est que l’on fait un grand usage de balles dites traçantes ou lumineuses afin de pouvoir régler son tir, or si l’on a le malheur d’être touché par l’une de ces balles la plus petite blessure est très grave. Je crois bien que nous allons quand même déménager pour le terrain de W. dont je vous avais parlé, c’est à une vingtaine de km plus au nord qu’ici, mais rien n’est prêt pour nous recevoir paraît-il alors il faudra démonter nos baraques pour les reconstruire là-bas...et nous devons être installés dimanche. Aucune baraque n’est encore démontée, et ce même dimanche une autre Escadrille vient à notre place. Je ne cherche pas à comprendre, j’attends avec curiosité pour voir comment cela va marcher: c’est l’histoire du loup, de la chèvre et du choux. Enfin à tout hasard je vais aller demain avec le Lt Lacroix (qui fait fonction de Chef d’Escadrille) voir le nouveau terrain, il paraît qu'il y a d’anciennes cagnas d’artilleurs peut-être trouverais-je où me loger. ...

 
Samedi 19 octobre 1918

Comme je vous le disais avant-hier, ma bonne petite Maman, nous voila en plein déménagement, ce ne sera qu’après-demain qu’on quittera le terrain. Je suis allé hier matin visiter notre nouveau cantonnement pour le moment il n’y a que des Bessonneau et l’on est en train de faire les emplacements pour mettre les baraques  (qui sont encore montées ici). Il faudra donc en attendant loger sous la tente. J’ai heureusement  trouvé, parmi de vieilles cagnas d’artilleurs, une moins “moche” que les autres où j’ai l’intention de m’installer ; ce doit être plus chaud que la tente et même que les baraques. Donc hier nous sommes rentrés de notre excursion vers 16h (sans avoir déjeuné). Aujourd’hui de même,car vu le petit nombre de conducteurs j’ai conduit là bas un camion chargé de planches...et de Boches que nous avons maintenant comme hommes de corvée...


24 octobre 1918

Je suis navré, ma bonne petite Maman, d’être resté au moins 4 jours sans vous écrire, mais vraiment cela ne m’était pas possible pendant la durée de notre déménagement.
J’ai eu un travail fou, nous n’avions que 5 conducteurs  sur 15 aussi il a fallu que je fasse tantôt conducteur de camion tantôt celui de tracteur, avec ça m’occuper  de tout le matériel à emporter, à renvoyer, en plus mon secrétaire en permission...c’était complet!

Je vous assure que le soir j’étais bien éreinté, enfin tout commence à s’arranger maintenant et cette vie de mouvement quoique éreintante était loin de me déplaire. Je viens tout à l’heure de m’installer dans une nouvelle cagna qui est bien; c’était mon troisième déménagement. Naturellement les baraques n’ont pu être montées, nous sommes arrivé ici, la veille du déménagement, il pleuvait, comme logement il n’y avait que des emplacements de faits, alors on a pensé monter des tentes, mais en cette saison ce n’est guère confortable. Enfin on s’est décidé, et c’était bien le mieux, à faire coucher tout le monde dans les anciens abris d’artilleurs qui s’étagent entre 500m et un km le long de la route. Les abris les plus près (dont celui que j’avais choisi) ont été pris par les officiers et les sous officiers, ce sont les plus mauvais, à 500m de là il y a de beaux abris  PG, plus loin ceux des hommes, très bien aussi. Donc on m’avait casé avec mes camarades pilotes dans un abri assez moche, je n’avais pas le temps de chercher autre chose étant très occupé. Donc le jour de notre installation, je suis rentré à la grande  nuit, je n’avais encore rien d’installé, des mécanos me disent qu’il reste encore de beaux abris inoccupés, je les visite et je trouve un PC tout à fait bien...du moins à la lueur d’une bougie; je m’y installe donc avec le magasinier qui était aussi sans abri. J’occupais une petite chambre qui devait avoir au moins  appartenu à un Commandant. Au moment de me mettre au lit, je vois une inscription sur la porte: “Attention aux poux”! Charmant! Enfin je me couche quand même et dors fort bien. Le lendemain matin le magasinier qui s’était levé avant moi vient me trouver un peu affolé en me disant:” vous n’avez pas vu ce qu’il y a d’écrit à la porte de l’abri?” Sur ma réponse négative, il me dit: “Il y a un écriteau avec “Abri Ypérite”! En tout cas nous n’étions morts ni l’un ni l’autre, l’écriteau devait être bien ancien! Néanmoins j’ai déménagé aujourd’hui et suis beaucoup mieux logé.  ...

