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texte publié dans Chroniques rivoises n°37, mai 2004

La vie quotidienne et les faits divers du XIX ème siècle sont omniprésents dans la chanson populaire. La vie est-elle moins désespérante en chantant ? Nous allons vous présenter quelques complaintes de notre région en relation avec des crimes. Sans revenir à la célèbre "complainte de Mandrin" qui nous rappelle le temps de la contrebande  au XVIII ème siècle, nous utiliserons des délits de droit commun. Cette légère chronique locale nous rattache à l'histoire des mœurs qui est si difficile à traiter. L'ambiance de ces goguettes rappelle "Les mystères de Paris" d' Eugène Sue, la biographie de Vidocq et plus proche de nous l'affaire de Peyrebeille (sur le plateau ardéchois) que Fernandel a immortalisé dans "L'auberge rouge".

"Les portes du pénitencier , Bientôt vont se fermer, 

Et c'est là que je finirai ma vie , Comm'd'autres gars l'ont finie"

Affaire Tirard- Gatel (Miribel-Moirans)

Natif de Miribel (Isère), il se fait remarquer à l'âge de 17 ans , en 1843 , en tirant sur son oncle. Puis il s'essaie à l'escroquerie et va méditer durant deux mois en prison. Il multiplie ensuite les agressions sur sa parentèle et sur les personnes qu ont témoigné contre lui. Ainsi il étrangle le sieur Guiboud sur la route de Voiron. Le 3 août 1851 il rate sa cousine sur laquelle il avait fait feu avec un pistolet et, de rage,  porte 5 à 6 coups de sabre sur la tête de sa tante. Ecroué à Grenoble, il s'évade et assassine Victor Cotte. Arrêté à Arras le 15 mars 1852, jugé à Grenoble, il est guillotiné à Voiron le 17 août 1852. Une complainte résume sa vie.

 

Affaire Jouglas 1854 (Sermerieu)

Le fils d'un cultivateur de Sermerieu noie la domestique de son père à laquelle il avait fait un enfant. Il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité

 

Affaire Chenavas- Veuve Moiroud (Chatonnay)

JM. Chenavas, 56 ans cultivateur à Chatonnay et sa maîtresse Anne Goudon , épouse Moiroud , 38 ans, furent condamnés à la réclusion à perpétuité pour avoir tué le mari à la fois gênant et violent avec sa femme. Ils avaient fait brûler le corps de la victime dans un four. L'épouse du criminel Chenavas fut exhumée et une autopsie démontra qu'elle avait été empoisonnée à l'arsenic.

 

le crime du fumier 

Dans la complainte de 1878,  la maîtresse  est désignée comme l'instigatrice des crimes. Elle attire dans un cabaret appelé "Le Fumier" la victime (un certain Delert) que son complice assomme (lire la chanson). Il existe à la bibliothèque de Grenoble un plan d'un autre meurtre qui eut lieu dans ce cabaret.

 

"La morale de cette histoire"

 

L'étude de la composition de ces complaintes montre qu'elles sont écrites toujours sur le même canevas. On interpelle l'auditeur avec des références géographiques : " Gens de Voiron et de St Geoire" ou "Frémissez tous, habitants de l'Isère ".

Puis les identités sont précisées: " la connaissance d'un tendron, brunette au minois adorable elle avait nom Jeanne Royer… Chevalier pour l'assassiner..", " Moiroud la femme sanguinaire… Chenavas l'homme cruel et lâche" et "Tirard Gailler jeune encore…".

 

L'action efficace et concertée de la police et de la justice sert de menaces:

"Mais aussitôt la police

 Qui veillait sur ce brigand

 Vient le mettre incontinent

 Dans les mains de la justice

 Qui punit les scélérats

 De leurs affreux attentats"

 

Tirard-Gatel (appelé improprement Gallier dans le texte de la complainte) fut le seul à être exécuté. Les amants adultères de Chatonnay et Jouglas finirent au bagne. Chevalier et Royer bénéficièrent d'un jugement plus clément car ils furent déportés outre-mer (ici la Nouvelle Calédonie) mais restèrent libres de

"Respirer les brises

que l'on respire à Nouméa".

