"Elémentaire , mon cher Wilson" (aurait pu dire Sherlock Holmes)

le role des filigranes BFK dans la résolution d'une affaire politique et judiciaire sous la IIIe république

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texte publié dans Chroniques rivoises n°37, mai 2004

Grâce à deux articles de presse publiés en 1887 et retrouvés aux archives communales de Romans (26), l'opportunité était forte de repréciser le rôle de BFK dans une affaire politico-judiciaire de la fin du XIXe siècle. (1) Ces deux articles n'ont malheureusement pas les références du quotidien dont ils sont extraits. La revue Historia  a publié un article très pointu sur ce sujet sous la plume de Marie-Hélène Parinaud : "Scandale à l'Elysée ".

Etape 1 : Un berjallien coupable.
Le 7 octobre 1887 la presse annonce que Louis Charles Caffarel (1829-1907), général de brigade, sous-chef d'état-major général au ministère de la guerre  est suspendu. Ce brillant officier, natif de Jallieu était le fils d'un manufacturier et avait fait  ses études grâce à une bourse. Son sérieux l'avait amené notamment à Saint-Cyr. Le 12 octobre il était mis à la retraite pour "faute contre l'honneur". Parmi l'opinion publique des rumeurs circulent. Tantôt il est fait allusion à des trahisons et tantôt  à une manipulation politique contre le Général Boulanger, celui-ci ayant nommé Caffarel à son poste lorsqu'il était ministre de la guerre. La presse s'empare de l'affaire. S'estimant diffamé, l'officier reconnaît publiquement un délit pénal, la vente de décoration militaire et s'offusque qu'on l'imagine à la solde d'un pays étranger. Un corrompu mais pas un traître!

 Etape n°2: Le gendre du Président de la République est impliqué.
A la suite de l'arrestation de Caffarel et de l'enquête judiciaire, une femme proche du général, la "Limousin" est aussi arrêtée pour "trafic de décorations et ventes d'emplois dans l'administration", notamment au ministère de la guerre.  Des lettres saisies à son domicile, avenue de Wagram à Paris, impliquent deux autres personnalités : le général Comte d'Andlau, sénateur  et D. Wilson, député, ancien sous-secrétaire d'état aux finances et surtout gendre du Président. Une lettre signée Wilson indiquait clairement la nature du trafic.

 Etape n°3 : Un beau-père naïf.
Jules Grévy (1807-1891) avait été élu Président de la République en 1879 et réélu en 1885. De son épouse, il n'avait qu'une fille, Alice. Celle-ci épousa en 1881 Daniel Wilson, député d'Indre et Loire ; Gambetta et Ferry assistaient au mariage. Le jeune couple emménagea chez "Papa", c'est-à-dire à l'Elysée. C'est donc du palais présidentiel que Wilson vendait ses interventions. J. Grévy demanda à son gendre d'aller habiter ailleurs et ne mesura pas l'étendue du scandale naissant.  En effet le 25 octobre un député demanda et obtint par 338 voix contre 130 la création d'une commission d'enquête. Le 8 novembre, ses vingt deux membres furent élus avec les pouvoirs les plus étendus alors que la justice avait la veille ouvert le procès en correctionnel de Caffarel, la "Limousin" et D'Andlau.

Etape n°4 : Magouille avouée.
Le 9 novembre, le Préfet de police reconnaît avoir essayé d'étouffer le dossier  et avoir enlevé deux lettres de Wilson ; celles-ci dataient de 1884 et avaient été rédigées sur du papier à en tête de la Chambre  des députés.

On ignore qui eut l'idée de vérifier l'authenticité des lettres "retrouvées". Mais une enquête fut faite auprès des fournisseurs de papier de l'institution législative. C'est ce que nous raconte la presse de l'époque.

Etape n°5: Egaux devant la justice républicaine ?

Les filigranes ont prouvé que de hauts fonctionnaires avaient manipulé le dossier de l'instruction. Même si le contenu de ces deux lettres n'aurait rien apporté de plus à ce qu'on savait déjà, ces pratiques de faux choquèrent l'opinion publique. Le procès montrait que des hommes politiques ne respectaient pas le principe d'égalité propre à la République et à la justice. Le procès de Caffarel et de la "Limousin" fut suspendu le temps d'instruire l'information ouverte contre Daniel Wilson. Mais ce fut sur le terrain politique que les choses s'animèrent : le ministre Rouvière démissionna le 24 novembre et il devenait inévitable que le président en fasse autant. Celle-ci fut effective le 2 décembre 1887. Sadi Carnot fut son successeur.

 Epilogue.

Caffarel fut condamné le 19 mars 1888, la "Limousin" aussi. Le comte d'Andlau se réfugia en Amérique du Sud. Wilson fut d'abord condamné puis acquitté en appel. Il sera même réélu député en 1893 et en 1898.

Il y a plus d'un siècle, la justice fonctionnait déjà sur des preuves matérielles. Malheureusement pour lui, A. Dreyfus ne bénéficia pas d'une enquête aussi rigoureuse l'année suivante.

 1-       C. Darnault fait référence à cela dans son livre; Rives, la mémoire du papier, PUG,  p 100.