 
Le 25 octobre 1918

...Après avoir mis à la boite du bureau la petite carte que je vous écrivais tout à l’heure, j’ai ramassé quelques planches et je me suis acheminé vers ma cagna solitaire, mes camarades trouvent que c’est très loin, pensez donc, 6 à 7 minutes de marche!

Moi je trouve au contraire que c’est une très bonne chose, cela vous force à faire de l’exercice et l’on est bien tranquille. Comme plus proches voisins  j’ai des Boches, nous en avons en ce moment une cinquantaine comme hommes de corvée ils sont bien tranquilles et ne cherchent pas à se sauver, malgré cela une double sentinelle veille à la porte de leur cagna...pendant la nuit  mais dans la journée s’ils voulaient se sauver cela ne leur serait pas très difficile, je crois. L’autre soir je suis revenu tout seul en tracteur la nuit avec l’un d’eux s’il avait tenu à s’évader, je crois que je n’aurais guère pu l’en empêcher!

Donc après avoir fait 5 à 600 m sur la route, avoir grimpé à flanc du coteau, avoir traversé un ancien réseau de fil de fer barbelé et descendu 6 marches je me trouve dans ma cagna enterrée de 1,50 m dans le sol avec 2 m de rondins et de terre par dessus: vous voyez que je suis bien protégé! Elle est formée d’une tôle cintrée avec aux deux bouts des planches, c’est simple mais très TCF. Qu’y a-t-il de plus hygiénique que des murs d’acier cintrés du haut en bas afin d’éviter les recoins, nids à poussière!

Comme dimensions 4 x 4 m environ, il y a longtemps que je n’avais eu une aussi grande chambre. Mais ce qu’il y a de plus beau c’est une cheminée, une vraie cheminée et qui ne fume pas, elle n’a pas de revêtement en marbre, ce sont de simples briques qui la composent, mais n’importe je suis bien content le soir en arrivant de faire un bon feu de bois, c’est si gai! Le bois ne manque pas ici...ni le matériel, ce qu’il y en a des caisses vides ou même pleines de jargonnes, de fusées, des obus, des douilles!

Le pays est plutôt plus joli qu’à D.  C’est plus accidenté mais quel terrain bouleversé par les tranchées, les abris, les trous d’obus, on se croirait dans un pays volcanique. Je ne crois pas que nous restions longtemps ici, dès que les Boches reculeront il faudra bien que nous avancions aussi. Merci de votre bonne lettre de samedi reçue hier. Non, le Capitaine Vachon n’était pas parent de l’oncle Etienne, il était parent des Vignat, je vous en prie n’envoyez pas ma lettre elle n’en vaut pas la peine, vous comprenez que je vous écris souvent ayant très peu de temps et je n’ai guère le loisir de soigner un peu mon style.

Je suis content que vous ayez renoncé à votre voyage à Lyon, l’épidémie de grippe doit y être très sérieuse, puisque Lyon est maintenant consigné aux permissionnaires, il est donc bien inutile de risquer d’aller attraper ce vilain microbe. ...

 
Le 28 octobre 1918

Mon secrétaire n’est toujours pas rentré, cela fait le 17ème jour qu’il est parti: il exagère! Aussi pendant la journée je n’ai vraiment pas le temps d’écrire et le soir, dans ce bureau installé sous une tente cela manque de confortable aussi quitte à manquer le courrier du matin je préfère vous écrire à la veillée dans ma chambre.

