Littérature et histoire locale : San Antonio et la papeterie

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mise à jour  24-1-2008

Article publié dans la revue "chroniques rivoises". (1)

A travers deux exemples nous attirons votre attention sur le lien parfois étroit entre l'histoire et l'art. Les intrigues policières à des époques historiques différentes font l'objet de collections spéciales chez de nombreux éditeurs. Ainsi Robert Van Gulik nous promène dans la Chine Impériale au Moyen âge ; Ellis Peters au royaume d'Angleterre au XIIe siècle. Sans aller aussi loin, L'Isère fut une muse modeste, mais une muse tout de même.

Si le "polar" n'a pas aux yeux de tout le monde le statut d'œuvre littéraire, il demeure néanmoins une production originale dont le succès ne  cesse  de croître. Originaire de Saint-Chef (vers Bourgoin-Jallieu), Frédéric Dard fut un des maîtres du roman policier français, avec un personnage plus célèbre que son auteur : San-Antonio.

Nul ne saura jamais exactement ce qui a inspiré l'auteur pour "Passez- moi la Joconde". Toutefois, des indices nous permettent d'affirmer une place privilégiée de l'histoire locale. Comme Dauphinois, il avait connaissance que des papiers fiduciaires avaient été fabriqués dans notre région et l'omniprésence des cartonneries à Jallieu et des papeteries à Saint-Victor de Cessieu ne put que l'aider à échafauder son scénario.

Les éléments du dispositif de sécurité de l'usine sont réellement comparable à ceux de la papeterie de la Poype à Rives où BFK enroulait des bobines de futurs billets; D'ailleurs , l'idée même que les rognures de ce papier pouvaient disparaître, n'est pas si innocente que cela. Des Rivois en ont vu circuler des exemplaires…en dehors de l'usine.

"Laissez passer la Joconde"

couverture san antonio jocondeCe livre de poche fut publiée d'abord dans la collection spécial-police sous le numéro 48 puis réédité en 1972 par les Editions du "Fleuve Noir" qui nous ont autorisées à vous proposer des extraits de l'enquête.

©1972, Editions "Fleuve Noir", Paris

édition 1968 édition 1968 édition 1972

Pour apprécier le style de Frédéric Dard…

 

Ch 1-p11-12.

C'était bien un chien qui se tordait sur la route. Dans la clarté de mes phares, je l'avais pris pour une feuille de journal chiffonnée et agitée par la brise nocturne.  Mais, au fur et à mesure que je m'en approchais, je voyais qu'il s'agissait d'un clébard.  Un clébard blanc.

Il s'était fait sucrer par une tire et il remuait encore les cannes, mais il devait avoir les reins cassés.

En le doublant, je sentis quelque chose grincer dans ma boîte à pitié.

Je freinai sec, je coupai le jus et je descendis de voiture. On ne pouvait plus rien pour lui. Ou alors fallait être le Petit Jésus soi-même. Et je ne suis pas le Petit Jésus.

Il agonisait salement, ce pauvre clebs. Ses pattes de devant raclaient le goudron frénétiquement.  Des petits cris douloureux et brefs s'échappaient de son museau barbouillé de sang.

Tout ce que je pouvais faire pour sa pomme, c'était de lui filer un atout définitif pour l'envoyer direct au paradis des cadors. Seulement j'avais rien sous la pogne...

Je pensai alors à la manivelle de ma voiture.

Moi, pour tout vous bonir j'ai rien du massacreur de chiens. Sans être du genre «susucre-à son-Médor», j'ai assez de sympathie pour les cadors.

Aussi, fut-ce en serrant les dents que je lui balançai un vache coup de manivelle sur l'arrière du bocal.

Ça fit un drôle de bruit. Le chien poussa un petit cri dérobé, ses pattes se raidirent et il demeura inerte sur la route comme s'il était clamsé depuis des plombes!

Je poussai un juron.  En l'assommant j'avais gagné le canard, à savoir un jet de raisiné sur le bénard.

Après ça, soyez bon pour les animaux.

La situation initiale

Ch 1-p 21.

Je courus jusqu'au véhicule.

Ma traction-berline était transformée en cabriolet décapotable. On eût dit qu'une main gigantesque l'avait ouverte d'en haut avec un ouvre-boite, tout comme une vulgaire boite de conserve.

