Lettres de Paul Breton , député à sa femme
(totalité)
Sommaire :
Bordeaux, lundi 13 février 1871
les lettres permettent d'aborder différemment la Période de l'après Second Empire et les débuts de la Commune, la création de Pont de Claix et aussi de connaitre un peu le fonctionnement de la vie parlementaire.
Ces textes ont été mis en ligne avec l'accord des familles Meunier et Lescot, descendants de Paul Breton. Ils ont été saisi par Claire Duvernet arrière-petite-fille de Paul Breton
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Présentaion de  ces lettres par Madme Duvernet

Les lettres que voici ont été écrites, de février à septembre 1871, par Paul Breton, député de l'Isère à l'Assemblée Nationale. Cette assemblée, issue des élections du 8 février 1871, a dû affronter une situation particulièrement dramatique : après le désastre militaire de 1870, il a fallu négocier et signer un traité onéreux et humiliant, rétablir l'économie du pays, résoudre un grave problème politique (quelle forme de gouvernement?), puis faire face à l'insurrection de la Commune de Paris. L'assemblée a d'abord siégé à Bordeaux, loin des canons de l'ennemi, puis à Versailles.

 Dès son arrivée à Bordeaux, Paul Breton écrit presque chaque jour à sa femme Gabrielle, qui est restée au Pont-de-Claix avec les enfants, lui faisant part des travaux de l'assemblée, et de ses réactions de Français patriote, de républicain  convaincu, et d'homme de bon sens et de droiture; ces lettres,  après plus d'un siècle, présentent un réel intérêt historique. Cà et là, des détails de la vie quotidienne, et les témoignages de la sollicitude de ce bon père de famille, les rendent très vivantes.

Paul Breton est né à Grenoble, en 1806, d'une famille bien enracinée en Dauphiné. Son père, Etienne, était pharmacien à Grenoble, place Notre-Dame. D'une famille très nombreuse, il restait à Paul trois frères et trois sœurs . Son frère aîné, Victor, avait fondé au Pont-de-Claix une fabrique de papier; à la mort de ce frère, en 1843, Paul reprit la fabrique, avec l'aide de la veuve de Victor, Charlotte, née Bon, qui était aussi sa cousine germaine; il est souvent question de Charlotte dans les lettres qui suivent. Il fit prospérer, sous le nom de « Papeteries Breton frères et Cie » cette entreprise qui devint plus tard les « Papeteries du Pont-de-Claix » (et fut finalement absorbée par la société Aussédat-Rey ) La papeterie avait une antenne à Paris, rue des Grands-Augustins, n° 19 ( bureaux, magasin, appartement );  il en est souvent question dans ces lettres.

 Paul Breton épousa en 1854 (à 48 ans!) Gabrielle Faulcon, âgée de 20 ans. Gabrielle avait deux sœurs, Zoé, qui épousa Charles Meunier, percepteur à Vienne, et Marie-Félicie, qui épousa Victor Guillot; les lettres mentionnent souvent ces deux sœurs, surtout Zoé, et les séjours à Vienne. Paul et Gabrielle eurent trois enfants: Marguerite, qui en 1871 avait 16 ans, et qui peu après épousa son cousin germain Gaston Meunier (d'où la famille Meunier); Daniel, 12 ans, qui était pensionnaire à Lyon (il succéda à son père, à la papeterie, mais mourut à 26 ans), et Rose, qui avait 11 ans, et épousa en 1880 Joseph Robert ( d'où la famille Robert).

 On peut penser, d'après ces lettres, que Gabrielle était une femme réfléchie, sachant prendre ses responsabilités, et s'intéressant aux questions sérieuses: sinon, son mari l'aurait-il abonnée au Moniteur? Lui aurait-il fait part des problèmes, parfois bien techniques, qu'il rencontre à la commission du budget ?

L'écriture de ces lettres est lisible, et le style clair; il n'a donc pas été difficile de les transcrire; çà et là (rarement) un point d'interrogation, ou un "sic", montre une hésitation, ou un étonnement de la copiste ( ces :(?) et (sic) ne font donc pas partie du texte ). Elle s'est crue autorisée à rectifier systématiquement les deux seules erreurs d'orthographe de ces lettres: un accent circonflexe intempestif sur "vote, voter" (et Dieu sait si ce mot revient souvent!), et "quant à" écrit "quand à". Broutilles. Pour tout le reste, admirons la correction de ces lettres souvent hâtives, leur précision, et les imparfaits du subjonctif. Le seul problème a été la ponctuation, extrêmement sommaire, et monotone: des tirets remplacent points, point-virgules, virgules; des guillemets manquent; les majuscules sont mises ou omises un peu n'importe comment, les limites des paragraphes sont incertaines.  C'est parfois gênant. Pour les mots soulignés, pour l'absence de guillemets aux titres des journaux, pour la façon d'indiquer l'heure, le texte est exactement respecté. Pour le reste, il a souvent fallu choisir, donc interpréter. La copiste espère avoir été suffisamment fidèle.

Lettres à sa femme  Gabrielle,

 

              Du 13 Février au 15 Septembre  1871

 

 

 

 

 

                                                             Bordeaux, lundi 13 février 1871

 

              Ma Gabrielle, nous sommes arrivés hier dans la nuit, ou plutôt ce matin, car il était minuit et ½.. Il n’y avait personne pour nous recevoir à la gare, nous étions au moins vingt députés dans le même train, et peut-être beaucoup plus, je ne les connais pas tous – de l’Ain, de la Drôme, de l’Ardèche, etc.- recueillis tout le long de la route ; nous nous sommes entassés dans deux omnibus qui sont partis à la recherche de gîtes – ce qui n’est pas facile à trouver - ; il pleuvait à torrents ; tous les hôtels regorgent. Notre omnibus nous a menés dans les bas quartiers près du port ; là on a trouvé un lit à prendre dans une chambre à deux lits, dont un déjà occupé ; un député de l’Ardèche a dit : « je le prends »,  puis la bonne de l’hôtel a dit : « J’aurais encore une chambre, mais elle n’est pas belle, demain je pourrai en donner une meilleure. » J’ai dit : « Je prends la chambre ».

              Nous sommes donc descendus et l’omnibus a continué avec les autres. Nous avons attendu un quart d’heure dans la salle où on nous a fait entrer ; il y avait beaucoup de petites tables à manger ; c’est un restaurant du même niveau à peu près que celui où nous avions mangé à Toulon ; nous sommes montés ; à l’avant-dernier étage était le lit  à prendre dans une chambre à deux ; l’autre monsieur avait envie que je le prisse, mais je n’ai pas voulu puisque c’était convenu autrement.

              J’ai donc suivi la bonne encore un étage dans une mansarde basse et mal aérée, la fenêtre donnant dans une espèce de cour vitrée en-dessus très étroite ; je crois que c’est la chambre de la bonne, car il y avait  une grosse malle dans un coin.

              Point d’eau ; j’en ai demandé ; point de bougie, mais une chandelle, etc., enfin très mauvais logement ; le lit mauvais, mais les draps blancs et bien propres ; heureusement nous sommes au mois de février, les punaises dorment encore.

              Enfin la nuit s’est passée ; je t’écris d’un café de Bordeaux où nous sommes donné rendez-vous pour ce matin ; un de ces messieurs vient d’arriver, M. Jourdain, député de l’Isère ; il me dit qu’à la questure de la Chambre on nous donnera ce matin des indications de logements convenables, nous irons nous y installer.

              L’hôtel où j’ai logé cette nuit s’appelle « Hôtel de La Rochelle », rue de la Douane, n° 17, mais je crois que je n’y serai pas demain. Je me porte bien.

              Je t’ai laissé avec les papiers de Legout une note relative à son traitement ; s’il s’en va, il faudra la lui donner avec les autres papiers, et même il serait bon que Charlotte lui fît une petite provision de pilules. Adieu, je t’embrasse bien et nos filles.

                                                                                Paul Breton

                             

 

                                                 Bordeaux, le 15 février 1871

 

  Ma Gabrielle, demain matin je serai enfin logé ; je viens de louer, pour un mois, un joli logement meublé composé d’une jolie chambre bien meublée, la fenêtre donnant sur une cour, et un joli salon qui me servira pour travailler, à deux fenêtres donnant sur un grand balcon dans une rue convenable, tout près de la  chambre des assemblées ( le grand théâtre), ; depuis lundi, M. Capdevielle, gendre et associé d’Ariès, marchand de chiffons en gros, court la ville pour trouver quelque chose, c’est extrêmement difficile et extrêmement cher ; depuis lundi les prix augmentent d’une heure à l’autre ; enfin j’ai loué pour un mois, au prix de 350 francs par mois payés d’avance ; heureusement  j’ai accepté du premier coup et conclu avec la dame, car le mari, que nous avions attendu un moment, a dit en rentrant que, puisque la femme avait promis c’était fait, mais qu’il avait, lui, presque promis à Victor Hugo qui devait venir voir demain matin. Je n’entrerai que demain matin, le mari la dame et leur enfant monteront demain matin dans un petit logement dans les étages élevés. Enfin c’est conclu et payé ; on dit que les députés recevront 25 francs par jour, comme en 1848 ; le loyer absorbera la moitié ; ce soir je coucherai encore dans mon chenil.

  L’assemblée est presque au complet ; à la séance d’aujourd’hui j’ai, comme rapporteur de 13° bureau, rendu compte de l’élection de Seine-et-Marne. Cette séance monotone de validation des pouvoirs a été remuée violemment un moment, à l’occasion des élections du Haut-Rhin. Sont nommés dans ce département le colonel Denfert, celui qui commande à Belfort, et celui qui était préfet du département au 4 septembre, chassé par les Prussiens depuis ; au moment de l’investissement de Belfort il s’est jeté dans la place et a concouru à la défense, il y était encore au moment de l’élection ; en apprenant sa nomination il a réussi à s’échapper à travers les lignes prussiennes et il est arrivé à Bordeaux. Quoique l’assemblée hier et aujourd’hui ait ajourné l’admission des préfets nommés dans leur département, le bureau proposait son admission immédiate, soit parce que, étant dans Belfort au moment des élections, il n’avait pas pu les influencer, soit surtout à cause de la presque unanimité des voix que lui a value sa conduite en face de l’ennemi. Toute l’assemblée a appuyé à haute voix la proposition du bureau. Mais un monsieur s’est levé et s’est mis à parler de sa place ; on a crié : « On n’entendra pas, à la tribune ! » Quand il a été à la tribune, il a dit qu’il partageait toutes les sympathies du rapporteur, toute l’admiration pour la patriotique conduite du Préfet élu, mais … qu’il y avait quelque chose de plus important encore, la loi, et qu’ainsi il demandait pour le préfet élu, comme pour les autres, l’ajournement. On ne l’a pas laissé achever, de tous côtés on a crié : «  Aux voix ! Pas d’arguties ! On ne discute pas cela, on le sent. » Au milieu du tumulte une voix dominant le bruit crie : « C’est la première occasion de montrer notre patriotisme. » L’orateur à la tribune ne lâchait pas, il voulait parler absolument ; enfin le président a proposé de diviser la cote en deux, c’est-à-dire de voter isolément au sujet de l’ancien préfet ; « Non, non …tous, tous » ; j’ai crié, moi : « Les conclusions du rapport » , et comme je suis placé assez près du bureau, le président a entendu ; il a fait signe des deux mains qu’on se tût un instant, car sa sonnette ne s’entendait plus ; on s’est tu. Le président a dit alors : « Je mets aux voix les conclusions du rapport qui propose l’admission de tous les élus du Haut-Rhin ; que ceux qui approuvent le rapport veuillent bien lever la main ! »

  Alors l’assemblée entière s’est levée debout, en levant les mains et en criant : « Tous ! » Le président a dit : « Inutile de faire la contre-épreuve ». Les tribunes s’étaient levées aussi debout, hommes et femmes, comme d’un coup de tonnerre.

  Demain on nommera le président définitif, ce sera probablement Grévy, les vice-présidents et les secrétaires.

  Les députés de Paris sont arrivés en partie, mais encore aucun procès-verbal d’élection ; néanmoins le 13° bureau, dont je fais partie, qui est chargé de vérifier les élections de la Seine, proposera demain la validation, si les déclarations de tous les élus coïncident et s’il n’arrive aucune protestation.

                  Aujourd’hui M. de Malleville a demandé à la tribune que l’élection du bureau définitif qui devait avoir lieu aujourd’hui fût renvoyée à demain, précisément pour que les élus de Paris puissent y prendre part ; il a dit que Paris, comme l’Alsace, avait mérité toute l’admiration et la reconnaissance de la patrie ; ça a été décidé ainsi.

  Nous n’avons encore eu aucune occasion de compter les divers partis ; les orléanistes sont en nombre, mais les légitimistes voteront probablement avec les républicains, et j’espère qu’on n’admettra pas les princes de Joinville et d’Aumale.

  La journée de demain passera encore en vérifications de pouvoirs et nomination du bureau définitif, puis après-demain, Jules Favre sera revenu de Paris avec les propositions allemandes pour la paix à discuter par l’assemblée ; aucune proposition n’a été formulée encore, et j’espère que l’attitude de l’assemblée aujourd’hui influera sur ces propositions ; ce sera la grande difficulté.

  Chanzy et Jauréguilberry ( ?) sont à côté de nous, la gauche, avec Magnin de la Côte d’Or, Michel-Ladichère, Riondet, Grévy, Jules Simon et beaucoup d’autres.

  M. de Combarieu, député de l’Isère, votera avec nous. Sur toutes les questions il s’est expliqué nettement. Eymard-Duvernay est arrivé. Si Raymond venait, nous serions six sur les douze de l’Isère complètement d’accord, mais il n’est pas arrivé !

  Je te parle de tout ce qui nous occupe, nous ne faisons pas autre chose tous ; nous allons dans les bureaux dès neuf heures du matin ; on sort entre onze heures et midi, on y rentre à une heure ; la séance publique est à deux heures, elle dure plus ou moins.

  Je me porte bien, ainsi que tous les députés de l’Isère. M. Casimir de Ventavon a été nommé dans les Hautes-Alpes ainsi que M. Chaix, Préfet (ajourné). M. de Ventavon est légitimiste pur ; il nous disait en route :dans les Hautes-Alpes la liste républicaine a passé ! M.Chaix était en tête, ça a été l’étiquette !

  Je t’écris sur une table de café où j’ai demandé du papier ; dans mon taudis il y aurait impossibilité absolue. Mon adresse sera à partir de demain : Rue pilier des Tutèles (sic) n° 21, mais en adressant simplement à Bordeaux, avec la qualification de député à l’assemblée nationale, les lettres m’arrivent très bien.

  J’ai reçu hier matin de la maison la lettre datée du 12 me donnant copie de celle de M. Rouillet. J’en ai reçu aussi une de M.Gustave Périer qui est à Arcachon chez un parent je crois ; il m’engage à aller le voir, ce que je ne ferai certainement pas.

  En m’écrivant, donne-moi des nouvelles des enfants, y compris Daniel bien entendu ; la lettre écrite par Rochas me dit que tout continue à s’arranger chez nous, je pense que ça s’applique à toi.

  Lundi matin je t’ai écrit deux mots pour t’annoncer notre arrivée, je pense que tu as reçu mon billet. Adieu, je t’embrasse bien ; embrasse les enfants.