Ce qui est encore plus mal installé que le bureau c’est notre popote, elle est aussi sous une tente, sans plancher, terrain mouillé, pas de poêle, je vous assure qu’on a hâte que le repas soit fini pour s’en aller, d’autant plus que l’on est très mal nourri, ces temps-ci notre cuisinier était en perme et son remplaçant ne savait faire que 3 plats, boeuf simili sauce tomate,beefsteaks, pommes genre purée, c’est très varié comme vous voyez, aussi j’ai fini tout le chocolat que vous m’aviez envoyé. Impossible d’en trouver ici.

Je ne sais pas du tout le temps que nous allons rester ici, cela va très  probablement dépendre du recul Boche. Non, vous avez mal compris ce que je vous disais dans une de mes lettres, ce n’est pas le Capitaine de L. qui commande l’Escadrille, il est Commandant du Secteur c’est à dire de l’ensemble de plusieurs Escadrilles, notre chef d’Escadrille n’est pas encore nommé.

Nous recevons les journaux très irrégulièrement ces jours-ci, mais je ne  vous demande pas de m’en envoyer, les nouvelles seraient  un peu anciennes! ...

 
1er Novembre 1918

Ce qu’on attend aussi avec impatience l’après-midi, c’est le journal, comme cela marche bien et vite. Voila la Turquie mise hors de cause, on nous dit qu’il en est de même de l’Autriche, en tout cas si l’Armistice n’est pas encore signé avec elle ce n’est qu’une question d’heures...quant  à l’Allemagne se sera peut-être plus long mais le résultat est tout aussi certain. Je n’aurais jamais cru que cela marche aussi vite! Je vous assure qu’on est bien content! Vous m’avez envoyé une lettre du Comptoir au sujet de la conversion de bons de la Défense en emprunt, voulez-vous demander à Vincent ce qu’il me conseille, je n’ai aucun renseignement là-dessus. Alors Denys va vous quitter sou peu, pourquoi ne reste-t-il pas plus longtemps, sa classe n’est pas encore appelée. En tout cas il a de la veine, en fait de guerre il la fera dans une caserne, ce n’est pas toujours très drôle, mais enfin on en revient!

Nous allons recevoir incessamment notre nouveau chef d’Escadrille, le Lt Houlette...on le dit très gentil, j’espère que nous n’aurons pas longtemps à l’apprécier...puisque la guerre va finir! Sur ce bon espoir, je vous embrasse très affectueusement.

 
Dimanche 3 novembre 1918

C’est extraordinaire ce que les soirées passent vite: nous dînons à 18h30, comme sous la tente il ne fait pas très chaud on ne reste pas longtemps à la popote, il me semble que vers 20h je dois être dans ma cagna, eh bien je n’éteins ma lampe qu’entre 23h et minuit!

Ce soir je suis rentré plus tard, j’ai accompagné un pilote de passage dans une cagna qui devait avoir un lit, mais en arrivant , en pleine nuit avec la pluie, on a trouvé la cagna entièrement vide, alors parmi le dédale des tranchées, des fils de fer barbelés, des trous d’obus pleins d’eau il a fallu aller à la recherche du magasinier, enfin après de longues recherches j’ai fini par caser le malheureux pilote, qui se souciait fort peu de coucher dehors! Nous avons “touché” notre nouveau chef d’Escadrille le Lt Houlette, je lui ai été présenté ce soir: impression bonne, c’est un pilote du temps de paix il a quelque chose comme 1500 ou 1800 heures de vol, cela commence à compter! On parle toujours de déménager seulement on ne sait pas si ce sera pour aller en avant ou en arrière au repos. Ça marche très bien, les Boches décollent, comme dit le journal. Il n’y a pas eu dislocation de notre popote comme je vous le disais on a simplement augmenté le prix ce qui nous permettra d’être un peu mieux, de ce fait plusieurs mitrailleurs nous ont quitté...pour arranger tout le monde on ne peut pourtant pas se résigner a toujours être mal! Je n’ai pas encore reçu le fameux beurre annoncé, il me fera grand plaisir car on n’en trouve pas ici. Pour le ravitaillement on peut se procurer pas mal de petites choses aux coopératives avoisinantes, mais à W. il n’y arien, pas un civil, des maisons encore debout il ne reste que les 4 murs et le toit. Il n’a pas encore gelé, du reste les cagnas sont assez chaudes, je passerais volontiers l’hiver dans la mienne mais encore plus volontiers à Grand Clos...et cette perspective n’est plus irréalisable!  ...

