Histoire sans patrimoine : Trellins, le hameau rasé  (Vinay)

Mise à jour : 26-1-2008

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Certaines communes ont perdu la mémoire d’activités artisanales ou industrielles parce que les bâtiments qui auraient pu  les fixer dans le passé collectif ont disparu. Chroniques Rivoises vous proposent de découvrir dans les prochains numéros, en descendant l’Isère, trois  papeteries » oubliées » : Vinay (Trellins), Izeron et La Sône.

 carte postale de Vinay  (Trellins)

            Quelles furent les motivations qui poussèrent Pierre Selim Devilaine, natif de Pont de Vaux (Ain) et négociant installé à Saint Etienne, à venir à Vinay et à fabriquer du carton ? La biographie de ce chef d'entreprise permet de rappeler l'existence d'un site industriel local qui est aujourd'hui occupé par des champs de maïs. La carte postale ci dessous est la seule vue de ce hameau de Vinay que nous ayons pu retrouver.

 

Jean Marie Selim Devilaine

Sa famille était dans le négoce de draps et que se soit par sa mère, son père ou son épouse, personne ne fréquentait notre département. Son prénom est déjà une énigme tant il était peu courant au début du XIX. Il devait toutefois plaire à ses parents qui ont aussi appelé une fille Sélima et on choisit pour les deux autres frères des prénoms également peu usités Nicétas et Vivantial.

Jean Marie Selim (1802-1884) est un entrepreneur qui voyage ! Négociant à St Etienne(42) en 1825, à Pont de Vaux (01) en 1833, à Paris en 1837 et finalement à Vinay en 1858 (38), il semble avoir pris sa retraite auprès de son fils dans la vallée de la Romanche.

 

Après un début de carrière dans le négoce, il hume l'esprit du temps et s'engage résolument dans le sens de l'industrialisation. Sa vie montre que par deux fois, il a fait le pari de la nouveauté. Son fils héritera de cette foi en l'investissement technique. En 1837, il avait acheté un brevet et fondé «la compagnie de l’apprêt hydrofuge » sous la raison sociale « Devilaine et compagnie ». C’était un créneau nouveau , à une époque où l’amélioration de l’habitat était un souci récent et qui passait , entre autre, par la lutte contre l’humidité. Nous n'avons pas pu trouver d'information sur la pérennité et la prospérité de cette entreprise.

 JMS Devilaine

                       

Trellins, un site industriel

Le 7 mai 1858 il achète avec l’argent de la dot de sa femme un site industriel déjà ancien mais qui n’est pas mis en valeur (1).  Sans remonter très loin il y a en 1839 la faillite du maître de forge, Pierre Plantier. Un financier grenoblois, Giroud, qui investissait  l’argent de ses clients dans de petites industries, en prend le contrôle et la loue aux frères Blanchet . Ces deux derniers, cousins des Blanchet papetiers de Rives, étaient également maîtres de forges à Tullins et cherchaient à s’étendre. En 1843 Giroud fit faillite et ses biens furent vendus (2). Jean Baptiste Monin, maître de forges  à Voiron l’acheta et y installa son fils. Ce dernier doit s’arranger avec Blanchet frères qui ont un « bail mensuel et verbal ». En 1857 le fils Monin fait faillite à son tour et c’est sa femme qui rachète l’ensemble. Elle le revend avec un petit bénéfice pour 15 000 francs.

 

JMS Devilaine s'installe à Grenoble et prépare un projet de papeterie, daté du 4 janvier 1859 sur un plan détenu par la bibliothèque municipale de Grenoble. Puis il demande au nom de la société Devilaine et Cie  l’autorisation de transformer l’usine à fer en papeterie. Il obtient l’accord du Préfet de l’Isère le 24 mars1859. Il a 57 ans; sa femme décède brusquement. Il va gérer sa société durant un peu moins de 10 ans. Nous ignorons tout de cette période . Quelques reçus de JMS Devilaine que nous a communiqué son descendant nous apprennent qu’il est en fait producteur de cartons et qu'en novembre 1868, il était toujours manufacturier à Vinay (3). Détail : d’après le quitus des contributions directes, il a un chien , taxé 1.50 francs de l’époque ! (4) .

signature de JMS Devilaine 

Vers 1869 il la cède à la société des forces motrices du Vercors dont le siège social est à Valence. C’est la troisième activité industrielle du site en moins de 10 ans. Jusqu’à présent l’énergie hydraulique du ruisseau de Tréry était utilisée sur place. Désormais elle sera déplacée. Les bâtiments sont peu à peu abandonnés. EDF rachètera le site en 1948, après une brève existence sous le nom d’énergie industrielle SA.

 plan du site en 1869 réalisé par monsieur Alain Schrambach d'après un document de la bibliotjèque

plan

Une descendance novatrice

Léon Devilaine (Paris 6/11/1843- La Truchère 4/10/1919) son fils, sera diplômé ingénieur centralien à Paris en 1865. Il viendra s'initier à la cartonnerie  chez son père puis sera directeur à partir de 1871 des papeteries Neyret à Rioupéroux (commune de Livet et Gavet). Il fut un patron et un papetier important et renommé dont nous vous ferons le portrait dans un prochain numéro. Comme son père , il finança de nombreuses sociétés innovatrices dont certaines devirent célèbres comme Pathé (phonographe, pellicule vierge et cinéma). Passionné par les automobiles, ami du constructeur Richard, sa fille Marie Louise sera la première femme a obtenir le permis de conduire en France.

 

 

Le hameau a disparu. Il reste deux fermes sur le talus. EDF a fait raser les ruines du hameau et loue les terrains. Le stand de tir actuel est sur la partie arrière du hameau. La partie basse est immergée car le barrage en aval, à Beauvoir, a fait monter le niveau de l’Isère.

 

Si vous passez à pied vers Trellins, en passant sur le vieux pont suspendu, ou bien sur l’actuel, vous pourrez observer ce site oublié.

 
 

Notes:

1-notaire Giroud à Grenoble le 7 mai 1858

"Catherine Mélanie  Eymard, propriétaire, domiciliée à Trellins, épouse séparée de biens de JB Monin …vend au prix de 15 000 francs, 10 000 francs au 30/6/1860 et 5000 francs au 30/6/1861 à JMS Devilaine, négociant et propriétaire , domicilié à Grenoble, qui utilise la dot de sa femme …une propriété à Trellins, composée de bâtiments d’habitation, hangar, fourneaux, forges, usines, cours d’eau, cour, terres et bois, sous les cotes cadastrales : section E 1635, 1643 à 45, 1644 bis, 1648 et 1648 bis, 1649, 1654 à 58 et 1663…" Elle garde un bâtiment (maison ?) dont l’assurance sera payée par S. Devilaine.

2-Le fils de Pierre Plantier était maître de forge à Charavines et dépendait de ce même Giroud. Sa taillanderie fut saisie, puis vendue et finalement transformée en papeterie en 1847.

Lire à ce sujet Chroniques Rivoises n°       : la papeterie à  Charavines.

3- reçu « M Devilaine, fabricant de cartons » la somme 4180 frs »du 23/12/1867

4-Le salaire d'un ouvrier était de 2 francs par jour à cette époque.

 

Sources :INPI (copie du brevet).

Archives privées de Ph. De Lamberterie :

Archives communales de Vinay ( cadastre)

Informations communiquées par monsieur L. André

Belhoste JF- Les forges d’Allevard – (sur la faillite Giroud et l'implication de Plantier père, maître de forges à Trellins)

Archives départementales de l'Isère