                                                 Paul Breton

 

 

 

                                                 Bordeaux, Samedi 18 février 1871

 

 

  Ma Gabrielle,

 

  Je t’écris cette fois de chez moi ; je suis installé depuis avant-hier, je suis très bien ; pour la nourriture, nous, sommes, tous les députés de l’Isère qui mangent ensemble, au nombre de sept ordinairement ; nous sommes tous très ennuyés de la vie de restaurant : ce matin il nous a fallu deux heures pour déjeuner, depuis 11 heures et ½ jusqu’à 1 heure et ½, et cela pour manger une côtelette, un morceau de sole frite et du fromage ; c’est désolant le temps qui se perd là : nous allons tâcher de trouver une pension où nous mangerons à heure fixe, et où ce sera prêt quand nous arriverons. Les sept qui sont ordinairement ensemble à table sont : Eymard-Duvernay, Raymond, Michel-Ladichère, Montrozier, Gueydon, Riondet et moi. M.Combarieu n’est venu qu’une fois. Jourdan ne fraye pas avec nous. M de Quinsonnas n’est pas ici ; Casimir Périer et Chaper ne vont pas non plus avec nous.

 

  Madame Gueydon est une des dames qui, avec Zoé, s’occupent des soldats de passage à Vienne ; elle compte venir trouver son mari, si notre séjour ici se prolonge ; ce serait une bonne occasion pour toi, vous pourriez venir ensemble.

  Seulement nous ne savons absolument rien  sur la durée de notre séjour. Aujourd’hui la séance a été très courte, on n’y a presque rien fait ; demain dimanche il y aura une séance, le chef du pouvoir exécutif nommé hier (M.Thiers) doit présenter son ministère nommé par lui ; il me semble qu’il pers bien du temps ici, au lieu d’aller négocier ou d’y envoyer le ministre des affaires étrangères ( Jules Favre dit-on ). La prolongation de l’armistice ne dure que jusqu’au 24 ! le temps presse !

  On dit que la semaine prochaine nous n’aurons point de séance, afin de ne pas gêner les négociations, on pourrait bien nous le dire, chacun de nous pourrait aller à ses affaires ; - j’irai probablement à Angoulême  voir un de nos confrères ( M.Chartier) qui est ici jusqu’à demain matin et qui m’engage beaucoup à aller le voir.

  Je compte aussi aller voir, ici à Bordeaux, les maisons de Papeterie qui font en grand l’exportation du papier ; il y en a de bonnes, j’aurai des indications précises par Messieurs Ariès et Capdevielle ; j’emporterai des échantillons des sortes qui se vendent le plus, puis nous verrons de chez nous.

  J’ai reçu des billets de visite par la poste de plusieurs personnes, entre autres de M. Hyvrier ( ?) Supérieur des Chartreux avec la photographie, et un mot de bonnes nouvelles de Daniel ; je t’envoie cela.

  Hier l’assemblée a fait une bonne besogne, elle a constitué le Gouvernement. Nous avons un Chef du Pouvoir exécutif de la  REPUBLIQUE  FRANCAISE,  gouvernement sous le contrôle de l’assemblée nationale. Les termes ont été vivement débattus dans tous les bureaux, puis la proposition a été adoptée à la presque unanimité ; les exagérés, au nombre d’une trentaine à peine, des deux extrémités, se sont abstenus, personne n’a voté contre. C’est un grand pas ; la République est faite. Sans Président … Aujourd’hui à la séance il y a eu une petite tentative pour introduire subrepticement le titre de Président, ça a été un ballon d’essai, mais qui  a crevé tout de suite 

  M. Grévy, président de l’assemblée, a lu une note par laquelle M. Thiers remercie l’assemblée de la confiance qu’elle lui a témoignée en le chargeant du Pouvoir exécutif ; s’excusant de ne pas venir lui-même parce qu’il est occupé à organiser les ministères ; le fond est très bien, mais voici la forme : la pièce lue commençait ainsi : « M. le Président, chef du pouvoir exécutif…, etc. » Aussitôt la pièce lue, un membre de la gauche s’est levé et a demandé la parole ; il a dit alors, en de très bons termes, d’une manière très calme, ceci : « Je demande que le chef du pouvoir exécutif ne prenne que le titre que l’assemblée lui a conféré ; la proposition adoptée hier ne porte pas le titre de Président ; je demande que ce titre soit supprimé de la note qui vient de nous être lue. » Il y a eu quelques « Très bien ! » prononcés, mais dans beaucoup de bancs il y a eu comme un frémissement de gens surpris ou atterrés. Le Président de l’assemblée, M. Grévy, a conféré un instant avec le bureau, à voix basse, puis il a relu la note en supprimant le mot Président.

  M. Thiers, dit-on, ne cache pas son opinion, qu’il n’y a de possible actuellement que la république, mais il n’aurait pas été fâché d’être Président de la République ! On dit aussi que les d’Orléans, les seuls qui aient un parti nombreux dans l’assemblée, ne seront pas rappelés ni favorisés par M. Thiers qui est très personnel et qui ne néglige rien pour garder le pouvoir tout entier pour lui ; seulement il gouvernera  sous le contrôle de l’assemblée, c’est formellement stipulé.

  En attendant il est chargé de négocier la paix ; et le traité préparé par lui sera soumis à l’assemblée qui l’acceptera ou le rejettera. Il ne nous restera plus à faire qu’une bonne loi électorale pour nommer une Constituante, et à nous en aller, à moins que l’assemblée ne se déclare constituante, ce que je ne pense pas.

  Aujourd’hui, au commencement de la séance on disait que le gouvernement allait nous proposer de prononcer la déchéance des Napoléon ; beaucoup disaient « c’est inutile » ; je disais « ce n’est qu’une formalité mais elle n’est pas superflue », ne fût-ce que comme réponse à la Proclamation de l’ex-Empereur qui vient de paraître ; mais on ne nous a rien proposé à ce sujet, et la séance a été levée à  heures et ½.

  Piollet est ici ; il voudrait un billet pour assister à une séance ; j’en ai promis aussi à Ariès et Capdevielle, mais je n’ai pas pu encore en avoir, je suis inscrit depuis deux jours ; j’en aurai probablement demain ou lundi. Adieu, je t’embrasse bien ainsi que nos petits.

                                                 Paul Breton

 

 

 

                                                   Bordeaux, le 19 février 1871

 

(à son frère Henri)        Henri, je t’envoie une note que je te prie de porter au Réveil du Dauphiné, et au Courrier de l’Isère, en demandant l’insertion dans les plus prochains numéros.

  Si on trouve que c’est trop long, tu offriras le paiement de l’insertion. Si malgré cela on refusait, tu la demanderais en mon nom, par huissier au besoin ; ne commence pas par là je te prie car il est inutile d’aigrir, mais il m’est impossible de laisser sans réponse les mensonges du Réveil et les injures du Courrier.

  M. Eymard-Duvernay ne veut rien répondre ; il le peut, lui, ses opinions sont connues.

  Aujourd’hui nous avons encore bien à travailler, et demain encore ; puis il y aura une suspension des séances publiques pendant la durée des négociations.

  Nous ne savons pas du tout si nous sommes ici pour quelques jours ou pour longtemps. Je me porte bien. Adieu, ton frère

                                                 Paul Breton

 

  Je n’ai encore reçu qu’une seule lettre de la maison, elle était du Dimanche 12 et contenait la copie d’une lettre de notre maison de Paris ; je n’ai point reçu de lettres de ma femme qui pourtant a dû m’écrire, mais tous les députés de l’Isère sont dans le même cas, aucun n’a de lettre de chez lui, c’est inexplicable.

 

 

 

                                                 Bordeaux, le 21 février 1871

 

  Ma Gabrielle, je reçois ta lettre du 19 ; tu as donc encore été malade toute une semaine, car le 12, la lettre de Rochas me disait que le mieux continuait, et voilà qu’au contraire il y a eu une aggravation puisque tu as fait venir Charvet, qui t’a ordonné de vrais remèdes ! C’est bien inquiétant, voilà pourquoi tu ne m’écrivais pas ! Il  ne faut pas songer à demander un congé ici, au moins jusqu’après la décision à prendre au sujet du traité qui va être soumis à l’assemblée dans quelques jours.            

  Les séances publiques sont suspendues, mais nous avons cependant beaucoup à faire ; je suis de la commission chargée de faire l’inventaire de la situation commerciale et industrielle de la France ; il y a huit commissions de 45 membres chacune (360 membres, près de la moitié de l’assemblée) chargées de faire l’inventaire général des ressources de toute nature ; nous avons commencé ce martin à 9 heures, on est sorti à 11heures et ½ et on rentre dans un moment à 2 heures.

  En sortant je suis allé chez Laffitte & Vandercruyre ( ?) ; j’écris sur une note séparée ci-jointe ce qui concerne le bureau.

  Le refus de toute indemnité pour les députés a été en effet mis en avant ; le prétexte est bien la situation des finances de la France, mais le vrai motif, c’est qu’on veut rendre l’acceptation du mandat de député impossible à ceux qui ne sont pas riches. Il n’y a rien eu d’officiel ni pour ni contre l’indemnité, mais on en parle beaucoup, et on la regarde généralement comme certaine.

  J’ai reçu ici deux journaux de Grenoble, un n° du Réveil, et un n° du Courrier de l’Isère ; ces deux numéros contiennent des passages mensongers et injurieux ; j’ai fait une note en réponse et je l’ai envoyée hier à mon frère Henri pour la faire publier dans les mêmes journaux ; c’est un ennui de plus, mais je ne pouvais pas ne rien répondre.

  A présent que presque tous les députés sont casés, les logements abondent et les prix baissent ; on paye une chambre et un petit salon 100 francs par mois, et on en trouve de tous côtés ! c’est bien différent. Si nous sommes ici pour plus d’un mois, ou je changerai, ou je ferai réduire beaucoup le prix. Les hôtels se sont un peu vidés, ils ne comptent plus leurs bonnes chambres que 5 francs par jour au lieu de 10 ou 15.

  Je me suis un peu trop pressé, mais j’étais trop mal ; j’avais bien demandé à l’hôtesse de l’hôtel de La Rochelle de me donner une vraie chambre ayant un vrai lit ; je l’ai demandé deux fois, on me l’a promis pour le lendemain, puis j’ai cessé de le demander ; quand j’ai quitté on a paru contrarié ; j’ai dit que je serais peut-être resté là si on m’avait donné un meilleur gîte ; on m’a répondu que je ne l’avais pas demandé ! Enfin je suis bien, c’est fait pour un mois.

  Tâche de te guérir entièrement, et écris-moi ou fais-moi écrire par Marguerite. Voilà mon adresse exacte :

              Rue des Piliers de Tutelle, n° 21

                      Ici on écrit « tutèle » avec deux t ( !)

                          Adieu, ma Gabrielle, je t’embrasse bien

                                                             Paul B.

 

 

 

 

Ma  chère Gabrielle,                Je vous envoie cette lettre de Paul reçue ce matin à 8  heures pour que vous voyiez qu'il n'a pas reçu vos lettres.           J'ai fait sa commission aux journaux qui n'ont fait aucune difficulté,    en         sorte que je n'ai pas eu à employer les moyens indiqués pour obtenir l'insertion.               Adieu, votre frère                        H. Breton

  mercredi 22 février 71          

 

 

                                                 Bordeaux, le 25 février 1871

 

Ma Gabrielle, Je reçois en même temps ta lettre du 22 et celle du 23; en voilà cinq reçues, mais pas toutes dans l'ordre de leur date; hier j'en ai reçu une de Daniel, mais tu t'es trompée en croyant qu'il se ferait un plaisir d'écrire à son papa député, il n'avait point mis de titre sur l'adresse, rien que mon nom et la rue; je vais lui répondre.    

Je vois avec plaisir que tu vas assez bien pour songer à venir, mais je crois, comme tu le dis, qu'il faut attendre la décision, paix ou guerre; nous ne savons rien du tout ici, sauf une nouvelle prolongation de l'armistice de deux jours. On répand toutes sortes de bruits dans le public et dans les journaux, mais ce matin encore M. Jules Simon, président du 13° bureau dont je fais partie, nous a certifié qu'il n'en sait  rien. Le télégraphe ne peut pas transmettre des conversations, et rien n'est encore conclu. Seulement une lettre de Jules Favre à Jules Simon dit que M.Thiers se multiplie; il ressemble à un coq de combat, c'est l'expression de Jules Favre, discutant, combattant pied à pied, allant de la commission des 15 à M. de Bismarck qu'il harcèle, qu'il attaque sans cesse par de nouveaux moyens. Malheureusement tous ces efforts prouvent que la résistance, les exigences sont dures.

  Si les conditions sont trop dures, il est possible que l'assemblée fasse ce que je disais dans ma note que l'Impartial a refusé de publier avant l'élection: ne point signer de traité, licencier toutes nos armées et nos mobiles et mobilisés, embarquer sur les navires tout ce que nous pourrons sauver d'armes, noyer le reste et attendre. Cette idée a gagné beaucoup de terrain, non par moi, je n'ai rien dit en dehors des députés de l'Isère, mais deux journaux l'ont proposée, comme étant l'idée qui grandit. Il est certain que les Prussiens seraient dans un grand embarras, leurs populations désirent la paix autant que nous; toutes leurs armées ne sont pas suffisantes pour occuper la France entière, les autres nations seraient forcées d'intervenir. Enfin on en parle beaucoup partout; peut-être est-ce simplement un moyen de discussion... Enfin on ne sait rien, et nous sommes bien en peine…

  Jules Simon nous a dit ce matin que très probablement, aussitôt la paix conclue si elle se fait, l'assemblée sera transférée à Paris, ainsi que le gouvernement : tout manque ici, la salle est trop petite, les ministères n'ont point de bureaux, etc. A la vérité, il y a un certain nombre de députés qui demandent que le gouvernement ne retourne jamais à Paris; on parle de Fontainebleau ou Bourges; je ne sais ce qu'on décidera.

  Ici je n'ai pas encore pu avoir des billets pour les séances; j'en ai promis deux, l'un à Louis Piollet, l'autre à M.Capdevielle; je suis inscrit mais je ne les aurai que pour la 3°séance quand les séances auront recommencé; les tribunes réservées au public sont très petites, il y a peu de place; à la vérité on s'occupe d'en faire un peu plus, en arrangeant la galerie supérieure qu'on appelle le poulailler, mais on y sera bien mal.

  Si tu viens il faudra certainement venir en deux fois, ce serait beaucoup trop fatigant de venir tout d'un trait; il faudrait, je crois, coucher à Cette, tu écrirais la veille à M.Fraisse de te retenir une chambre à deux lits dans l'hôtel du Grand Galion qui a été, je crois, complètement transformé. Tu repartirais de Cette le lendemain de bon matin pour arriver ici le soir; j'irais t'attendre à la gare, mais il faudra me prévenir par lettre au moins un jour d'avance. Dès que nous saurons quelque chose je t'écrirai.        

Adieu, je t'embrasse bien.       

                                                             Paul B.

 

 

 

 

 

 

                          Bordeaux, le 27 février 1871, 3 heures et ½

 

  Ma Gabrielle, nous ne savons encore rien sinon que les préliminaires de paix sont signés et que les hostilités sont suspendues, mais rien, absolument rien sur les conditions; ce silence est plus qu'inquiétant: les conditions sont donc inavouables! On attend M.Thiers d'un moment à l'autre; peut-être y aura-t-il une séance de nuit; que va-t-il arriver?