 

Lundi 4 novembre 1918

Que de bonnes nouvelles, il parait que l’Armistice est signé avec l’Autriche; les Boches reculent toujours; vraiment nous avons bien la maîtrise de l’air, ces jours derniers j’ai vu passer de escadres de bombardement, c’est majestueux et superbe de voir ces nuées d’appareils, j’en ai compté quatre vingt cinq d’un bout à l’autre de l’horizon. Cela en représente des tonnes de projectiles se dirigeant vers les Boches!  ...

 

Biplace de chasse, Breguet V
© H. de Montgolfier

Le 6 novembre 1918

Où en étais-je resté en fait de projets de déménagements?... Je ne me souviens plus très bien ce que je vous disais dans ma dernière carte, ma bonne petite Maman. En résumé voici: hier matin on devait partir le lendemain à 7h pour X...pas très loin d’ici.
A 17h ordre est donné d’arrêter l’emménagement dans les camions. Vers 22h on vient me chercher dans ma cagna afin que je donne le poids mort et utile de tout l’échelon roulant. Ce matin nouvel ordre de nous tenir prêt à déménager dans les 2 heurs à partir de 18h. C’est très probablement par voie ferrée que se fera notre déplacement, ce serait donc pour aller loin....on fait des hypothèses, la Belgique, l’Alsace à moins que ce soit  l’Autriche! Quoiqu’il en soit cela marche tellement bien ces temps-ci que l’on est content où que l’on aille! On s’attend d’un jour à l’autre à apprendre que l’Armistice est signé avec les Boches. Où que nous allions notre adresse ne changera pas. Mon secrétaire est rentré depuis quelques jours déjà, heureusement  car il commençait à bien me faire faute. Aujourd’hui en plus de mon travail j’ai fait le chauffeur, il a fallu que je graisse et mette en état le tracteur que j’aurai à conduire. Très satisfait jusqu’à présent de notre nouveau chef d’Escadrille. Ci-inclus photo de l’Auteur, comment la trouvez-vous? Très affectueusement.

  
Jeudi 7 novembre 1918

Les événements se précipitent avec une rapidité extraordinaire. Nous ne sommes pas partis...on attend...la signature de l’Armistice probablement et on ne partira ni pour la Belgique ni pour l’Autriche...pour la frontière peut-être. Je pense vous écrire ce soir. J’espère que vous avez fait un bon voyage à Lyon et que vous n’en rapporterez pas de mauvais  microbes. Très tendrement.

 
Jeudi 7 novembre 1918

Ma bonne petite Maman, les événements se précipitent avec une telle rapidité que l’on ne sait plus où on en est. Jusqu’à ce matin on s’attendait à déménager pour aller loin...mais nous avons appris par radio que le Maréchal Foch fixait un rendez-vous aux plénipotentiaires Allemands pour leur donner les conditions d’un armistice, puis nous avons eu les journaux nous apportant quelques précisions puis d’autres “tuyaux” si bien que ce soir on ne doute plus que les conditions de l’armistice ne soient acceptées et cela à brève échéance: les plénipotentiaires doivent arriver demain. Du déménagement pour un pays lointain il n’en est plus question. Nous sommes toujours en instance de départ...ce sera peut-être pour aller faire l’occupation en Allemagne! C’est tellement beau, la Victoire tellement complète qu’il faut renoncer à exprimer comme on le voudrait  tout ce que l’on ressent actuellement. Depuis 4 ans on voyait cette Victoire comme un mirage, il y a 2 mois il nous semblait que la guerre pouvait encore durer des années et maintenant, en 15 jours tout est bouleversé, la fin tant attendue nous paraît tout à coup si proche que l’on a peine à croire à cette heureuse réalité. Nous sommes tous bien joyeux, je vous assure! J’espère que dans une prochaine lettre je pourrai vous dire : “La guerre est finie”. Dans ce bon espoir si longtemps attendu je vous embrasse très tendrement, ma bonne petite Maman.