L'intérieur était noirci. Tout était calciné, y compris mes deux passagers. De Sonia et de son vieux , il ne restait que deux tas de bidoche racornis et sanguinolents. Par terre, je vis le râtelier du père La jarretelle. Je regardai ce qui restait de Sonia.  C'était pas racontable.

Je fis quelques pas en direction du talus et je me mis à dégueuler, sauf votre respect, parce qu'en pareille circonstance, c'était vraiment la seule chose à faire.

Une piste sérieuse

 

Ch 2-p 26.

Il y a un silence.

-Avez-vous lu Kaputt? demande-t-il brusquement.

C'est vraiment la dernière question à laquelle je m'attends, et c'est un tort, parce que, avec lui, il faut s'attendre à tout!

- De Malaparte?

- C'est ça : de Malaparte!

-        Oui, mais il y a longtemps.

- Souvenez-vous!  Dans Kaputt, Malaparte raconte que lors de la dernière campagne de Russie, les Soviets avaient dressé des chiens à faire sauter les panzers allemands.  Pour cela, ils leur avaient appris à aller chercher de la nourriture sous ces engins.  Lorsque les blindés boches arrivaient, ils lâchaient les chiens affamés sur eux.  Or ces pauvres bêtes portaient une charge d'explosif autour du cou, et une antenne servait de détonateur...

- C'est juste, oui!  Et vous croyez que ce chien serait venu de Russie? Je gouaille.

J'oublie toujours que le Vieux a une sainte horreur des plaisanteries.

- Certainement pas, mais cela aurait pu donner une idée à quelqu'un... Où l'avez-vous trouvée, cette bête?

-   A la sortie d'un bled qui s'appelle La Grive (1), sur la route Lyon -Grenoble.

-    

(1) localité voisine de Bourgoin-Jallieu

Du suspens…

Ch 14- p 171.

Elle blêmit et ses yeux s'élargissent infiniment.

 - Mort assassiné, je précise.  Ah ! Vous êtes tombée sur une drôle d'équipe, mon petit... Il y a à la tête de tout ça quelqu'un qui ne recule pas devant le définitif... Ce quelqu'un supprime comme à plaisir tous ceux qui, de près ou de loin, ont trempé dans cette sale affaire. J'ai idée que vous n'êtes pas en sécurité, ma belle... Pas du tout, du tout!

Elle a peur. Elle tremble...

- Vous feriez mieux de vous mettre à table.  De la sorte, vous seriez arrêtée et garantie contre les balles de revolver que le quelqu'un dispense avec tant de largesse...



On se rapproche du dénouement.

Ch 17- p 200-201.

 « Vous êtes une intrigante, madame Baulois.  Une femme cupide, une ambitieuse... »

- Très joli, murmure-t-elle.  C'est votre cerveau surchauffe qui vous fait déduire tout cela?

- Oui, j'ai un calorifère sous le cuir chevelu, ma petite dame... je comprends maintenant combien il est tentant pour une personne de votre espèce d'être l'épouse d'un gars qui fabrique du papier monnaie... Vous avez dû calculer longuement votre coup.  Qui sait, peut-être n'avez-vous épousé Baulois que pour vous installer dans l'usine?  Une fois en place, vous avez dressé vos batteries.  Seulement, ce papier est plus surveillé que du lait sur le feu.  Le seul moment où il était accessible, c'était la route, lors de son transport à Paris.  Vous avez donc établi un dispositif de contrôle des sorties.  Mais votre vie matrimoniale a été vite disloquée. Baulois n'a pas inventé l'eau tiède, pourtant il s'est rendu compte rapidement que vous n'étiez pas la compagne idéale et il a en partie rompu les ponts.  Lors de la première affaire de vol, c'est par lui que vous avez su l'heure de départ du convoi.  Le stock étant épuisé, il fallait le renouveler.  Mais Baulois ne parlait plus de ses affaires.  Peut-être à la suite du premier accident, a-t-il eu des doutes... Alors vous avez compris qu'il fallait se retourner vers la secrétaire qui, elle, pouvait donner le renseignement.  Compère a fait ce qu'il fallait pour cela!

Compère!  Exportation, importation!

- C'est à l'étranger que vous écouliez les faux billets, n'est-ce pas?  Vous aviez ainsi les coudées franches. La Banque de France risquait beaucoup moins de découvrir que des billets avaient plusieurs fois le même numéro. Convertis en dollars ou en livres, ils devenaient une valeur solide...