  Depuis samedi à 3 heures je n'ai rien à faire; le rapport sur l'inventaire commercial et industriel de la France (c'est la commission dont je fais partie), ce rapport ne sera prêt que ce soir lundi très tard. La commission est convoquée pour demain mardi 9 heures du matin; je suis donc sorti samedi à 3 heures et je suis rentré chez moi pour t'écrire, mais j'ai été désagréablement surpris de reconnaître, comme je m'en doutais depuis quelques jours, qu'en me louant leur appartement les propriétaires, ou plutôt les locataires à l'année, en avaient gardé l'usage: j'ai trouvé la dame installée dans le salon jouant du piano; elle m'a bien demandé si elle me gênait, je n'ai pas osé lui répondre que oui;  puis presque au même moment on a sonné, elle a ouvert, c'était une autre dame de ses amies; elle m'a demandé si je permettais qu'elle la reçût là, j'ai répondu que oui attendu que j'allais sortir, et en effet je m'en suis allé, mais c'est bien ennuyeux de n'être pas libre chez moi.

  Sans cela je n'ai pas à me plaindre, on est complaisant et attentif pour moi; ainsi j'ai eu un gros rhume qui m'a donné la fièvre et m'a empêché complètement de manger pendant deux jours; le monsieur insistait pour m'envoyer du lait chaud ou de la tisane chaude; j'ai dit que j'allais boire chaud au café, mais quand je suis rentré j'ai trouvé sur la cheminée de ma chambre une lampe à esprit de vin et de l'alcool dans une bouteille, et un bol de porcelaine; j'avais rapporté d'une pharmacie du sirop pectoral à la codéine, j'ai acheté une livre de sucre coupé et j'ai bu chaud le soir, la nuit, et le matin pendant deux jours; mon rhume est bien mort à présent, j'ai repris l'appétit; presque tous les députés ont passé par là; en ce moment c'est Riondet et Raymond qui sont pris; il est déjà mort deux députés depuis la réunion de l'assemblée, et une jeune fille d'un autre (il y en a plusieurs qui ont amené leur famille).          

Hier je suis allé me promener tout seul, sur un bateau à vapeur  jusqu'à Lormont; c'est une localité à 7 ou 8 kilomètres au bord de la Gironde (sic), en aval de Bordeaux. J'y ai dîné à midi et 1/2, ici cela s'appelle déjeuner; c'était dans une auberge, au premier, les fenêtres donnant sur la Gironde, et non dans un restaurant. On m'a donné une bonne grosse soupe aux choux et aux racines, au bouillon gras et au pain, une vrais soupe, puis du bouilly (sic) excellent et une omelette, un vrai bon dîner de ménage.

  J'ai trouvé dans la même auberge trois députés, dont un M. Chaix des Hautes-Alpes; ils avaient fini quand j'arrivais. Après dîner je suis allé ma promener dans le village; en passant devant l'église j'ai entendu des voix magnifiques qui chantaient le Tantum ergo, avec accompagnement d'Harmonium; je suis entré et j'ai écouté. De belles voix de femmes ont ensuite chanté admirablement un cantique avant la bénédiction.

  En continuant à me promener j'ai rencontré M. Casimir de Ventavon qui est député des Hautes-Alpes, avec deux députés des Basses-Alpes qui connaissent mon frère Philippe. Nous sommes allés boire la bière (sic) et nous sommes revenus ensemble à Bordeaux, toujours sur un bateau à vapeur; il y en a au moins un toutes les cinq minutes.

  En arrivant je voulais aller t'écrire, mais en regardant de la rue le balcon où donnent les deux portes-fenêtres de mon salon, j'ai vu qu'il y avait de la lumière, je m'en suis allé de mauvaise humeur lire les journaux dans un café. Si nous restons ici, je quitterai ce logement bien sûr; puis cependant si tu viens avec Marguerite ce serait peut-être commode; tu verras.        

  Voici ce que sont mes loueurs: le mari  (tout jeune, 30 à 35 ans) a été employé dans une maison de commerce; actuellement il fait le commerce de la place pour son compte, il vend de tout à divers marchands: quincaillerie, fournitures de bureau, encre, plumes, crayons etc., passementerie, mercerie, etc. Il m'a proposé de vendre du papier.

      Il y a dans le salon une commode à trois tiroirs pleins d'échantillons. L'appartement qu'ils m'ont loué a une chambre sur la cour et un salon sur la rue, au 1°étage. A un demi-étage sur la cour est l'endroit où ils se tiennent et où, je pense, ils mangent et font la cuisine, je n'y suis jamais entré; ils n'ont point de domestique; quand même le mari m'a parlé de la "femme de ménage"; je sais par leur petite fille de quatre ans environ, enfant terrible, que c'est lui qui fait le lit et la chambre; je fais semblant de ne rien savoir. Ils ont des meubles assez apparents, la dame a des toilettes, et je crois qu'ils n'ont pas vu large(?), il faut bien pour s'être retirés dans une cuisine; je conviens que 350 francs pour un mois de gêne c'est quelque chose. Il est vrai que si, en louant, ils gardent l'usage de leur appartement la privation n'est pas bien grande. Toutefois cela m'ennuie et je me tiens le plus possible ailleurs que chez moi; ainsi je t'écris de la salle des conférences (à l'assemblée nationale) où on trouve tout ce dont on a besoin.

  Je t'ai écrit que, si tu viens, je crois qu'il te faudra coucher à Cette; le train express qui part de Cette à quatre ou cinq heures du matin arrive à Bordeaux vers quatre heures après midi; c'est je crois par celui-là qu'il faudrait arriver. Je crois qu'en partant de Grenoble le matin par le premier train on peut arriver à Cette le même soir pas trop tard, c'est aisé à voir sur l'indicateur; c'est je crois ainsi que nous avons fait quand nous sommes allés à Cette.

  Mais il serait bon d'avoir un logement arrêté à Cette pour ne pas perdre de temps à chercher un gîte en arrivant, attendu qu'il faudra vous lever de grand matin le lendemain pour repartir. Si tu fais ainsi, il conviendra de ne pas retirer tes bagages à Cette, mais prévenir qu'ils doivent continuer le lendemain pour Bordeaux. Le lendemain tu présenteras seulement ton bulletin de bagages et tu le fais inscrire pour Bordeaux, on te donnera un autre bulletin en échange.

  Mais il faudra m'écrire pour que j'aille vous attendre à la gare d'ici qui est bien éloignée de l'intérieur de la ville.

  Adieu ma Gabrielle; je vais pourtant passer chez moi avant de mettre ma lettre à la poste, pour voir si je n'en ai point de toi ou de la maison.

  Je vous embrasse tous bien

                                                       Paul Breton       

 

 

                                                 Mercredi le 1°mars 1871

 

  Ma Gabrielle,   C'est voté, je viens de voter la paix, le vote continue. Quelle magnifique et quelle terrible séance! Les Alsaciens et les Lorrains nous ont violemment émus!  M.Thiers a été obligé de se reprendre, de se taire un moment, il pleurait. Et Louis Blanc aussi a été beau et grand.

Je prends à ton nom un abonnement au Moniteur pour que tu lises le compte-rendu, je ne peux pas t'écrire plus long à présent, je rentre dans la salle pour la proclamation du vote, il y aura presque unanimité. A un moment deux députés de la Corse ont voulu parler de leur maître: ils ont été écrasés, anéantis par M.Thiers d'abord, puis par une proposition votée avec acclamation par l'assemblée entière.                  

  Cet incident, quoique très important, pâlit devant la grande question. La soumission était forcée: la famine est à la porte, l'inventaire agricole et commercial de la France est profondément décourageant, tout comme l'inventaire militaire. Dans un tiers de la France il n'y a plus rien, plus de vivres, plus de fourrage, plus de bestiaux; dans le reste, la gelée a détruit une grande partie des semailles d'automne, et on manque de semences pour les remplacer; la peste bovine étend ses ravages.

                       Il n'est pas plus honteux à la France de capituler devant la famine qu'à Paris qui a capitulé avant. Enfin c'est fini.

  Adieu, je t'embrasse en pleurant                  

                                                 Paul Breton

 

 

                                      Bordeaux, 2 Mars 1871

 

  Ma Gabrielle,   Ta lettre du 28 ne m'a été remise que ce matin au bureau de poste de l'assemblée, où je suis allé presque par hasard voir s'il y en avait une; cependant l'adresse était bien complète et bien exacte. Je te réponds donc aujourd'hui, mais tu a dû recevoir ma lettre de lundi qui te répondait d'avance indirectement à ta question au sujet des billets de place pour entrer à l'assemblée; voici la réponse exacte à ce sujet : On ne distribue que 180 billets par séance aux députés; on en donne deux à la fois, jamais plus; ainsi, à chaque séance 90 députés en reçoivent; on passe à son tour par lettre alphabétique.   Il y a 750 députés, ou un peu moins , à cause des malades, des morts, des doubles élections, etc. au moins 700; ainsi le tour de chacun revient à peu près toutes les huit séances; avant-hier soir j'ai eu deux billets pour la séance d'hier; il s'en ira huit séances, soit 9 à 10 jours avant que j'en aie deux autres.        

Aujourd'hui il n'y a pas de séance publique; on parle toujours de quitter Bordeaux bientôt pour Paris. Versailles et Fontainebleau perdent du terrain.

              C'est au Général Servier (?) que j'ai écrit et c'est à lui que j'ai envoyé 225 francs en billets de banque comme équivalent en argent d'un mois de dépense de six blessés à 1,25 par jour. Le bureau du Général Servier est sur le quai, à Grenoble, tout près du Jardin de Ville (l'ancien hôtel Teisseire); je crois qu'il faudrait que tu lui écrivisses en lui envoyant encore 225 francs pour un autre mois; en lui envoyant la première somme je le priais de s'entendre avec Messieurs les chirurgiens pour son emploi: au reste cette lettre a été adressée par moi à Baptiste Charvet, toute ouverte, avec prière de la remettre et de faire  le nécessaire.

              Pour Félix Breton de Champ, il faut charger Laurent de demander la note du boulanger et de la payer; on demandera probablement aussi le payement d'un trimestre de loyer, qu'il faudra payer. Puis, qu'on l'ait demandé ou non, il faudra envoyer à la femme de Félix quarante francs d'abord, mais très probablement on a dû déjà te demander, car la fin du mois est passée; puis si on redemande, tu enverrais encore vingt francs, il n'y a rien de bien fixe; il est certain qu'il ne faut pas les laisser manquer, dussent leurs dépenses dépasser un peu leurs revenus; mais en les modérant on évitera l'abus. Voilà les réponses à tes questions.

  Aujourd'hui il n'y avait pas de séance; j'ai déjeuné ce matin avec deux fabricants de papier, l'un, M. Béroulet, d'Angoulême, l'autre, M. Cruzet, de Dieppe, puis je suis allé voir un homme d'affaires pour un petit procès que la maison va avoir ici, et je suis allé voir aussi deux marchands de papier en gros faisant l'exportation; c'est M. Capdevielle qui m'a conduit et présenté;  il y a encore trois ou quatre bonnes maisons que je verrai, pour tâcher de lier quelques affaires.

  Aujourd'hui l'agitation à l'assemblée est tombée. Dans la ville on se dispute les journaux; le numéro du Grand Moniteur qui rend compte de la séance d'hier se vend 50 c. le n°; les bureaux sont assiégés par la foule des revendeurs. J'ai pris un abonnement de trois mois à ton nom, mais il ne partira que demain; je t'envoie le compte-rendu de la séance et une note pour la maison.    Adieu, je t'embrasse bien ainsi que nos filles                                                                          Paul Breton

Ma note pour la maison n'est pas finie, l'heure de la poste arrive, je l'enverrai demain.

 

 

 

                                               Bordeaux, dimanche matin 3 mars 1871

 

  Ma Gabrielle,   Je t'écris de chez moi cette fois. Depuis ta lettre du 25 février qui ne m'a été remise que le 3 mars, je n'en ai point reçu, je suis étonné, en comptant les jours, qu'il n'y en ait que deux, il me semble que c'est bien long !

  A présent que les grandes choses sont prononcées tout le reste semble petit et insignifiant, même l'agitation de Paris, l'insurrection, même, comme le disait une dépêche. Je voudrais bien retourner auprès de toi et de nos enfants, je suis bien seul aussi; loin de nous libérer il est décidé que nous allons à Versailles; nous y serons, dit-on, avant le 15. M.Thiers aurait préféré Fontainebleau mais il n'y a point de local et l'architecte a demandé deux mois pour construire une salle provisoire. L'assemblée siégeant à Versailles, les députés pourront aisément se loger à Paris, et je compte m'installer tout simplement dans notre logement. Tu pourras bien y venir aussi, je pense qu'il sera possible d'avoir plus souvent des billets pour les séances, l'emplacement étant plus grand. La séparation est notre part des malheurs de la guerre ! nous aurons notre part à payer en argent, mais ce n'est rien en comparaison !

  Je n'ai pas besoin de linge ni de rien autre; j'ai acheté un gilet, une redingote et un chapeau; j'aurais donné du linge à blanchir sans notre prochaine translation, mais j'attendrai d'être à Paris. Si nous avions quelques jours d'intervalle, au lieu d'aller directement à Paris je passerais à la maison; je vais m'en informer.     

                   Aujourd'hui dimanche, pas de séance; je vais retourner au village de Lormont, où j'étais dimanche dernier. Je vais cependant passer au bureau de poste de l'assemblée pour voir s'il n'y a point de lettre de toi; sous prétexte de les faire parvenir plus vite aux députés on les met dans des cases, quand même elles ont l'adresse complète. 

                    Je vous embrasse bien bien toutes trois

                                                                                     Paul Breton

 

  Le télégraphe fonctionne pour les députés quoique il ait été suspendu pour le public; ainsi s'il y avait quelque chose de pressé à me faire parvenir il faudrait m'envoyer une dépêche.                         

Il n'y a point de lettre arrivée. 

 

 

 

ASSEMBLEE

NATIONALE                                                                                                                                                                                     Bordeaux, le 4 mars 1871

 

              Ma Gabrielle,   Il paraît certain que nous allons très prochainement partir de Bordeaux; aujourd'hui M. Jules Simon qui préside notre bureau (le 13°) nous a lu des dépêches télégraphiques de Paris arrivées cette nuit. Il y a du bruit à Paris; Vinoy a demandé une division de soldats; il se trouve que dès hier à midi le ministre de la guerre a donné l'ordre à 29 mille hommes d'aller à Paris par les voies rapides.

  Le gouvernement va aller à Paris. Mais M.Thiers demande à avoir l'assemblée près de Paris; il tient pour Fontainebleau. Un certain nombre de représentants veut Fontainebleau, mais la majeure partie demande Paris; seulement tant que les Prussiens tiennent les forts, l'assemblée ne peut pas venir sous leurs canons. Quoiqu'on décide, il paraît certain que nous ne resterons pas ici. 

                 La séance d'aujourd'hui a été courte; il n'est que cinq heures moins un quart. Les ministres avaient fait prier dans tous les bureaux qu'on évitât d'allonger la séance, attendu qu'ils ont à délibérer sur des questions de première urgence.