 
Samedi 9 novembre 1918

Merci, ma bonne petite Maman de vos deux petites cartes du 6 et du 7 reçues toutes deux ce matin, vous êtes un peu “up to date” vous m’annoncez que l’Armistice est signé!

J’espère fortement qu’il le sera demain ou après-demain, en tout cas il ne l’était certainement pas le 7 ! Une fois signé, il y aura encore deux étapes: Signature de la Paix et notre libération, j’espère que ni l’une ni l’autre ne se feront trop attendre pourtant je ne compte pas être définitivement relâché avant le printemps. A propos de la date du traité de Paix, vous savez que j’avais engagé un pari pour fin février. Je crois que j’ai de grandes chances de perdre, j’ai fait un arrangement avec mon partenaire mais pour le conclure il faudrait que Vincent me dise à quel prix il pourrait me procurer 15 bouteilles de Moët et Chandon demi-sec ou simplement le prix actuel de la bouteille. Merci d’avance du renseignement.

Nous sommes donc toujours ici, en instance de départ donc au repos, je crois que nous ne déménagerons pas avant 3 jours, ce serait dit-on pour aller au repos à V. le F. là où est allée Lily il y a deux ans. Cela me semble drôle de n’avoir presque rien à faire, il y a longtemps que cela ne m’était pas arrivé! Mais de toutes façons cet état de choses ne durera pas longtemps et je n’aurai pas à craindre d’être inactif et de m’ennuyer. Si nous devions rester longtemps au repos qui sait si je ne trouverai pas l’occasion de devancer un peu  ma perme?  ...

 
Le 11 novembre 1918

Bonne petite Maman, nous nous attendions d’un moment à l’autre à apprendre que l’Armistice était signé, et Armistice cela signifie fin de la guerre et paix Victorieuse, Victorieuse comme aucun de nous n’osait l’espérer!

Hier soir je lisais mon journal dans mon lit quand j’ai entendu partir des fusées...l’Escadrille à côté de nous en ayant trouvé un dépôt en faisait partir quelquefois mais à 22 heures et par le temps qu’il faisait  j’ai pensé que ce feu d’artifice pouvait bien être en l’honneur de la signature de l’armistice. J’en ai eu la confirmation ce matin. Il faisait un temps bien maussade pour une si heureuse journée et pour un tel événement, pouvait-on réellement rester ici sans rien faire? Évidemment non: notre popote est donc allée en délégation trouver le chef d’Escadrille et lui a demandé de bien vouloir nous donner un tracteur pour aller faire un bon dîner à Châlons  je peux vous dire le nom, plus de guerre, plus de censure). Le voyage fut très gai on était si content! Beaucoup de monde en ville tout était pavoisé, les voitures arboraient toutes les couleurs de l’Entente, on faisait la guerre dans les magasins pour acheter des drapeaux (quelle exploitation! il y a maintenant les profiteurs de la Paix). Déjeuner très cordial et pas mal, un petit tour en ville et la nuit arrivant il a fallu repartir. Que j’aurais voulu voir Paris ce soir, vraiment ce doit être magnifique de voir toutes ces rues pavoisées et la foule en délire, car c’est enfin le jour de la Victoire attendu depuis 4 ans! Vous me direz qu’il faut encore traiter et signer la paix, évidemment, mais à mon avis ce n’est là qu’une “formalité”, tout le mode sait  très bien que la guerre ne peut pas être reprise par les Boches et aujourd’hui a bien été le dernier jour de la guerre .à quand la libération? En attendant nous sommes toujours ici et ne savons encore où nous irons, sera-ce au repos, en Autriche ou sur les bords du Rhin?

Où que nous allions, nous ne serons jamais bien malheureux ce n’est plus la guerre et on s’installera! ... Les cloches de la vieille église de W. se sont réveillées en ce beau jour, je les entend qui se mettent à sonner et pourtant de l’église il ne reste qu’une partie du clocher et quelques pans de murs. Des fusées vertes, rouges et blanches tracent de longs serpents de feu dans le ciel brumeux...et partageant le bonheur que ressentent actuellement des millions d’êtres, je viens, ma bonne petite Maman, vous embrasser plus tendrement encore que d’habitude si c’est possible et vous dire que je pense à l’heureux moment, que l’on peut entrevoir, où je reviendrai définitivement. Très tendrement.