« Vous aviez tout mis au point.  Vous n'êtes pas dépourvue d'un certain romantisme, puisque vous aviez patiemment dressé un chien à courir sus aux camions... Drôle de combine... M. Malaparte y avait déjà songé... »

Fiction ou réalité ?

Nous avons  consulté les anciens numéros du "Dauphiné libéré" et du "Réveil". Il y a eu une "affaire" à Rives. Si un quotidien en a fait trois articles, l'autre (le Réveil) n'a consacré que quelques lignes en un seul article. On retrouve des similitudes avec le scénario de San Antonio.

Dauphiné Libéré 5 août 1946 (mardi - 1ere page )

 

"Une caisse de papier destinée à la Banque de France disparaît à Rives"

"Il y avait de quoi imprimer pour 30 millions de billets de 500 F"

Rives le 4 août. " On sait que depuis 1939 les Papeteries de Rives fabriquaient du papier spécial filigrané destiné à la Banque de France. Ce précieux papier est emballé dans des caisses hermétiquement closes qui sont chargées dans un fourgon blindé qui les transporte à la banque de France à Paris soit directement par la route, soit à la gare de Rives, où elles sont expédiées dans un wagon blindé.

Or ces jours derniers un de ces camions qui enlevait du papier destiné à imprimer une valeur de 30 millions de billets de 500 F a disparu de l'usine de la Poype.

                Plusieurs inspecteurs de police sont venus enquêter mais leurs investigations n'ont encore donné aucun résultat. C'est le 1er détournement de papier pour la banque de France commis depuis 1939 à Rives".

 

Le Dauphiné Libéré du 20.8 (3e page )

 

                "Sur la piste des 30 millions de papier fabriqué à Rives."

Deux des voleurs sont arrêtés. Grâce à cette belle prise tiendra-t-on bientôt la bande des faux monnayeurs ?

Grenoble le 19.8. Depuis près d'un mois la police enquête à Rives au sujet d'un vol important commis aux papeteries où est fabriqué le papier de nos billets de banque. 60 mille planches de 12 billets de 500 F avaient disparu. Il ne s'agissait encore que de papier filigrané destiné sans conteste pour de faux monnayeurs qui pouvaient mettre ainsi 30 millions de fausses coupures en circulation. 

                L'enquête s'avéra difficile. Mais l'attitude étrange d'un chauffeur de chaudière Antoine Da Ronck 27 ans domicilié à Renage employé aux usines de papier de la Poype donna une piste. Elle était bonne puisque samedi dernier Da Ronck habilement cuisiné donnait son complice. Ce dernier qui se cachait à Lyon fut arrêté à son tour dans cette ville. C'est un certain Roger Garnier 25 ans autre employé des papeteries qui joua un certain rôle à Rives aux heures de la Libération.

Ronck et Garnier seront interrogés jusqu'à ce qu'ils avouent qui les paya pour accomplir leur méfait. Ils travaillèrent -moyennant une somme dont on cherche à étudier le montant - pour le compte de faussaires d'envergures. Ce sont eux les dangereux malfaiteurs, les 2 Rivois ne semblent être qu'un mince gibier. En tout cas la piste est bonne.

 

Le Dauphiné Libéré du  Mercredi 21/8 ( p 3)

 

                L'affaire de Rives approche-t-elle de son dénouement. Le commissaire Col et les inspecteurs Bessond, Tourre et Chalon se sont de nouveau rendus à Rives afin d'enquêter sur les vols de papiers filigranés des papeteries de la banque de France.

Après la double arrestation annoncée hier il semble que la police soit sur une piste solide, celle des faux monnayeurs. Da Ronck et Garnier Roger ne sont en effet que de lointains comparses, deux hommes de paille que les faussaires ont facilement soudoyé. Mais c'est à Paris que le nœud de l'affaire tenait encore. Pas pour longtemps il semble : l'affaire de Rives doit approcher de son dénouement. Un dénouement qui causerait quelques surprises !

 

Les journaux suivants n'en disent pas davantage. L'affaire a-t-elle  été "étouffée" ?

 

Pont de Claix n'a jamais produit de papier fiduciaire. En Isère, seules les papeteries de Voiron et des Gorges, Renage et BFK à Rives/Fure ont eu cette production.

 

Une anecdote à l'origine d'un roman d'Académicien.