              Ce qui rend les mouvements de Paris à craindre, c'est que la garde nationale qui s'est battue et qui a maintenu l'ordre dans Paris a émigré en grande partie; tous ceux qui avaient un peu d'argent et qui n'étaient pas retenus forcément sont sortis de Paris aussitôt qu'ils l'ont pu; les élections de Paris ont été influencées par ce départ.

              Hier quatre des députés de Paris ont donné leur démission, peut-être pour retourner de nuit à Paris diriger les mouvements. Il n'aura pas suffi de renvoyer les Prussiens, il y aura et il y a d'autres dangers!

              Demain dimanche il n'y a pas de séance, je ne sais trop ce que je vais faire; nous déciderons cela tout à l'heure en dînant.

              Si tu dois venir, il faudra que ce soit bientôt; cependant nous sommes bien encore ici je crois pour une quinzaine, car il faudra bien un peu de temps pour payer aux Prussiens la première somme après laquelle ils doivent évacuer les forts autour de Paris. Cependant si on nous envoyait à Fontainebleau ce pourrait être plus vite; on parle aussi de Versailles. Il paraît qu'à Versailles l'assemblée serait mieux installée, le local est meilleur, mais pour ceux qui veulent éloigner l'assemblée de Paris, Versailles est trop près.

              On me dit qu'on paye un demi-mois, 375 francs, à chaque député; je n'ai encore rien demandé, il n'y a rien qui presse.

              Adieu ma Gabrielle, je vous embrasse bien toutes trois

                                                                                    Paul B.

                                                                                                                                                                                               

 

 

                                                             Bordeaux, le 6 mars Lundi

 

                   Ma Gabrielle,       La séance vient de finir à 6 heures; je rentre à la maison et j'y trouve  ta lettre du 4, enfin! le temps commençait à me durer beaucoup, l'inquiétude me prenait; du 4 au  6 ta lettre n'a pas perdu de temps, mais comment la mienne du 1°, mise à la poste à la boîte  de l'assemblée, une heure au moins avant la dernière levée, comment ne t'est-elle arrivée que le 4? je n'y comprends rien; enfin peu importe puisqu'en voilà une.

              Voilà la seconde fois que tu me parles de la maladie d'Albert; la première fois je n'y  avais guère fait attention; c'est donc grave! quand on m'a écrit de la maison on ne m'en a rien dit.

              Aujourd'hui à l'assemblée M.Thiers nous a dit qu'il était impossible de rester à Bordeaux, le gouvernement a besoin de retourner tout entier à Paris, et il a besoin d'avoir l'assemblée assez près pour suivre les séances. Il a demandé la nomination immédiate d'une commission (un membre par bureau, il y a 15 bureaux) qui s'entendra avec le gouvernement et proposera, demain, à l'assemblée, la translation dans une ville rapprochée de Paris. On dit, et je le crois, que M. Thiers voudrait que l'assemblée allât à Paris, mais qu'il n'a pas osé le demander directement, parce qu'il y a une pétition signée de 200 députés au moins, qui demandent que l'assemblée n'y retourne jamais. Je pense, moi, que le gouvernement et l'assemblée doivent être ensemble: l'assemblée ne fût-elle qu'à Versailles, si le gouvernement est à Paris elle aurait ses communications coupées à la  première émeute, télégraphe et chemin de fer. Si on met l'assemblée à Versailles, qu'on y  mette le gouvernement; ou même plus loin de Paris si on veut, mais ensemble. Si le gouvernement est obligé d'aller à Paris, que l’assemblée y aille.                                                        C'est ce qui a prévalu dans notre bureau, où M.Vitet a été nommé commissaire, pas à  une grande majorité: il a eu 23 voix et son concurrent 20. Dans presque tous les bureaux,  le commissaire est dans le même sens ; on fera le rapport demain et on décidera. Selon toute probabilité nous partirons pour Paris ou pour Versailles la semaine prochaine; si cela  est, vaut-il la peine que tu viennes ici? Je t'écrirai encore demain, dès que ce sera décidé. Je n'ai pas vu M. Gueydan depuis deux ou trois jours, je ne sais pas si sa femme vient, cependant j'en doute un peu , car les bruits de départ de l'assemblée durent depuis  plusieurs jours.

              Rien ne sera plus facile que de mettre un lit pour Marguerite dans le salon si vous venez; je suis bien plus maître chez moi à présent; j'avais parlé de l'ennui que me causait  la manière de faire de la dame à M. Capdevielle (celui qui m'avait accompagné quand j'avais cherché et loué), or il se trouve qu'il est lié avec le mari, et je présume qu'il en a dit quelque chose, car je n'ai plus trouvé le salon occupé; et hier matin dimanche la petite  fillette de quatre ans, enfant terrible, est venue dans le salon et quand elle a vu que j'allais partir elle m'a dit:"j'irai dire à la mère que le monsieur est parti, la mère ne veut pas venir quand le monsieur y est".

              Mon rhume a recommencé; je vais recommencer ce qui m'a si bien réussi: du sirop à la codéine dans de l'eau chaude et la diète; je ne dîne pas ce soir et je vais me coucher dans un moment.

              Adieu, je vous embrasse toutes trois, toi surtout.

                                                                                     Paul B.                                             Il se pourrait que l'assemblée prît un congé de dix jours, on en parlait ce soir, c.à d. qu'après la suspension des séances à Bordeaux, la reprise dans le nouveau local n'eût lieu que 10 jours après. Si cela est, j'irai certainement à la maison.

 

 

 

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L’assemblée a quitté Bordeaux, comme prévu. Paul Breton est-il retourné chez lui? En tous cas, comme on va voir, Gabrielle est venue à Versailles. La situation se tend: dès la fin de mars, les insurgés sont maîtres de Paris.

 

 

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                                                             Versailles, le 15 avril 1871

 

  Ma Gabrielle,   Je t'envoie deux lettres reçues de Charlotte, une hier, l'autre ce matin; ces lettres arrivent ici en deux jours, comment se fait-il que les nôtres mettent quatre jours pour aller?

  Rien de nouveau ici; ce long retard des lettres partant d'ici me fait craindre que tu n'aies aussi eu beaucoup de retard dans ton voyage, j'apprendrai avec soulagement votre bonne arrivée et des nouvelles de Rose, car la dernière lettre de Zoé arrivée ici est déjà ancienne.

  J'ai répondu à Charlotte,  nous ne pouvons pas savoir ce que sont devenus nos employés de Paris, mais heureusement notre magasin n'a rien qui attire l'attention du dehors, et puisque certains gardes nationaux ont pu rester chez eux, on peut espérer que cette fois encore rien de fâcheux ne sera arrivé à notre monde; d'ailleurs Pierre et Bruyère sont mariés, ils ont même je crois plus de 35 ans; il n'y aurait que M. Rouillet, et encore il a peut-être plus de 35 ans.           Enfin nous ne pouvons rien faire et rien savoir, il faut attendre!           Adieu, je t'embrasse bien ainsi que nos enfants; tu les as tous. Je continue à aller mieux tout doucement.                                          Paul Breton

 

 

 

              Versailles, le samedi 15 avril 1871   

 

  Ma chère Charlotte,

  Gabrielle est partie hier matin avec Marguerite pour Vienne, en passant par Le Mans; c'est un grand détour et un long retard, mais c'est en ce moment la seule voie sûre; je pense qu'elles arriveront à Lyon samedi soir (ce soir), et demain matin dimanche à Vienne; Rose avait encore mal au gosier et un peu de fièvre, c'est ce qui a décidé Gabrielle à partir. Il n'est point arrivé de lettre de Zoé hier ni ce matin; cependant Zoé ne savait pas le départ de Gabrielle; je suis inquiet; j'envoie à Gabrielle tes deux lettres du 12 et du 13, reçues l'une hier, l'autre ce matin; cette dernière est celle qui annonce la délivrance d'Henriette.

  Il est tout à fait inutile d'envoyer des vivres ici, ils abondent; on vend tout très cher, mais il y a de tout en grande abondance: Versailles communique par le chemin de fer de l'Ouest avec le réseau général. De plus, le chemin de fer de Rouen amène jusqu'à Poissy  toutes sortes de choses, et on a établi des services de voitures de Versailles à Poissy pour les marchandises et pour les voyageurs; il y a une quinzaine de kilomètres. Le poisson notamment abonde au marché: il ne va plus jusqu'à Paris.                Il est impossible de savoir, d'ici, ce qui s'est passé à notre maison de Paris; on peut espérer cependant que rien de fâcheux ne sera arrivé à notre monde; tous ont, je crois, plus de 35 ans, ils sont dans un quartier tranquille; le magasin est peu apparent au dehors. On peut espérer, mais cependant on ne sait rien.

  Nous avons vu Victor Marthory ici, deux jours avant que les communications ne fussent coupées; j'espère qu'il aura pu retourner à Nemours, cependant je n'en sais rien.

  Impossible de rien savoir de précis; toutes les communications sont interrompues, on n'a des détails que par les échappés de Paris, et ces détails sont peut-être exagérés. Ce qu'il y a de certain, c'est que la canonnade continue; hier soir à 11 heures elle était continue, presque comme un roulement de tonnerre; peut-être n'est-ce encore, comme les nuits précédentes, que les insurgés qui font du bruit: ils tiraient dans le vide sans atteindre personne et on ne leur répondait pas; c'est une occasion pour les communeux de publier des bulletins de victoire; leurs journaux, dont quelques exemplaires arrivent ici, sont bien curieux, mais on dit qu'autant ils mettent de soin à empêcher leurs journaux d'arriver à Versailles, autant ils mettent d'habileté à les faire parvenir dans les départements éloignés; il paraît que des femmes, soi-disant échappées de Paris, emportent ces journaux dans leurs paquets comme bagages, et qu'on les fait distribuer par des agents correspondants.     

Pour combattre cette tactique, le gouvernement recommence, aujourd'hui, à envoyer dans les départements et dans les communes un bulletin officiel destiné à être affiché et donnant les vraies nouvelles.

  Les forces et les moyens des insurgés s'épuisent; les gardes nationaux incorporés de force dans les batailles de l'insurrection s'égrènent de tous côtés; dans certains quartiers on a résisté  à l'incorporation et au désarmement. Je crois que l'insurrection va prendre fin bientôt; en attendant on se bat toujours sans grandes pertes d'hommes de part ni d'autre, mais c'est toujours trop, et ce qui est à craindre, c'est que les Prussiens ne mettent la main dans nos affaires, à leur profit bien entendu. Tout cela est déplorable, nous ne sommes pas au bout de nos malheurs.       

                                      P.B.                

 

 

                                      Versailles, le 19 avril 1871, mercredi           

 

Ma Gabrielle    J'ai reçu hier soir seulement après la séance ta lettre de Dimanche, ça commençait à être long.

  En sortant de la séance M. Gueydon m'a dit avoir appris ta bonne arrivée par une lettre de sa femme, alors je suis vite revenu à la maison, mais il n'y avait rien dans ma chambre; je suis redescendu, et je suis allé voir à la cuisine et à la boîte s'il n'y avait rien. La bonne m'a d'abord dit que non, puis comme j'ai insisté, disant que c'était bien étonnant, elle est allée voir encore et elle a trouvé trois lettres, dont deux pour M. Grollier (?) (l'autre député), et la tienne pour moi. Enfin me voilà tranquille sur votre voyage; je t'ai envoyé dans une lettre pour Rose ce que j'avais reçu pour toi et pour Marguerite.

  J'ai reçu depuis une lettre de M. Michelle aussi adressée à toi, je ne te l'envoie pas, elle ne contient rien de particulier. Il déplore les motifs qui t'ont empêchée de donner suite à ton projet d'aller le voir avec Daniel, et il espère que ce ne sera qu'ajourné aux grandes vacances. Je vais lui répondre.

  Ici il n'y a rien de bien saillant nouveau, on se bat toujours; il y a même eu une vraie affaire sérieuse qui a été un succès important de l'armée de l'ordre. Mais la grave inquiétude qui domine, c'est que les 25 mille forçats ou bandits qu'il y a dans Paris ne détruisent Paris plutôt que de se rendre.

  Les Parisiens honnêtes sont terrifiés, anéantis par le torrent, ils se laissent tout faire, ils n'essayent que de fuir et pas de résister, et l'émigration continue en nombre immense.  Heureusement, après la débandade des communeux à Asnières, comme les fuyards rentraient dans Paris, d'autres communeux ont voulu s'opposer à cette fuite: alors ils se sont battus entre eux; c'est peut-être comme cela que ça finira, mais en attendant beaucoup d'innocents, de femmes et d'enfants sont tués dans les bagarres; c'est terrible.                     Je t'envoie sous bande le Gaulois de ce matin, je viens d'apprendre qu'on peut envoyer les journaux moyennant 5 centimes, Je t'en enverrai souvent.          

Tant que Rose a la voix troublée, il importe d'éviter les courants d'air et les moindres fraîcheurs, en conséquence il ne faut pas l'emmener dans cet état.

  Je continuerai à t'écrire à Vienne jusqu'à ce que tu m'aies dit que tu retournes au Pont-de-Claix. Adieu, je vous embrasse tous bien; tu ne pourras pas le dire à Daniel qui doit être rentré. Je continue à me bien porter.                            

                                                                         Paul Breton

             

 

              ASSEMBLEE

NATIONALE                                               Versailles, le 21 avril 1871 ,vendredi          

 

     Ma Gabrielle,         J'ai reçu ce matin seulement ta lettre de mardi; il faut avoir bien soin de ne pas laisser Rose prendre le moindre froid, ni le moindre coup d'air, tant qu'elle aura la voix voilée; pour Daniel, je crois qu'il n'y a rien de bien fâcheux encore, il n'y a pas grand mal qu'il soit un peu à l'aise avec ses camarades et même avec ses maîtres; il est certain, d'après ce que Zoé t'avait écrit et que j'ai reçu, il est certain qu'il a gagné déjà beaucoup depuis qu'il est dans l'établissement.

              Ici nous sommes toujours dans l'anxiété, cependant il y a des symptômes évidents de la fin prochaine de l'insurrection; le plus grave n'est pas la défaite des insurgés à Asnières, qui est pourtant un point de première importance; ce qu'il y a de plus grave contre l'insurrection, ce qui a découragé et démoralisé les meneurs, c'est l'insuccès des élections qu'ils viennent de faire à Paris pour recompléter la commune dont plus de vingt membres s'étaient démis; presque personne n'a voté. Les 1500 ou 1900 voix au plus obtenues par les candidats les plus nommés sont à peu près uniquement celles des bataillons insurgés qui étaient hors Paris, et qu'on a fait voter là où ils se trouvaient. Quant aux votes déposés aux mairies, il y a des quartiers où il n'y en a pas eu dix. Le journal de Rochefort convient que la commune perd son influence; il faut que ce soit bien évident pour qu'il en convienne; mais il reste toujours cette crainte épouvantable que les vingt mille bandits qu'il y a dans Paris ne fassent sauter la moitié de Paris quand ils se verront définitivement perdus. Sous prétexte de préparer la défense des rues, ils ont miné tous les monuments et des quartiers tout entiers ; les  ( ?fourneaux?) de mines sont reliés à l'Hôtel de Ville par des fils électriques logés dans les égouts; l'Hôtel de Ville peut d'un coup démolir la moitié de Paris. C'est là la crainte la plus terrible, cependant on ne peut pas faire autrement que d'avancer toujours. On dit qu'on essaye d'acheter les meneurs, le fait est que plusieurs sont déjà partis, ou par crainte ou parce qu'on les a achetés; c'est bien difficile, parce qu'on voudrait éviter des malheurs, sans cela ce serait moins difficile.        