 

Mercredi  13 novembre 1918

Comment s’est passé le jour de l’Armistice à Lyon?

Je ne vous comprends pas lorsque vous me dites que vous auriez préféré être à Charavines. On aime ces jours là voir une foule qui vibre, tout le monde joyeux...tandis qu’à Charavines les gens n’ont guère l’habitude de manifester bruyamment leurs sentiments....à moins  que ce ne soit pour l’augmentation d’un sou le litre de lait! Nous ne savons rien de précis au sujet de notre départ, on parle ce soir de l’Alsace ou de la rive du Rhin: Mayence Coblentz. Ce n’est pas de chance que l’Armistice nous ait surpris dans ce sale patelin, nous n’avions jamais été aussi mal installés. Pour moi ça va encore et puis j’ai du travail, mais pour les pilotes qui n’ont rien à faire ce n’est pas gai surtout lorsqu’il pleut et qu’ils sont obligés de passer leur journée sous ces tôles cintrées...tel Jonas dans sa baleine, cela y ressemble beaucoup! Peut-être recevrez-vous mes lettres avec un peu de retard, on les met à la poste où on peut, nous sommes à 65 km de notre Secteur.  ...

 

Vendredi 15 novembre 1918

Je crains que nous ne soyons ici jusqu’à la fin du mois, ce n’est pas de chance nous n’avions jamais été aussi mal, notre popote est installée sous une tente qui ne tient plus debout aussi je vous assure que les repas sont vite expédiés, le cantonnement est au moins à 2 km ce qui n’est guère pratique, le bureau est également sous une tente où l’on gèle, mais personnellement je n’en souffre pas beaucoup car je n’ai à peu près pas de travail de bureau ces temps-ci. Ces deux derniers jours j’ai fait de grandes promenades, hier c’était avec Sauveur, nous sommes partis à 13h avec point de direction: les tranchées, nous ne sommes rentrés qu’à 16h après avoir été jusqu’aux anciennes tranchées boches. Aujourd’hui avec 3 autres camarades nous sommes allés encore plus loin, nous avons marché pendant 4h30 ce qui représente bien 18 km. nous avons été jusqu’aux positions de batteries boches passant devant la main de Massiges où avait été Eugène et vers la ferme de Beauséjour, butte de Tahun...tout des noms célèbres!

Expédition très intéressante; qu’il reste encore du matériel, fusils, obus, grenades, fusées...et d’obus non éclatés , on en trouve à tous les pas; il y a des endroits où le sol est littéralement jonché d’éclats, le terrain a été tellement pilonné par l’artillerie qu’on dirait un paysage lunaire. Les tranchées boches paraissent avoir beaucoup plus souffert que les nôtres, elles sont entièrement bouleversées, abris effondrés: que de cadavres doivent être enfouis la dessous! Au dessus de certains de ces abris démolis on voit des croix indiquant que des hommes ont été ensevelis là...ils ne le sont pas tous: au détour d’un boyau nous nous sommes trouvés face à face avec un fantassin tué à son créneau...un rat était en train de ronger son squelette. Je vous donne là des détails bien macabres, je n’insisterai pas sur ce sujet, mais j’espère que vous allez me féliciter de prendre sur moi de faire de grandes promenades quoique le pays soit aussi vilain qu’il est possible. ...Je commence à songer sérieusement à ma permission, il faudra que je parte avant un mois et c’est vite passé.  ...

 Le 19 novembre 1918

Savons rien de sûr il paraît que nous irons à l’arrière. Ce qui est certain et que vous avez dû voir sur les journaux c’est que les permes sont portées à 20 jours. A moins d’imprévu je pense partir vers le 6 ou 7 de façon à passer Noël à Grand clos, je ne pourrai probablement pas reculer davantage mon départ pour passer le jour de l’An...ce sera pour l’année prochaine et il n’y aura plus l’arrière pensée que la permission va bientôt finir!