 

"La morale de cette morale, c'est que les femmes…"

 

Sauf pour l'irascible Tirard-Gatel qui semble animé d'une colère peu commune, les relations homme/femme semblent être la clé de toutes ses mésaventures, autant de leur auteur que de leurs victimes. Ainsi, pour les seconds, "De Delert … tandis qu'il faisait sa cour, Jeanne avait un bien autre amour…" La complainte nous apprend qu'il se met sur son 31 pour accompagner la belle à une sortie campagnarde hivernale!. Et pour les premiers, "Femme adultère, elle a su faire… Chenavas …vient frapper son rival". D'ailleurs une chanson ne se termine -t-elle pas par un avertissement solennel aux hommes qui content le guilledou et fréquentent les cabarets (strophe 20 de la complainte du fumier) ?

 

Une chanson douce que me chantait ma maman.

Ces complaintes plaignent toujours les familles de ces hors-la-loi : " fils d'une famille honnête" (Tirard). La morale est à la fois éducative et familiale:

"N'oubliez pas, pères et mères

 de vivre chrétiennement,

 afin d'être à tout moment,

 un exemple salutaire

 et préservez vos enfants

 de mon funeste accident ?

 

Nous pourrions rapprocher cela d'un autre refrain connu mais plus récent:

"O mères, écoutez-moi
 Ne laissez jamais vos garçons
 Seuls la nuit traîner dans les rues
 Ils iront tout droit en prison…"

L'air de Fualdès correspond à un fait divers qui fut un des premiers, par les détails mais aussi par les différents épisodes relatés dans la presse, à faire l'objet d'une goguette. Fualdès , procureur de Rodez, fut assassiné en 1817 par des voleurs qui jetèrent son corps dans une rivière. A partir de ce canevas, les textes se multiplièrent. Le contenu  est construit autour d'un conducteur qui est donné dans le tableau ci-dessous.

 

 

Complainte

la mort de Tirard- Gatel

La complainte du fumier

Sans nom

Affaire Chenavas

Air

Air de Fualdès

Air de Fualdès

Air du cantique de saint Roch

Nombre de strophes

20

24

8

 

 

 

 

Localisation du fait divers

N°1

N°1 et 2

N°1

L'identité du criminel

N°2

N°3, 4 et 5

N°1 et 3

Sa famille

N°3

 

 

Ses méfaits

N° 4 à 8 puis 12 à 15

N° 6 à 21

N° 2, 4 à 6

Arrestation

N° 9 puis 16

N°22

 

Jugement

N°10, 17 et 18

N°23

N°7

L'exécution

N°19

 

N°8

La morale

N°20

N°24

N°7

 

Il existe aussi une "Grande complainte chabeuilloise"(partie 1 ; partie 2) qui confirme notre étude. Elle date de 1838 et est composée de 26 strophes. Elle commence par la localisation:

"Ecoutez gens de la Drôme

 Et de tout le Dauphiné

 Ecoutez du Vivarais

 Et de la cité  de Rome

 Comment un bal à Chabeuil

 Vous aurait donné dans l'œil"

 (…)

 On croirait voir une orgie

Si ce n'était pas décent (…)"

 

PS- Nous avons inséré des titres et extraits de chanson de J. Halliday, M. Sardou et H. Salvador , ainsi que deux allusions à une chanson populaire, où une certaine Jeanneton n'est pas insensible aux discours masculins. Amusez-vous à les retrouver !

 

L FERRIERE

 

Sources

Bibliothèque municipale de Grenoble: Jugement et exécution de Jean Tirard-Gatel (O.10152), Jouglas Claude et affaire Chenavas-femme Moiroud (Fonds Chaper Hd 43 vol.10 folios 200 et 235), la complainte du fumier.

Grande complainte chabeuilloise. Air de Fualdès,1838.(collection privée G. Souffre)

Duneton Claude, Histoire de la chanson française, de 1780 à 1860, Seuil,1998 ( chanson de fualdes pp 424-425).