                     L'émigration hors Paris augmente tous les jours. Versailles est encombré de fuyards bien plus encore que lorsque tu étais ici; c'est sans doute de même dans les autres villes autour de Paris. Au lieu des quelques voitures dans la rue des Réservoirs, il y en a maintenant deux files immenses, une de chaque côté; ces voitures sont de tous genres, omnibus, tapissières, voitures de déménagement, chars découverts, beaucoup de fiacres sortis de Paris, et au milieu de tout cela une foule continuelle de toute espèce de monde, beaucoup de femmes et de petits enfants. On dit pourtant qu'à Paris on ne force plus à marcher ceux qui refusent, on les désarme seulement. Le conseil de guerre institué par la commune a pourtant condamné à mort un chef de bataillon de la garde nationale qui a refusé de marcher, mais le comité exécutif, prenant en considération les antécédents démocratiques du condamné, a commué sa peine en celle de la dégradation avec prison pour la durée de la guerre. C'est encore un symptôme de la fin de l'insurrection: s'ils avaient voulu faire exécuter la sentence, on aurait probablement résisté. Tous les mensonges répandus dans les départements par les publications de la commune vont forcément être connus très prochainement, car avant très peu de jours tout sera fini; comment fini, c'est-à-dire avec quelles destructions dans Paris, il n'y a que cela de douteux.

              Nous dînons tous les soirs ensemble, MM. Gueydon, Riondel, Monrozier et moi, chez Gueydon; la concierge fait la cuisine, nous continuons là les conversations .au sujet des affaires. Gueydon & Monrozier se sont mis d'une réunion appelée conservateurs républicains, qui ne diffère que par une nuance imperceptible de la nôtre appelée gauche républicaine . Chaper et Béranger se sont mis de la réunion Séray (?) qui se réunit au foyer du théâtre; ceux-là prennent le titre de Républicains par raison; ainsi voilà trois réunions ayant ensemble plus de 300 membres qui sont républicains; le travail continue, la république gagne du terrain tous les jours dans l'assemblée; cette marche incessante est la bonne.

              Mais je crois de plus en plus, et j'ajoute j'espère que le gouvernement et l'assemblée resteront définitivement hors de Paris; cette idée aussi fait son chemin. Le fait accompli est un argument puissant. Un indice de la décision probable dans ce sens, c'est qu'on a commencé à Versailles la construction d'une grande gare de chemin de fer définitive et non provisoire. Autre indice: on va enlever le plafond peint de la salle des séances, et le remplacer par un grand jour de ciel; la charpente en fer est déjà prête; il n'y aura pas d'interruption des séances; on n'allumera plus le gaz, au moins de tout l'été. Si on reste ici définitivement, il faudra qu'on construise une salle, au moins en bois et plâtre, comme la salle d'opéra provisoire construite en 1821 à Paris, après l'assassinat du duc de Berry et qui dure encore.

              Je t'envoie encore les journaux sous bande; j'avais pris un abonnement au Gaulois à ton nom, mais à adresser au Pont-de-Claix; tu le trouveras quand tu y iras.                    La question de la compensation générale sur toute la France des frais de guerre, des  réquisitions, des ravages matériels etc., cette question, la plus grande qui nous reste à résoudre, gagne du terrain dans le sens de la justice et de l'équité. Le ministre des finances, appelé dans la commission, a admis complètement le principe; il nous a dit: "Ce sera un gros chiffre, un très gros chiffre. Nous aurons à trouver les ressources nécessaires  pour y faire face, si l'assemblée le décide ainsi." Ces mots du ministre ont produit beaucoup d'effet sur les hésitants, j'espère à présent que la solution sera bonne; cependant ce n'est pas encore devant l'assemblée; les commissions se sont réunies déjà cinq ou six fois (car il y en a deux); une fois, les deux ont délibéré ensemble, d'après l'avis du ministre. Demain il y aura encore une réunion qui sera, j'espère, la dernière avant la discussion publique.

              Adieu, je vous embrasse tous tant que je peux                               

                                                                                     Paul Breton

 

 

 

              ASSEMBLEE                                   Versailles, le 22 avril 1871

               NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,     J'ai reçu hier soir en rentrant ta lettre du 19 (mercredi) qui en contenait une de notre cousine Joséphine Faulcon, et une de Madame Desfrancs. Je te renvoie cette dernière comme tu le demandes.

              Je viens d'écrire directement à M.Desfrancs à Niort pour gagner du temps. Je ferai ce  que je pourrai, mais les députés ne peuvent pas autant que par le passé; je lui dis que sa demande doit venir par la voie hiérarchique, puis qu'il faut qu'il m'envoie quelques notes pour que je puisse l'appuyer. Je lui dis encore qu'en ce moment il y a une difficulté générale pour toutes les nominations nouvelles; c'est la nécessité de caser les fonctionnaires de tous genres qui étaient placés dans les départements cédés à l'Allemagne; tous les avancements seront retardés pendant quelque temps pour ce motif. néanmoins je ferai ce que je pourrai.

              Pour Charles, tu me dis qu'il n'y a encore rien à faire; soit, mais il ne faudrait pas s'endormir ; au premier avis je ferai aussi tout ce que je pourrai; et je crois qu'il sera moins difficile de défendre une position bien occupée que d'en conquérir une nouvelle.                   Rien de nouveau depuis hier.   Adieu, je vous embrasse bien, tous.

                                      Paul Breton

 

 

             

             ASSEMBLEE                               Versailles le 24 avril 1871

             NATIONALE

 

                  Ma Gabrielle                      J'ai reçu hier soir ta lettre par laquelle tu me dis que tu comptes emmener Rose lundi, c'est-à-dire aujourd'hui. Cependant le temps est bien frais, mais cette lettre n'arrivera que mercredi ou jeudi; je n'ai donc plus d'observations possibles à temps; au reste, si tu pars aujourd'hui tu prendras sans doute toutes les précautions nécessaires.

              J'écris aujourd'hui à M. Marthory à Nemours, mais il est à craindre qu'il ne sache rien de M. Rouillet. Les communications sont à peu près impossibles avec Paris.

              Rien d'important encore, seulement les Prussiens cèdent les forts qu'ils tiennent à l'armée régulière française: Charenton est occupé par nous depuis hier dimanche; St Denis et tous les autres forts seront remis cette semaine; il paraît que les premiers 500 millions  sont payés; on s'attend à la prise définitive de Paris d'ici à deux ou trois jours.          

              L'émigration de Paris continue, les fiacres de Paris sont presque tous sortis; il y a ici non seulement deux lignes de voitures rue des Réservoirs, mais il y en a aussi dans les trois avenues de St Cloud, de Paris et de Sceaux. Le mouvement est immense, et très probablement il en restera une partie après; c'est-à-dire que beaucoup de gens sortis de Paris n'y rentreront plus, comme les Leligois par exemple.      

                   Le "Siècle" d'hier, imprimé à Paris, contient un article remarquable où il dit en substance que M.Thiers a dit ce qu'il veut ou ce qu'il comprend: la République unitaire (une et indivisible) qui risque fort de nous ramener à la monarchie; lui, écrivain du "Siècle", voudrait la République fédérative, comme l'Amérique et comme la Suisse. Mais il ne comprend absolument rien au programme ou manifeste de la commune de Paris, d'après lequel le moindre village d'Auvergne ou de Savoie, la moindre commune devrait avoir son gouvernement complet indépendant, ses finances, ses tribunaux, etc. Puis aux jours de réunion générale, quand un délégué seulement de chacune des 36 mille communes devrait s'asseoir en assemblée, il faudrait la vallée de Josaphat pour les installer? Et cela s'est imprimé et distribué hier dans Paris!

              La commune a validé les dernières élections communales faites avec un nombre de voix insuffisant; elle a craint qu'à un second tour il n'y eût plus personne qui votât; mais Félix Piat, Rogeard et un autre encore refusent d'être validés dans ces conditions. Ils sentent arriver la fin. Mais la fin de l'insurrection ne sera pas la fin des difficultés.

              J'ai reçu hier une lettre de Daniel, je vais lui répondre.

              Adieu, ma Gabrielle, je t'embrasse bien       

                                                                                     Paul Breton               

                 J'adresse cette lettre à la maison, où tu seras sans doute arrivée avec nos filles. Voilà une note pour Rochas.

 

 

 

ASSEMBLEE                                                          Versailles, le 27 avril 1871

              NATIONALE           

 

                  Ma Gabrielle, voilà quatre jours que je n'ai point de lettre de toi; heureusement j'en reçois , ce matin, une de Rochas, de mardi 25, dans laquelle je vois que tu as écrit à Charlotte que tu arriverais le lendemain, donc hier mercredi. Ainsi ton projet de retour pour lundi a été ajourné; j'en suis bien aise, si ce n'est pas causé par une aggravation de l'état de Rose, mais j'aimerais bien mieux avoir une lettre de toi.

              Rien de nouveau ici encore, c'est-à-dire rien d'important; toujours le canon, toujours les blessés. Les hôpitaux de Versailles sont pleins; l'école militaire de St Cyr et les bâtiments de Trianon ont été transformés en ambulances; cela ne suffit pas, on établit des ambulances dans plusieurs châteaux des environs. On a appelé ici un très grand nombre de chirurgiens militaires, il en est venu de tous les points de la France. On prévoit, pour prochainement, des blessés encore bien plus nombreux. Les grandes opérations sont, dit-on, commencées contre Paris, c'est effroyable.

              Et le pire de tout, c'est que les agents de l'empire lèvent le masque. Conti est allé proposer ses conditions à la Gazette de France et à l'Union, deux journaux légitimistes; on ne sait pas le résultat. On affiche dans les camps et dans les casernes les proclamations impériales; les soldats sont, dit-on, gagnés tous les jours.   

                   Au premier moment nous allons avoir l'empire; Rochas m'écrit que Doublier, à Claix, s'agite beaucoup, qu'il a été nommé capitaine des pompiers; c'est un symptôme que l'action impérialiste s'étend dans les communes. J'ai toujours cru que l'insurrection de Paris avait été fomentée par l'argent et les agents impérialistes, et je le crois plus que jamais, c'est le pire de tout !

              Au premier moment, nous allons être balayés par l'empire. En attendant l'assemblée perd son temps à des minuties comme si elle n'avait rien à faire. N'y a-t-il donc plus rien à faire, est-ce tout perdu sans espoir? j'en ai bien peur! Je vois déjà quelques députés, soit orléanistes, soit légitimistes, se préparer à tourner au vent. Il y aura bien aussi des républicains ! 

              Rochas me demande s'il n'y aurait pas moyen de nous détacher de Claix, de former la commune du Pont-de-Claix. J'ai parlé à M. Jules Simon, il y a quelques jours, de la formation de la paroisse du Pont-de-Claix; puis je lui ai parlé aussi de la formation de la commune: ce n'est pas dans ses attributions mais il est bien au courant, et il m'a conseillé  d'attendre la loi qui se prépare sur la décentralisation, le gouvernement ne voulant en ce moment rien faire qui ressemble à une action marquée de la centralisation. Peut-être est-ce seulement l'envie d'ajourner une question difficile.          

                  Mais peut-être serait-il bon de prendre l'avance en faisant la demande de formation en commune dès à présent; je crois qu'il y a des notes à ce sujet au bureau, soit dans le carton vert étiqueté  commune de Claix, soit dans celui étiqueté Eglise du Pont-de-Claix ; ce dernier est dans le bureau de Camille, sur le grand meuble à tiroirs.

              Au reste, si c'est difficile, il n'y a qu'à se tenir tranquille, laisser faire, ne pas nous mêler à la bagarre. Je suis bien découragé de voir la marche des affaires!

               Adieu, ma Gabrielle, je vous embrasse tous bien   

                                                                                     Paul Breton

Je me porte bien.

 

 

 

 

              ASSEMBLEE

              NATIONALE                                             Versailles, le 28 avril 1871

 

 

  Ma Gabrielle,             Je reçois ta lettre de mercredi. Ainsi c'était bien l'état de Rose qui avait retardé ton retour à la maison; il faut continuer les précautions; heureusement le beau temps va revenir sans doute. Ici tout est vert, mais c'est bien triste aussi, comme à la maison, comme partout cette année. Si au moins nous pouvions être ensemble! Tous les jours que je passe loin de vous tous sont perdus; pour moi, à mon âge, c'est irréparable! Je ne peux pas songer à donner ma démission en ce moment si grave, mais aussitôt le danger immédiat passé, je saisirai la première occasion. Daniel, dans sa lettre écrite le lendemain de la rentrée, me disait qu'il ne m'avait pas vu depuis le jour de l'an! et c'est vrai.

              Si encore ici nous faisions du travail, mais rien ou presque rien. Les séances durent une heure, et encore, demain et lundi, on proposait de n'en pas avoir. On a réclamé vivement, et voté: il y aura séance demain samedi, mais il  n'y a rien à l'ordre du jour, on  se réunira pour ne rien faire! C'est déplorable, quand il y a tant de choses à faire!

              Hier, la commission d'initiative proposait de ne pas prendre en considération une proposition de quelques membres, tendant à  faire réviser toutes les fonctions et tous les traitements, pour arriver à réduire ou à supprimer ce qui est inutile et trop cher. La commission proposait le rejet, par ce motif qu'il y aurait trop à faire, que ce serait trop grand travail, et que la proposition était trop large, trop indéterminée. Malgré la commission, l'assemblée a voté la prise en considération. L'assemblée a réellement de bonnes intentions, mais les intéressés, les budgétivores, ne veulent pas se laisser rogner. Je cite ce fait, à cause de la contradiction; hier on dit: ce serait un trop grand travail, aujourd'hui on dit: il n'y a rien à l'ordre du jour, c'est-à-dire rien à faire!

              J'ai reçu ce matin une lettre de M.Marthery; Victor est à Nemours avec ses parents.

              Je continue à me bien porter, mais nous avons embarqué ce matin pour Grenoble Eymard-Duvernay qui vient d'avoir une fluxion de poitrine; il est à peu près guéri, cependant il aurait mieux fait de rester à se couver encore quelques jours; il était trop impatient, il n'y a pas eu moyen de le retenir. Il n'a pourtant ni femme ni enfants!

              J'ai reçu ce matin une lettre de Raymond, qui est à la Tour-du Pin, où il se plaint de ne pas se rétablir assez vite. Ainsi, en voilà deux de l'Isère qui sont au pays, malades ou convalescents; cela me donne envie d'être malade aussi, cependant je ne le chercherai pas, mais vraiment si cela me venait, j'en serais bien aise.

              Au 31 mars, fin du trimestre, il y avait à payer au docteur Michinewski, pour l'abonnement de la fabrique 250 francs, pour l'abonnement de la société de secours mutuel du Pont-de-Claix 75 francs; c'est Pierre Rondet, trésorier, qui devait payer ces 75 francs, plus, pour complément de cet abonnement, payables par moi, 25 francs (pour le trimestre).  Demande si cela a été fait, et fais pour nous ce qui n'aurait pas été fait (pour les 25 francs). Il y a peut-être aussi autre chose dû par nous au Dr Michinewski, pour le trimestre échu fin mars, je ne me rappelle pas s'il a vu des malades pour notre compte particulier dans ce trimestre; peut-être y en a-t-il eu aussi visités par lui, sur la demande de M. le Curé. Il faut simplement lui faire demander (au Docteur) sa note pour le trimestre.       