Vendredi 22 novembre 1918

Me demandez quand je serai libéré...pas encore je crois, je ne sais rien d’officiel pour les engagés mais voici que mon camarade Stora rentre de Paris et me donne à parier les choses suivantes: la classe 92 sera libérée dans un mois (ceci pour un de nos camarades), la Paix sera signée les premiers jours de février, je serai libéré avec ma classe c’est à dire en juin...Je n’ai rien voulu parier avec lui, je deviendrais superstitieux à force de le voir gagner ses paris: en juillet, alors que nous étions si bas, il a parié que la guerre serait finie avant la fin de l’année et la Paix signée avant fin février; 15 jours avant la  signature de l’Armistice alors que rien ne le faisait prévoir il s’est trompé d’un seul jour dans la date qu’il indiquait! Malgré tout j’espère être libéré avant juin!

Dernier tuyau: nous partirons d’ici 3 ou 4 jours pour la direction de Nancy... mais tant qu’on ne sera pas parti, cela pourra changer! Vous me demandez ce que je fais, ce que je deviens, mais je crois que je vous l’écris assez explicitement. Quand j’ai eu du temps de reste je suis allé me promener et si je ne suis pas allé me promener c’est que je n’en ai pas eu le temps. C’est simple! Le matin si je n’ai rien d’urgent je me lève entre 8h-8h30 le temps de s’habiller, de monter à la popote, de déjeuner, c’est 10h. Une heure de travail d’un côté ou d’un autre et c’est 11h. l’heure du déjeuner. L’après-midi j’ai toujours du travail jusqu’à la nuit. On dîne à 18h30.  20h je suis dans ma chambre, je devrais m’y ennuyer, eh bien je trouve au contraire que c’est le meilleur moment  de la journée, je suis si complètement tranquille! Je fais un bon feu de bois, je lis, j’écris (vous devez vous en apercevoir!) et il est bien rare que j’éteigne ma lampe avant 23h30... je ne sais pas comment le temps passe! Notre popote est assez mal composée ces temps-ci, il y a des clans, on ne s’entend pas... je reste tout à fait neutre dans les discussions qui ont la plupart du temps pour sujet, des choses tellement insignifiantes! Seulement il en résulte qu’après chaque repas chacun rentre chez soi, il n’y a plus de réunions et de soirées passées ensemble comme autrefois.  ...


Samedi 30 novembre 1918

Depuis tout à l’heure 15h. me voici rentré à l’Escadrille. Ce n’est pas une rentrée ennuyeuse puisque je sais que dès notre déplacement effectué je vais repartir et cette fois pour 20 jours. Ce petit voyage à Paris s’est fort bien passé, un peu rapide par exemple, car en somme je n’ai eu qu’une journée complète.

Ce matin à 8h. j’ai pris ou plutôt nous avons pris le train (nous étions 12 de l’Escadrille), qui nous a laissés à 11h30 à Châlons  où nous avons déjeuné puis un tracteur nous a déposé ici vers 15 heures. J’ai trouvé vos deux bonnes lettres de dimanche et lundi ainsi que le colis de beurre que je n’ai pas encore goûté mais qui me parait excellent. Merci beaucoup de m’envoyer aussi souvent des colis... ce n’est pas de trop, on mange si mal ces temps-ci! Mais dès réception de cette lettre ne m’envoyez plus rien car je serai  je pense sur le point de partir: il est à peu près sûr que nous partons mardi pour Chaux près de Belfort (7 km) une fois installés je demanderai ma perme. (On a maintenant officiellement le droit de dire où l’on se trouve). Mon ami de La Fouchardière est enfin rentré de perme; je lui est donné asile dans ma cagna, on bavarde beaucoup le soir au coin d’un bon feu de bois, mais cela ne va pas durer puisque nous allons très probablement partir après-demain.

... Ai vu passer le roi d’Angleterre avenue de l’Opéra.  ...

 
Mardi 3 décembre 1918

Ma bonne petite Maman, nous avons enfin fini par déménager! A 11h30 nous avons quitté Wargemoulin et nous nous dirigeons à petites journées sur Chaux (7 km de Belfort). Peut-être n’y resterons-nous que peu de jours devant regagner les environs de Mulhouse, mais j’espère avoir ma perme avant ce nouveau déménagement qui n’est du reste que d’une quarantaine de kilomètres. Nous allons mettre encore 3 journées complètes pour arriver à Chaux, on ne se foule pas, les étapes prévues ne sont que de 70 à 80 kilomètres!