En 1912, Henry Bordeaux publiait "La neige sur les pas". Les éditions "Livre de poche" ont réédité cet ouvrage, comme de nombreux autres concurrents.

Henry Bordeaux (1870-1963) était un avocat haut savoyard qui peu à peu devint un écrivain réputé. Il fut élu académicien en 1919.

Il rédigea une autobiographie, intitulée "Histoire d'une vie", composée de 11 volumes que les éditions "Plon" diffusèrent. Elle est consultable à la bibliothèque municipale de Grenoble (côte V 17.701). Dans le volume 3, page 260, nous trouvons le passage suivant :

"Contrairement aux sujets que je portais en moi depuis que j'avais quitté le barreau pour suivre ma vocation de romancier, la maquette de la Neige sur les Pas me fut inspirée par un fait divers.  En juin 1909, deux touristes, un homme et une femme venant de Voreppe en Isère, s'égarèrent dans les montagnes de la Grande-Chartreuse.  Une équipe de chasseurs alpins ne devait les retrouver que quelques jours après, au Pas de l'Échelle où une énorme roche domine d'une dizaine de mètres le lit de la Roize : lui mort depuis la veille au soir, elle vivante, mais à demi-morte. On parvenait à la ranimer; il : un industriel de Grenoble; elle :sa maîtresse, femme d'un employé.  Cet employé lui pardonna. On m'a dit qu'elle récidiva peu d'années après, et qu'il avait fait de larges emprunts à la caisse de la compagnie à laquelle il appartenait.  C'était peut-être pour avoir l'air d'ironiser après avoir lu mon roman.

Or je me suis emparé de ce fait divers, mais pour le travestir en drame de conscience.  Après l'avoir ruminé toute une année, je suis allé au mont Vélan, proche le Grand-Combin dans la direction de l'hospice du Grand-Saint-Bernard, choisir l'emplacement de l'accident en montagne.  Thérèse Romeney et André Norans s'aimaient d'un amour coupable, mais d'un grand amour…" (texte complet)

Pour être précis, il faut savoir qu' "il" et "elle" habitaient autrefois, la vallée de la Fure.

 Couverture du livre de poche 1969

bordeau1969


Et si les Chroniques Rivoises « supportaient » encore la littérature ?

Vincent Patria, natif de Renage, un ancien des bancs scolaires de Renage et de Rives, et de la « Nat » ( ENP Voiron) profite de sa retraite , après une carrière chez Merlin-Gerin / Schneider, pour rédiger des énigmes policières aux accents historiques et locaux.

Nous lui avons demandé d’écrire une énigme pour les lecteurs de « Chroniques rivoises ». On peut la lire sur son site internet. C'est une énigme intitulée : Les EPEES de RIVES.

 

Avertissement : Cette énigme inspirée d’un fait historique réel, puisque les épées de Rives ont bien existé du XVIe au XVIIIe, est une fiction où personnages et lieux sont imaginaires. Par contre le château de Bressieux est bien authentique.

Vous pouvez trouver l’ensemble de ses œuvres sur internet car tous ces textes sont accessibles gratuitement sur le site Black Polar de Vincent Patria. (webmaster : Franck Rey) :

http://perso.wanadoo.fr/black.polar

Vous plongez dans l’Univers noir du commissaire Blondel.

Un bon conseil, soyez prudent, ne vous découvrez pas,

 méfiez-vous …. même de votre ombre !

L’index donne accès aux différentes rubriques. Les énigmes à résoudre, Les Intrigues policières et les Chroniques (lecture des chroniques déconseillée aux personnes sensées), Les Romans policiers, la page Fantastique et Science-Fiction et la page Enfants.

Bibliographie (extraits) de Vincent Patria:

Polars :  3 Bulles noires sur Grenoble - La tête dans l’étau - Le troisième œil - Meurtres en série pour une place à l’ombre -Terreur en Chambaran - La Bièvre Rouge - Embrouille à Parménie .

       Fantastique : La vie qui tue – La sorcière des Monts d’Arrhée

      Science-Fiction : Main noire sur l’Atlantide – Tectonus

Conte: Les mystères de Renage
Roman de Société : Les nouveaux Serfs (cadre : Merlin Gerin/Schneider)
Enigmes policières : 4 recueils d’énigmes policières, dont "des chrysanthèmes pour Marini" qui se déroule dans l'établissement thermal d'Uriage


R. Chaboud et L L. Ferrière

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