              Pour Félix Breton (de Champ) et pour Mlle Marquien, il n'y a qu'à continuer; pour cette dernière, Blanche a dû avancer divers payements, il faudra la rembourser. Faisons ce que nous devons et ce que nous pouvons tant que nous le pouvons, et résignons-nous!...

              Adieu, je vous embrasse tous tant que je peux.                   

                                                             Paul Breton

 

 

 

              ASSEMBLEE                                                 Versailles, le 30 avril 1871

              NATIONALE

 

                          Ma Gabrielle,                         Je reçois ta lettre d'avant-hier. Notre pauvre sœur  Emilie[1] aura bien de la peine à se remettre, si elle se remet. Si Léon est obligé de repartir, il y a de quoi la faire mourir de suite: quand on croit être arrivé au fond des malheurs, on en découvre encore de plus profonds.

              Je ne connaissais pas M. de Vangeley qui est mort à Vienne, et je ne suis pas plus affecté de sa mort que de beaucoup d'autres; cette année plus qu'à l'ordinaire, tout le monde en a.  M. Rolland (ancien propriétaire des îles de Champ), qui s'était échappé de Paris et s'était réfugié ici avec ses fils, est mort en trois jours d'une fluxion de poitrine. Eymard-Duvernay est parti d'ici avant-hier, à peine convalescent d'une fluxion de poitrine.

              M. Reymond est à La Tour-du-Pin; j'ai reçu une lettre de lui avant-hier, et je lui ai répondu. Il se plaint vivement que ses forces ne reviennent pas vite; il voudrait pouvoir revenir à son poste; il demande s'il est vrai qu'on ne puisse plus trouver de logement  à Versailles; je lui ai dit de prévenir l'un de nous deux ou trois jours avant son arrivée, et que nous lui tiendrions un gîte préparé.

              Dis à Rochas qu'hier j'ai demandé à M. le ministre de l'Intérieur quelle est la marche à suivre pour arriver à la formation de la commune du Pont-de-Claix; il m'a dit d'aller demander cela, de sa part, au secrétaire général qui me fixerait mieux que lui. J'y suis allé immédiatement; j'ai exposé les principaux motifs de l'intérêt majeur qu'il y a à la formation de la nouvelle commune; cela a été bien compris (sauf instruction et vérification bien entendu). La marche à suivre, c'est une demande au préfet, avec un mémoire à l'appui. Le préfet soumet la demande au conseil général du département qui donne son avis motivé. L'avis, fût-il contraire à la demande, ne suffit pas pour l'arrêter. Le tout est transmis, par le préfet, au ministre (évidemment avec un avis du Préfet, quoique le secrétaire général ne me l'ait pas dit). Le ministre fait l'instruction (on ne m'a pas dit par quels moyens), puis, s'il y a lieu, il présente une loi, et l'assemblée nationale statue.          

                        Pour tout cela on a le temps, puisque les conseils généraux des départements ne seront nommés que dans un mois probablement; en attendant on peut préparer le mémoire, ou au moins en rassembler les matériaux.   Si on m'envoyait ici les brouillons, et les notes à ce sujet qui sont dans le carton vert au bureau (ou celui étiqueté commune de Claix, ou celui de l'église du Pont-de-Claix) j'aurais le temps de préparer le mémoire; mais rien ne presse bien.

                       Quoique les affaires militaires avancent toujours, la fin de l'insurrection n'est pas encore obtenue. A tous moments, hier soir encore, on vient proposer des solutions plus ou moins impossibles.

                   Des délégués des syndicats du haut commerce parisien sont venus hier soir à notre réunion de la gauche républicaine. Avant de les faire entrer on a délibéré, et on a décidé que nous ne devions pas les recevoir officiellement; trois ou quatre membres de notre réunion se sont offerts pour les recevoir; on a levé notre séance (à 10 heures du soir, une demi-heure plus tôt qu'à l'ordinaire), tout le monde est sorti, à l'exception des quatre membres qui s'étaient offerts, et les délégués parisiens sont entrés. Nous savons ce matin que leurs propositions sont inacceptables: en voilà un exemplaire imprimé, et voilà un journal (le Soir) qui en parle.

              Adieu, je t'embrasse bien ainsi que nos filles.          

                                                                                Paul Breton                                                                                                                                               

 

 

 

ASSEMBLEE                            Versailles, 2 mai 1871

NATIONALE   

 

              Ma Gabrielle,             On vient de me nommer dans le 12° bureau, membre de la commission du budget rectificatif pour 1871, c'est-à-dire pour examiner les réductions de dépenses possibles, dès cette année, sur le budget voté en 1870 pour 1871, avec la largeur (lisez: prodigalité et gaspillage) usitée dans l'empire; je n'avais pourtant pas dit grand'chose dans la discussion, mais ce que j'ai dit contrastait, par sa brièveté, avec cinq ou six discours évidemment préparés. C'est une besogne difficile, je ferai ce que je pourrai.. M. de Ventavon, qui est du même bureau et qui était à l'autre bout de la salle, a été pour beaucoup dans ma nomination, en parlant à demi-voix à son voisin. Toutes les nominations relatives au budget sont regardées comme de première importance, et elles sont très recherchées; je n'ai été nommé qu'au 3° tour, en ballottage avec M. Haentjens.  Je n'avais eu, au second tour, que trois voix de plus que lui, on s'était divisé, il n'y avait pas de majorité absolue. Au 3°tour qui était un ballottage, j'ai eu plus de 2/3 des voix, ainsi plus que la majorité absolue  Au moins, je pourrai travailler à quelque chose d'utile!         

                      J'ai reçu hier soir de M. Vial une lettre où il me dit que, par suite de plaintes portées à l'évêché, on vient de lui défendre de dire la messe le dimanche au Pont-de-Claix; ce doit être une erreur de plume, il a voulu dire sans doute qu'on ne lui permettait plus de dire la messe au Pont-de-Claix que le dimanche. Je lui ai répondu. Il me demande de m'occuper de faire ériger le plus tôt possible la succursale du Pont-de-Claix.

                          Succursale, ou mieux, commune, cela prendra nécessairement un certain temps; en attendant, il faut, je crois, parer aux difficultés du moment. Il faudrait aller voir M. Chambon, et prier Henri notre frère de voir Mgr. l'évêque, de qui il est bien connu. Henri étant de la commission de la Papeterie a bien le droit de s'occuper des intérêts de notre population ouvrière qui fait la moitié de la population totale du Pont-de-Claix.

              Les opérations militaires continuent; le vent du Nord ayant repris, on entend le canon  très fort. On avance, on entrera certainement bientôt dans Paris, mais il y a de grands malheurs à craindre.

                          J'ai reçu une lettre de M. Rouillet, elle a été mise à la poste à Meaux; il m'a donné une adresse par laquelle j'ai pu lui répondre et lui envoyer les cinq lettres de la maison que j'avais retirées de la poste ici. Voici cette adresse:

                                                 à Monsieur Méret-Breton      

                                                 chez Monsieur Decoeur aîné

                                                à Lagny-Thorigny   (Seine et Marne)

 

 

au reste, voilà la lettre de M. Rouillet. Je lui ai répondu avec passablement de détails; je lui ai dit notamment que, loin de refuser tout arrangement, M. Thiers a, à plusieurs reprises, promis amnistie complète pour le plus grand nombre, pour tout le monde, sauf les assassins. Et même il aurait, dit-on, ajouté à la députation des maires des communes suburbaines qu'il laisserait volontiers une porte de derrière libre, pendant deux ou trois jours, pour laisser aller à l'étranger tous ceux qui voudraient; que pouvait-il faire de plus? Sans l'argent et les agents impérialistes, ce serait déjà purifié, mais de ce côté le danger croît tous les jours!

     Adieu, ma Gabrielle, je t'embrasse bien, ainsi que nos filles.

                                                                                    Paul Breton

 

 

 

 

ASSEMBLEE                                              Versailles le 3 avril (sic; en fait, mai) NATIONALE

 

Ma Gabrielle,               Ta lettre du 29 qui m'a appris la mort de notre pauvre sœur Emilie ne m'est arrivée qu'hier soir, je l'ai trouvée en rentrant pour me coucher. Ce matin j'en ai reçu deux, celle de dimanche et celle de lundi.

              J'ai écrit à Félix tout à l'heure; je lui ai dit que tu me proposais de l'engager à venir demeurer avec nous, et je l'y engage fort, mais je crains bien qu'il ne veuille pas quitter la Porte de France, où sont ensemble ses filles, et sa femme à présent.

              Je ne crois pas convenable que tu laisses nos filles, non pour elles, qui seraient aussi bien avec Marie qu'avec toi, mais pour toi, qui aurais trop à t'ennuyer seule ici, loin de tes enfants et peu avec moi, car il paraît que la commission du budget rectificatif de 1871 va être aussi la commission du budget général de 1872; ça va être un travail considérable. Nous avons eu à midi notre séance d'installation où on a nommé le Président, deux vice-présidents, et quatre secrétaires; la commission est de 30 députés, deux nommés par chaque bureau. Nous nous réunirons tous les jours à midi, et nous serons subdivisés en plusieurs sous-commissions, chargées chacune d'un travail spécial le matin.

              Je vais donc être très occupé, et tu serais bien seule presque tout le temps. Au reste, précisément parce que j'aurai beaucoup à faire, j'aurai moins besoin de toi. A moins que je ne devienne malade, ce que je t'écrirais de suite. Pour le moment je me porte très bien.

              Ma lettre d'hier (ou d'avant-hier, je ne me rappelle pas bien) répondait d'avance à ce que tu me dis de M. Vial. Ce n'est pas ici que peuvent se faire les démarches relatives soit au maintien provisoire de l'état actuel des choses, soit à la formation de la commune,  ou du moins de la succursale du Pont-de-Claix. Pour la commune, c'est au préfet qu'il faut présenter la demande avec un mémoire à l'appui. Pour la succursale c'est bien aussi au préfet, mais après et avec le consentement de l’évêque; c'est M. Simon, le ministre des Cultes, qui me l'a dit. Peut-être serait-il bon, contrairement à ce que je disais dans une précédente lettre, de commencer par la succursale. Si Mgr l'évêque y consentait, la demande une fois déposée à la préfecture, puis envoyée par la préfecture au ministre (et je crois qu'en écrivant au préfet, d'ici, j'obtiendrais qu'il envoyât la demande), je suis à peu près sûr que nous obtiendrions de M. Simon la décision voulue. Et comme la succursale comprendrait précisément les portions des communes de Claix et de Champagnier qui font partie de la paroisse d'Echirolles, juste les mêmes qui devront former la commune du Pont-de-Claix, ce serait un nouveau pas vers la formation de la commune, qui ne dépend presque que de l'évêché, et qui pourrait être fait plus vite.

                      Il y a déjà eu une demande faite, soumise à l'enquête je crois; il y a eu une délibération contraire prise par le conseil de fabrique de la paroisse d'Echirolles. C'était le temps où le préfet disait à M. Berger qu'il fallait attendre que M. Royer ne fût plus là, et où l'évêque de Grenoble me disait, sans nommer personne: "Il faut attendre..."          

                      Il y a eu aussi, je crois, des délibérations des conseils municipaux de Claix et de Champagnier; les notes relatives à cette affaire sont dans un carton vert au bureau, soit celui étiqueté "commune de Claix", soit celui de la chapelle du Pont-de-Claix; celui-là n'a point d'étiquette, mais il est sur le grand meuble à tiroirs dans le bureau de M. Chabert. On pourrait m'envoyer toutes les notes avec un avis sur la question de savoir s'il vaut mieux commencer par la commune ou par la succursale. La succursale étant moins difficile, peut-être est-ce par là qu'il faut commencer.

                          Les dernières difficultés suscitées au sujet du service de M. Vial, par devant l'évêché, seraient un motif de plus pour faire comprendre à l'évêché l'importance de la décision à prendre.

 

 

                          Rien encore de définitif avec Paris; on entend le canon plus fort que jamais, on amène des prisonniers et des blessés. Un indice du désarroi de la commune, c'est qu'après avoir renversé un de ses chefs elle en renverse un autre; après Lullier ça a été Bergeret, puis Cluseret vient d'être destitué et emprisonné. Le commandant en chef actuel aura son tour à la première occasion. Mais l'empire travaille de plus en plus ouvertement, et j'ai bien peur qu'au premier jour il ne revienne s'imposer.

              On a écrit d'Alsace, à un de nos collègues ici, que dans le Haut-Rhin et dans le Bas-Rhin, il y a des bureaux d'enrôlement qui fonctionnent publiquement avec l'autorisation, ou au moins la tolérance  des autorités allemandes. Ces bureaux racolent et engagent tous les alsaciens qu'ils peuvent décider, mais ils ne prennent que des hommes ayant servi dans l'armée française. On donne à chaque enrôlé 3000 francs, et on les expédie en Angleterre où ils vont, disent-ils hautement, pour rétablir l'empereur sur son trône!    

                      Aujourd'hui, dit-on, un journal annonce que l'empereur se dispose à faire un débarquement pour singer le retour de l'île d'Elbe!...

                          Si Paris n'est pas réduit très promptement, ce plan va réussir...et alors nous nous en irons, tous ensemble cette fois, en Italie je pense, sans attendre qu'on m'envoie à Cayenne!

              Hier, deux individus de mauvaise mine ont été arrêtés ici, dans la rue des Tournelles; c'est la rue où demeure Gueydon (elle est tout près de la cathédrale); dans cette même rue demeurent aussi M. de Combarieu, et M. Chardon, député de la Haute-Savoie qui mange avec nous. Riondel demeure tout près, dans la rue Royale; il y a beaucoup de députés dans ce quartier. Les deux hommes en question s'en allaient demandant à toutes les portes les noms et les adresses exactes des députés  logés dans les maisons. On s'en est inquiété, on est allé chercher la police, et on a arrêté ces hommes.               

 Quand nous sommes venus le soir chez Gueydon pour dîner, la concierge nous a raconté le tout en détail. Je croyais bien qu'il y avait de l'exagération, mais ici, dans la salle où je suis, deux députés parlaient de cette affaire. Il paraît que ces hommes, interrogés, ont répondu qu'ils étaient envoyés par quelqu'un qui veut fonder un journal, et qui avait besoin des adresses des députés. C'est une mauvaise excuse, attendu qu'on trouve les adresses des députés à la questure, quand on les demande ouvertement. Sont-ce des agents de la commune, ou des agents bonapartistes?

  Adieu, ma Gabrielle, je t'embrasse bien       

                                                                         Paul Breton

 

 

 

 

 

 

 

             

                                     Versailles, le 7 mai 1871,  10 heures du soir

     

              Ma Gabrielle,                         J'arrive de St Denis, où je suis allé aujourd'hui avec M. Monrozier. Nous sommes partis à huit heures du matin, sur l'impériale d'une des innombrables voitures qui font le service, car St Denis est toujours le seul point par où on communique avec Paris. La route est couverte de voitures allant dans les deux sens. Nous avons passé à La Celle -St Cloud, Bougival, Rueil, Nanterre, Colombes, et Gennevilliers; tu peux suivre le trajet sur la carte, un des plans du siège de Paris que nous avons à la maison.          