Pourvu que nous ayons un meilleur temps qu’aujourd’hui! Temps brumeux puis brouillard et pluie si bien que les avions n’ont certainement pas dû arriver.  Nous ne sommes pas trop mal installés ce soir, on a des lits, c’est déjà quelque chose. Pour les autres étapes on sera certainement bien, car nous nous arrêtons dans de petites villes. ...


décembre 1918

C’est hier vers 13 heures que nous sommes arrivés en bon port à Chaux. A Lure nous avions enfin retrouvé le soleil qui nous avait totalement abandonné depuis notre départ, aussi ce voyage qui aurait été ravissant par beau temps s’est changé, par ce brouillard et cette pluie, en véritable corvée. Nous avons heureusement eu de la chance pour nos 3 cantonnements, à Bains les Bains particulièrement  nous avons été merveilleusement bien reçus. Ici ce n’est pas mal mais c’est toujours l’installation dans des baraques ce qui ne vaut pas une bonne chambre et un bon lit! Nous n’aurons pas notre courrier avant le 10, c’est long! Je n’ai pas encore eu l’occasion de parler au Lieutenant de ma permission... peut-être cette lettre vous arrivera-t-elle après mon arrivée... enfin dans l’incertitude je vous l’envoie toujours, mais de toutes façons devant vous revoir sous peu je n’ai pas de goût à vous écrire longuement. A bientôt et mille bonnes tendresses.

 
Biesheim le 10 décembre 1918

J’espère que vous recevrez de mes nouvelles plus régulièrement que je ne reçois des vôtres. Toujours pas de courrier, on ne sait même pas du tout quand nous le recevrons. Les dernières nouvelles datent du 28, vous voyez que ce n’est pas très récent.

A part ce gros inconvénient tout va très bien; comme je vous le disais hier nous sommes arrivés ici en très bon port. Ce matin un tour à l’ancien terrain d’aviation  boche qui est à côté d’ici, cet après-midi nous sommes allés sur les bords du Rhin à 2 km. D’ici en face de Vieux Brisach. C’est très curieux, je regrette de n’avoir pas eu ces derniers temps d’appareil photo, j’aurais pu faire de jolis clichés. Je n’ai pas grand goût à vous écrire longuement car je me demande si je ne vous arriverai pas avant mes lettres. Vu le temps nos avions ne sont pas encore arrivés, mais dès l’arrivée du Lt. H. je lui demanderai de partir; ce sera long comme voyage! Je n’ai pas grand regret de retarder mon départ car ainsi je pourrai passer le jour de l’An à Grand Clos et suffisamment de jours après pour ne pas avoir la préoccupation d’un départ imminent. A bientôt et mille bonnes tendresses.

 

Biesheim,  le 11 décembre 1918

Je me préparais à demander ma permission quand nous avons reçu l’ordre de partir pour Neuf Brisach. C’est tout à l’heure que nous avons franchi l’ancien poteau frontière et à la nuit nous arrivions ici où nous resterons quelques jours en attendant que nos baraquements soient prêts. Bon voyage, bien installés et très bien reçus, on ne se fait comprendre que difficilement. Je partirai dès que je le pourrai, soyez en sûre! Pas de lettres depuis 9 jours j’espère que nous en recevrons demain. Bonnes tendresses.

  

FIN DES LETTRES DE RAYMOND DE MONTGOLFIER

Epilogue

A son retour, Raymond de Montgolfier se marie. Il fonde une famille et change son mode de vie. L’aviation ne le pas- sionne plus autant et il cesse ses essais ronatiques. De la guerre,  il  garde  un  intérêt  pour  la  radio  et  écoute  «les ondes» depuis une grande antenne fixée à Grand Clos. Il devient un industriel consciencieux et déposera même des brevets pour des perfectionnements dans la papeterie. Pour lui, la guerre était du passé.

Il décède en 1941à 55 ans.


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