                   Entre Gennevilliers et Colombes, il y a un point où les obus tirés par la batterie de St Ouen par les insurgés tombaient il y a quelques jours assez abondamment; depuis deux jours, la batterie de St-Ouen ne tire plus.

              A St-Denis, nous avons vu des Prussiens en grand nombre. Nous sommes arrivés un peu avant midi; nous avons vu en arrivant une église assez grande, assez belle (non antique); nous avons vu arriver de tous les côtés, par toutes les rues, des prussiens en grande tenue, sans armes, par pelotons conduits par leurs officiers, marchant au pas comme des mécaniques, quoique sans tambours ni trompettes; tous entraient dans l'église, en entrant ils ôtaient leurs casques, en les prenant par le paratonnerre en cuivre, tous de la même manière. Nous avons vu entrer des musiciens, mais ceux-là ne marchaient pas si bien mécaniquement. Il entrait aussi quelques personnes civiles, quelques dames; nous sommes entrés aussi, puis sont arrivés les officiers supérieurs, et le commandant en chef est arrivé le dernier. L'église était pleine. Un aumônier a psalmodié quelque chose en allemand, et les musiciens se sont mis à chanter en allemand, très bien, très beau, puis ils ont pris leurs instruments et ont joué un très beau chant; à la reprise, l'assistance entière s'est mise à chanter, avec l'accompagnement des instruments. C'était très beau, mais ça a été bientôt monotone, car c'étaient des versets toujours semblables, sauf les paroles bien entendu, mais pour nous il n'y avait point de différence. Nous en avons eu bientôt assez, et comme nous n'avions pris le matin que du café noir nous avions faim, nous avons voulu nous en aller. Il n'y a pas eu moyen: les portes étaient fermées à clé, et un sous-officier placé devant chacune (dans l'église bien entendu) empêchait de sortir. Il n'a pas eu à nous refuser, parce que nous avons vu deux dames devant nous à qui on refusait le passage; nous sommes donc restés là à une petite distance de la porte, dans la nef, et nous avons vu de là beaucoup d'autres personnes se présenter pour sortir et être toutes refusées, beaucoup de belles dames surtout, c'était très curieux. Quand on a eu chanté deux ou trois psaumes, le chapelain est monté en chaire, vêtu juste comme les avocats chez nous, et il nous a fallu avaler un long sermon en charabia.

              Pendant le sermon, une des belles dames qui était sur une chaise (je crois une de celles qui n'avaient pu sortir) s'est mise à parler à sa voisine en souriant ; le sous-officier qui était devant la porte de son côté (un grand jeune homme blond, l'air grave) est allé lui mettre le doigt sur l'épaule et lui dire de ne pas rire - je suppose que c'est cela qu'il lui a dit, car elle a eu l'air bien attrapée, elle n'a plus eu envie de rire, et le sous-officier est retourné gravement à son poste. Ce sous-officier parlait un peu français, car j'avais entendu qu'il disait à ceux ou à celles qui venaient pour sortir, il leur disait, sans aucune phrase, d'abord: nix, avec en même temps un signe de la main, puis, quand on avait l'air de ne pas comprendre, il disait: restez-là.

              Enfin, après le sermon on a encore chanté, puis on a ouvert les portes et tout le monde est sorti, les prussiens sans ordre cette fois, comme des écoliers sortant de classe.

              Alors nous sommes allés chercher à dîner; après avoir parcouru deux rues, nous avons vu un hôtel d'assez belle apparence, l'Hôtel du Grand Cerf; nous sommes entrés pour demander à dîner; la salle d'entrée est la cuisine, il y avait abondamment de quoi manger, et plusieurs cuisiniers au travail, mais on nous a répondu qu'on ne pouvait pas nous servir, parce que toute la maison est réquisitionnée: c'est là que mangent beaucoup d'officiers prussiens, peut-être tous. Il a fallu chercher ailleurs.

              Après dîner, nous avons voulu aller visiter la cathédrale de St-Denis, seule chose qu'il y ait à voir,  mais on nous a refusé l'entrée : il faut une permission du commandant prussien !  nous sommes allés demander cette permission, nous l'avons eue sans aucune difficulté, à notre tour, car on faisait queue; je dis "sans aucune difficulté", car à Monrozier qui est entré seul au bureau on a donné une permission pour 10 personnes. En sortant il l'a dit à haute voix, et huit autres personnes, deux messieurs et six dames, se sont jointes à nous. A la grille extérieure on montre les papiers et on compte les gens; à la porte même de l'église on remet la permission, et on compte encore les gens qui entrent, puis c'est fini, on ne s'inquiète plus de vous. Je ne comprends pas à quoi bon, et de quel droit toutes ces formalités, ce ne peut être qu'une vexation.

                  L'église n'a pas beaucoup souffert, cependant il y a quelques vitraux brisés par les obus; elle est très belle d'ensemble, et de détails. Il y a des vitraux antiques, et d'autres modernes; les modernes représentent: Napoléon en 1806, ordonnant la restauration de l'église de St-Denis; un autre: visite de Louis-Philippe à St-Denis avec sa famille; la reine Marie-Amélie a un grand immense chapeau et des manches à gigots.

              J'avais porté la lorgnette et j'ai vu une particularité remarquable: les personnages des anciens vitraux vus à l'œil  simple ont tous une expression très nette, les yeux se distinguent parfaitement; mais vus avec la lorgnette, ils ont tous des yeux exagérés, énormes, avec des expressions forcées. Je ne sais pas si les peintres verriers modernes n'ont pas remarqué cela, mais je m'explique pourquoi dans presque tous les vitraux modernes les yeux ont l'air de manquer presque complètement.

              En revenant, nous avons vu le Mont Valérien tirer le canon, et nous voyions très bien le feu; et du côté de Paris on répondait, nous voyions la fumée.

              Depuis hier matin, il y a eu un redoublement de canonnade; d'ici, on entend le bruit presque continu, comme un roulement de tonnerre. Et cependant des gens sortis de Paris ce matin disent qu'il faudra peut-être encore plus d'un mois pour finir! c'est bien long.

 

                                                                       Lundi 8 Mai

              Je complète ma lettre d'hier soir, et je la fais partir.

              Les conseillers municipaux nommés à Lyon dimanche passé ayant tous donné leur démission, on a refait hier dimanche les élections municipales de Lyon. Je ne suis pas sans  inquiétude sur la manière dont elles se seront faites; cependant, la Guillotière étant désarmée, il n'y aura pas eu de troubles venant de ce côté: au reste, ici, personne ne dit rien, et s'il y avait eu quelque chose, on le saurait déjà par le télégraphe.

              En ma qualité (je crois) de membre de la commission du budget, je reçois beaucoup de notes relatives aux finances, et aux moyens de payer la dette. Des journaux contenant des articles m'arrivent aussi. Je conserve toutes ces notes, et j'y joins celle que Charles Meunier m'avait écrite il y a quelque temps; il est certain qu'il y aura quelque chose à prendre dans toutes ces indications.

              Malheureusement l'absence momentanée du ministre des finances nous arrête net aujourd'hui, et peut-être encore demain; la sous-commission des voies et moyens, celle dont je suis, ne s'est pas réunie aujourd'hui, et les jours où nous n'avons rien à faire sont bien longs: on ne peut pas oublier le canon !

              J'ai pris un abonnement de trois mois, à partir du 15 avril, au Gaulois, à ton nom; le reçois-tu? Hier matin il y avait un article bien malheureux, qui plaisantait sur le mal que la batterie nouvelle de Montretout allait faire aux insurgés quand elle commencerait sa musique. Aujourd'hui, il y a encore un article fâcheux dans un autre sens; c'est un journal qui est assez bien au courant des nouvelles, mais sauf cela ce n'est pas toujours un bon journal.

              Adieu ma Gabrielle, je vous embrasse bien toi et nos filles                                                                                                         Paul Breton

  Je continue à me bien porter

 

 

 

              ASSEMBLEE                                             Versailles, le 11 mai 1871

               NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Voilà deux jours que je ne t'ai pas écrit, c'est long!  J'ai eu beaucoup, beaucoup à faire; nos séances de la commission du budget ont recommencé, c'est très grave et très intéressant. Si la paix s'établit, et si l'empire ne vient pas jeter sur la France de nouveaux malheurs, nous nous en tirerons malgré l'énormité des charges.

              Demain le ministre des finances doit venir dans la commission, mais nous n'avons pas perdu notre temps, la sous-commission des voies & moyens dont je fais partie est décidée à proposer l'impôt sur le revenu, qui produira un gros chiffre sans trop de souffrance, attendu qu'il n'atteindra pas ceux qui n'ont pas au moins 1200 F. de revenu net. Tout cela est un énorme travail, et je vois avec plaisir que ce n'est pas un grimoire trop obscur, et que je peux très bien apporter ma part d'idées dans les propositions et les discussions.       

                   Nous venons d'avoir une séance émouvante à propos d'une interpellation au ministre de la justice qui avait répondu ; M. Mortimer-Ternaux est venu, comme déjà hier ou avant-hier, demander si ce qu'un journal avait dit d'une conversation de M. Thiers avec des délégués de communeux quelconques était vrai. M. Thiers est monté à la tribune dire qu'il était excédé de ces tracasseries. Applaudissements, réponse de M. Mortimer-Ternaux, cris dans la salle, tumulte, enfin ordre du jour motivé constatant que l'assemblée , ayant pleine   confiance dans le chef du pouvoir exécutif de la République Française, passe à l'ordre du jour.

              Deux autres ordres du jour blâmant indirectement sont proposés; nouveaux débats. M. de Kesdrel, voyant avant le vote que l'opposition va être battue, monte à la tribune faire des excuses et déclarer que ses amis et lui ne veulent pas faire de l'opposition. Ils n'ont pas voulu être comptés !  Mais M. Thiers  vient à la tribune poser nettement la question, enfin vote : 10 bulletins blancs seulement, et une cinquantaine d'abstentions qui n'ont pas voulu voter blanc, et qui n'ont pas osé voter bleu; c'est une séance plus qu'animée, je t'enverrai demain un grand Officiel.

              J'ai bien reçu tes lettres, jusques et y compris celle du 6 où tu me parles de nos hirondelles et de notre vache; ça repose de savoir que vous êtes là-bas tranquilles dans le  beau temps. Ici, après les agitations de la séance, on retrouve le bruit du canon qui ne cesse jamais, qui même a redoublé depuis deux jours que la batterie de Montretout tire. On avance, on arrivera, mais à quel prix? La commune de Paris se démanche cependant; c'est bon signe, mais c'est long !

              Plusieurs membres de la réunion de la Gauche républicaine se sont mis aussi de la réunion des conservateurs républicains; je m'en suis mis aussi (beaucoup de députés sont de deux réunions). Les réunions ont lieu le soir, à des jours différents; ainsi toutes mes soirées sont occupées.

              Je vais voir en rentrant à la maison s'il y a une lettre de toi, car souvent elles m'arrivent l'après-midi, puis j'irai dîner.

                Adieu, je vous embrasse et je vous aime bien toutes trois

                                                                         Paul Breton

 

 

 

 

 

ASSEMBLEE                                                          Versailles, le 12 mai 1871

              NATIONALE

              Ma chère Marguerite,                        Ta lettre du 9, arrivée hier soir, s'est croisée avec la mienne du 8 (commencée dimanche soir), ainsi vous savez que je continue à me bien porter. Ma petite Rose me fera aussi plaisir quand elle m'écrira, dis-le lui.

               Voilà les détails que tu me demandes sur ma manière de vivre.

              Pendant une douzaine ou une quinzaine de jours, c'est allé très bien: M. Riondel, M. Monrozier, M. Gueydon, M. Chardon (d'Annecy) et moi, nous avons mangé ensemble chez M. Gueydon qui a, outre sa chambre, une petite salle à manger et une cuisine, le tout au rez-de-chaussée; logement qui, par parenthèse, ne me conviendrait pas du tout, quoique à très bas prix (120 F. par mois, avec la batterie de cuisine, la vaisselle, un peu d'argenterie et du linge de table) : c'est un rez-de-chaussée dans une vieille maison, dans une rue étroite où le soleil n'arrive jamais; mais nous y venions seulement pour manger.

              La concierge, qui s'appelle Madame Pierre, nous faisait la cuisine, à onze heures du matin, tous les jours, une soupe au lait, riz, vermicelle ou autre chose; des oeufs et du fromage ou des pommes, quelquefois du chocolat au lieu de soupe. A dîner à 7 heures du soir, deux plats de viande et un plat de légumes ou salade, fromage et pommes; quelquefois du poisson pour un des plats de viande, et chaque jour, en commençant, une bonne soupe. .Une ou deux fois par semaine un bouillon gras, et ce jour-là un des plats de viande était un bon bouilli. Enfin un bon ordinaire de ménage. Nous réglions tous les soirs après dîner; Mme Pierre apportait sa note de déboursé (je crois augmentée d'un bon tiers), nous y ajoutions 1 F. qui étaient censés être la rémunération, et nous payions chacun notre part, qui variait de 4F,50 à 5F,50, et une seule fois 6F. par jour, mais ce jour-là Monrozier avait apporté un beau homard qui s'est trouvé en supplément; nous avons tout de même tout mangé.

              M Riondel mangeait avec nous parce que sa femme était malade; elle est guérie, M. Riondel nous a quittés, nous n'étions plus que quatre.

              Jeudi dernier, ou vendredi, M. Gueydon est parti pour aller chercher sa femme à Vienne. Il a été convenu qu'en son absence nous continuerions à venir, à trois, manger chez lui, ce que nous avons fait; mais mercredi soir, avant-hier, c'était le dernier jour, Madame Gueydon devant arriver, et en effet M. et Mme Gueydon sont arrivés dans la nuit de mercredi à jeudi.

              Hier donc, nous avons recommencé à chercher notre vie, mais nous allons probablement nous réorganiser. M. Monrozier demeure rue Ste-Adélaïde, donc tout près de moi. Reymond va arriver, nous lui avons loué une chambre rue de la Paroisse, en face de l'église. Monrozier pense que sa concierge nous fera la cuisine.

              Ce matin j'ai mangé dans ma chambre un petit pain et du chocolat, puis je suis allé prendre du café, avec encore un petit pain dedans, c'est bien suffisant; cependant je vais tout à l'heure dîner de bon appétit.

A la réunion de la gauche Républicaine, on a dit hier, pour la dixième fois au moins, que nous, les députés républicains, nous n'allons pas assez aux réceptions de M. Thiers, et on a engagé tous les membres à y aller le plus possible. Alors ce matin je suis allé pour commander un habit noir; j'en ai trouvé de tout faits. Après en avoir essayé deux, j'en ai trouvé un m'allant parfaitement, très fin, très beau, et coûtant seulement... 66 francs. Je crois bien que ce n'est pas du drap solide, mais c'est excellent pour ce que j'en veux faire, et c'est vraiment très fin et très beau. J'ai acheté aussi un beau gilet noir de 14 F.; ainsi j'irai quelquefois chez M. Thiers un moment le soir. Hier il y avait beaucoup de monde, plus qu'à l'ordinaire, à cause de l'affaire de la séance qui avait été chaude ( je vous envoie un  exemplaire de l'Officiel).

              M. de Kerdrel a malheureusement détourné ou diminué la portée du vote en venant, avant, dire que personne ne voulait renverser M. Thiers. Il a fait cette manœuvre  parce qu'il voyait très bien que la droite allait être battue. Sans lui, tous les opposants à M. Thiers, tous ceux qui sont furieux contre lui parce qu'il n'a pas proclamé la royauté, auraient tous voté contre l'ordre du jour de confiance, il y aurait eu 120 ou au plus 140 billets bleus, peut-être  150. M. de Kerdrel est venu parer le coup; ils n'ont pas voulu qu'on se comptât. M. Thiers a bien voulu rétablir la question dans sa netteté, mais la manœuvre  était faite, il n'y a eu que 9 ou 10 billets bleus. C'est M. de Pioger qui a crié, quand M. Thiers a dit :"ma démission est prête" qui a crié: "Remettez-la"; il était presque devant moi. L'Officiel n'a pas mis son nom, quoiqu'il le sût bien;  trois ou quatre députés étaient allés immédiatement le dire, mais les autres journaux l'ont dit.

              Rien de nouveau, de saillant, à Paris, mais c'est la fin. Voilà Rossel, commandant militaire en chef, parti à son tour après beaucoup d'autres; et il se fait temps que cela finisse!  Aujourd'hui on entend moins le canon, ce soir du moins, car ce matin et toute la nuit il n'a pas cessé.

              Aujourd'hui, de midi à 3 heures, nous avons eu au budget une conférence très importante avec le directeur général de l'enregistrement et des domaines. Les détails ne t'intéresseraient pas.

              On parle d'un impôt sur le papier; on n'en a encore rien discuté. Ce n'est pas comme  fabricant de papier que je le discuterai car, si ce n'est l'ennui de l'exercice ( mais qu'il sera très facile de remplacer par l'abonnement) , cet impôt ne sera pas une charge pour les fabricants et au contraire, attendu qu'on le fera payer aux consommateurs; mais c'est au point de vue de l'instruction générale et de l'instruction politique qu'il faut craindre de rendre le papier cher. L'impôt sur les allumettes sera aussi probablement établi; celui-là, outre son produit, donnera beaucoup de sécurité contre les incendies; etc., etc.

              Il est sept heures du soir. Adieu, je vous embrasse toutes trois, ta maman, Rose, et toi, et aussi tante Marie et ses filles     

                                                                                     Paul Breton

 

 

 

 

             ASSEMBLEE                                               Versailles, le 14 mai 1871

             NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Ta lettre du 11 ne m'est arrivée qu'hier soir 13; la mienne, commencée dimanche dernier, partie lundi 8 ne t'est parvenue que le 11: tout cela  est bien long! Moi aussi je voudrais bien être avec toi, avec vous tous; mais si tu étais ici, avec la persistance de l'indisposition de notre Rose, tu serais bien tourmentée, et peut-être tu repartirais.

              Moi je me porte très bien, mais je ne suis pas content. Depuis trois jours il se passe ici des choses déplorables. La droite, malgré le vote unanime de confiance donné malgré elle à M. Thiers, prépare une attaque à fond contre lui et surtout contre la république. La lettre de comte de Chambord, que tu as dû lire dans les journaux, est l'ouverture des batteries; il semble que la fusion est faite entre les Orléans et les Chambord, ils vont proclamer Henri V. La semaine dernière, il y avait des projets d'attaque contre le bureau de l'assemblée qui va être à renommer mardi ou mercredi. On s'agitait dans les diverses réunions sur des questions de noms. Hier un des chefs de la droite a déclaré à un des chefs de la gauche qu'il n'y aurait point de lutte, qu'ils consentaient à maintenir le bureau de l'assemblée sans changement, et il a ajouté: "Nous renonçons à la petite guerre, nous commençons la grande"!

              Il y a pourtant une chance encore. M. Thiers, qui a déclaré à plusieurs reprises qu'il maintiendrait, tant qu'il serait au pouvoir, la forme actuelle, sans préjuger de la forme définitive, qui a dit que la victoire serait aux plus sages, M. Thiers peut, en réponse à l'attaque ouverte de la droite demandant la proclamation immédiate de la monarchie, M. Thiers peut demander la proclamation immédiate et définitive de la république. S'il le fait, il enlèvera le succès, et peut-être le fera-t-il.

              Jeudi soir chez lui, après la séance si agitée où on l'avait attaqué et où il avait eu le dessus, il y avait beaucoup de monde. Il était encore très surexcité, et il n'a cessé de dire, toute la soirée, à tous les groupes, qu'il ne voyait absolument que la république de possible, qu'elle seule peut sauver la France !

              Et c'est vrai. Si on proclame le roi, ce sera donner raison au dire des Parisiens (non les communeux) qui croient que l'assemblée a préparé la royauté. La proclamation de Chambord a été, par les soins de la commune de Paris, imprimée à cent mille exemplaires et affichée partout avec un commentaire; l'effet a été désastreux. La masse des Parisiens amis de l'ordre, qui se préparait à se joindre à l'armée dès qu'elle pénètrerait dans Paris, est consternée; elle ne s'opposera pas à l'armée, mais elle ne l'aidera pas.

              Et ailleurs, à Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Grenoble même, et dans toutes les villes où la république, au moins provisoire, aurait réussi à obtenir le calme, il y aura des insurrections, que les campagnes n'empêcheront pas, car elles ne sont pas légitimistes , ni l'armée, car l'armée rassemblée ici est à peu près la seule force actuelle; il n'y en a que très peu ailleurs; d'ailleurs l'armée non plus n'est pas légitimiste. Ca va être un bouleversement général.

              Je disais: le retour de l'empire serait le pire de tout ! hé bien l'empire aurait pu s'établir parce que les paysans le veulent, mais la monarchie bourbonnienne n'aura de partisans que dans l'ouest. C'est une nouvelle guerre civile, pire encore que celle de Paris                  Les réunions partielles de députés des diverses nuances sont en ébullition. Hier soir, à celle de la gauche républicaine, on a décidé une réunion extraordinaire, sur convocation spéciale pressante, pour lundi, qui n'est pas le jour ordinaire, et la réunion des conservateurs républicains vient de distribuer aussi une convocation spéciale et importante pour une réunion extraordinaire qui aura lieu aujourd'hui dimanche à 4 heures. Tous les partis se préparent, il va y avoir une lutte décisive.     

                     Qu'en résultera-t-il? Je ne sais, mais j'ai bien peur!  Pas pour moi personnellement, je ne cours aucun danger particulier; je crois même que les députés n'auraient pas autant à craindre d'Henri V que de l'empire, mais pour le pays! c'est la guerre sans fin, et l'achèvement de la ruine.

              Tenez-vous bien tranquilles là-bas. Soignez-vous bien, et soignez bien notre Rose; tu me dis qu'elle a repris des leçons, mais il faudrait bien qu'elle ne voyageât pas beaucoup au grand air.

              Ceci me rappelle une chose que j'ai oubliée depuis une huitaine de jours: dans une de ses lettres, M. Desfrancs, professeur de rhétorique à Niort, m'a dit qu'une dame veuve d'un officier, maîtresse de pension à Versailles, voudrait trouver un emploi d'institutrice dans une famille. M. Desfrancs, qui a été professeur de cette dame, en fait le plus grand éloge sous tous rapports, et il m'a demandé de faire connaître le désir de cette dame à ma famille et à celles de mes amis. J'ai répondu que je le ferais, et j'avais oublié. Je n'ai pas sur moi la lettre de M. Desfrancs et je ne me rappelle pas le nom de cette dame. Quant aux autres indications, elles ne sont pas plus précises dans la lettre de M. Desfrancs que ce que je dis ici.

              Si, pour quelqu'un de nos parents, ou d'autres, il fallait d'autres informations, je pourrais les demander à M. Desfrancs (ou mieux, on pourrait lui écrire directement: à M. Desfrancs, professeur de Rhétorique , à Niort (Deux-Sèvres). ) puis je pourrais voir cette dame ici.

              Le canon qui avait cessé un moment avant-hier a repris avec violence dans la soirée; en ce moment, midi, on l'entend rarement, cependant le vent vient bien du côté qui fait entendre. Peut-être est-ce la fusillade en ce moment; tout cela est affreux, et malheureusement peut-être n'est-ce qu'un commencement!

              Adieu, ma Gabrielle, je t'écrirai tous les jours si je peux, ne fût-ce qu'un mot, cependant si un courrier te manque ne t'inquiète pas, il n'y a aucun motif.

              Reymond n'est toujours pas arrivé. J'ai reçu hier une dépêche de lui en réponse à celle par laquelle je lui demandais s'il fallait garder sa chambre (louée pour lui ici par un de ses amis qui est professeur au lycée de Versailles) ; il m'a répondu qu'il partirait enfin lundi et qu'ainsi il faut garder la chambre. Il avait écrit à M. Sirven (ce jeune professeur) que si l'assemblée ne délibérait pas à Versailles au bruit du canon, il donnerait sa démission de député à cause de son âge et de sa santé, mais qu'en ce moment il ne doit pas déserter son poste, et c'est vrai. Ainsi nous l'attendons mardi ou mercredi; il sera à la grande lutte, et ce n'est pas de trop, nous avons bien des malades et des absents de notre côté.           Adieu encore, je t'embrasse bien bien                                                                                                     Paul Breton

 

 

 

 

               ASSEMBLEE                                                   Versailles, le 15 mai 1871

               NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Pas de séance publique aujourd'hui; seulement réunion dans les bureaux, depuis 1 heure jusqu'à présent 5 heures et ½.  Hier à 4 heures, à la réunion des conservateurs républicains, on a adopté une résolution qu'on va discuter ce soir à la réunion extraordinaire de la gauche républicaine, et aussi à la réunion Feray (républicains par raison); d'après tous les calculs nominatifs et individuels, on compte sur une majorité de 70 voix dans l'assemblée en faveur de la proposition qui sera faite demain ou mercredi, savoir: la durée du pouvoir de M. Thiers fixée à deux ans. La rédaction n'est pas encore arrêtée, elle le sera demain, il y a un comité qui en est chargé. On espère que la droite votera contre et qu'ainsi elle se laissera compter; je crois moi, et je l'ai dit, que la droite fera comme dans le vote de confiance de jeudi dernier, c'est-à-dire qu'elle votera pour, alors on n'aura rien avancé, attendu que qui prouve trop ne prouve rien.

              Si la droite ne voit pas le plan, si elle se laisse constater en infériorité positive, le danger sera éloigné pour quelque temps; et si nous pouvons, en conservant la forme républicaine, arriver à la pacification du pays, et laisser renaître son activité qui est imminente partout, la masse peu éclairée fera honneur à la république de la reprise des affaires, comme après les révolutions de 1830 et de 1848 elle a fait honneur de la reprise des affaires aux Orléans après 1830 et à Bonaparte après 1849.

              J'ai un peu moins peur qu'hier matin, mais cependant la différence n'est pas grande. Le fort de Vanves est occupé par l'armée régulière qui avance toujours et d'un manière sûre.

                Hier soir à 9 heures et ½ je suis allé chez M. Thiers; j'ai été tout attrapé de me trouver le premier député. Il n'y avait que deux messieurs et trois ou quatre dames, dont Mme Thiers; et sa sœur  Mlle Dosne(?), qui tous, je crois, avaient dîné ensemble; on prenait du thé ou du café, je ne sais lequel.

                    M. Thiers m'a fait asseoir sur un fauteuil à côté de lui; je me suis excusé d'être venu le dimanche puisque apparemment c'était la seule soirée de repas en famille. Il m'a dit qu'il recevait tous les jours, le dimanche comme les autres jours, qu'en ce moment il n'y a pour lui ni jour, ni presque nuit de repos, etc. Je lui ai dit ce qui a été dit par un des chefs de la droite: "Nous ne faisons plus la petite guerre, nous commençons le grande." Il m'a répondu: "Elle ne leur réussira pas..." etc. puis d'autres députés sont arrivés, pas en très grand nombre, puis M. Meissonnier (le peintre).      

                 Un des premiers visiteurs arrivé après moi a été Monseigneur Gilli, nonce du pape; c'est le type parfait du Monsignor Romain.

              Aujourd'hui, dans les bureaux, le principal sujet à examiner était le traité de Paix définitif qui est soumis à la ratification de l'assemblée. M. Thiers, en sa qualité de député, appartient au 12° bureau (celui dont je fais partie); il y est venu (contre son ordinaire), il a pris part à la discussion, ou, pour mieux dire, il a écouté parler deux ou trois députés, puis il a parlé, lui, seul, pendant une bonne heure au moins, répondant aux questions, etc.. Une chose caractéristique, car il est très bien renseigné sur tout ce qui se passe, c'est qu'il a affecté, à deux ou trois reprises, en parlant du gouvernement actuel de la France, de l'appeler le gouvernement Légitime; il a même fait un petit commentaire sur ce mot. C'est évidemment une réponse indirecte, ou un avertissement, aux menées légitimistes, ou, pour parler plus justement, bourbonniennes, qui s'agitent en ce moment.

              La sous-commission du budget devait se réunir à l'issue des bureaux. Voyant que les discussions se prolongeaient (il y avait 4 ou 5 autres objets en discussion, indépendamment du traité de Paix. M. Thiers était parti immédiatement après cette première discussion), je suis sorti du 12° bureau, et je suis allé à la commission du budget à 3 heures. Il n'y avait personne. En revenant, j'ai trouvé M. Germain (le directeur du Crédit Lyonnais, qui est aussi du budget); il allait aussi voir; il s'est rentourné (sic). Je suis donc revenu au 12°bureau.

              Un peu avant cinq heures, je suis allé de nouveau au budget. J'ai trouvé M. Germain et deux autres, dont M. Casimir Périer, notre président de la sous-commission, qui ont dit: "Il est trop tard pour aujourd'hui, renvoyé à demain." Je suis donc revenu encore au 12° bureau, qui n'a pas fini, et qui même vient de lever la séance sans avoir fini, tandis que d'autres bureaux avaient fini à 3 heures. C'est la faute de notre président de bureau, M. de Barante, qui n'entend rien à présider: on bavarde, on parle plusieurs à la fois, on répète les discours des autres, et on n'avance pas.

              Tous ces détails ne doivent pas t'intéresser beaucoup, mais je n'ai rien autre à te dire pour aujourd'hui; c'est toute ma vie ici. Ce matin, dans ma chambre, j'ai travaillé avec les livres des budgets antérieurs: deux énormes volumes (un pour chaque année), et j'ai étudié une petite brochure nouvelle, sur un mode d'application de l'Income tax; il y a de bonnes idées à prendre, mais pas tout. L'impôt sur le revenu (income-tax) est indispensable en ce moment; il sera certainement le principal des impôts nouveaux.

              Je vais rentrer à la maison voir s'il y a une lettre, puis j'irai dîner, et ce soir à la réunion de la gauche républicaine, jusqu'à 10 heures et ½ ou onze heures ;

                   Adieu, ma Gabrielle, je vous embrasse bien toutes

                                                             Paul Breton

              Tu sais que s'il y a une dépêche télégraphe à m'envoyer, il faut la faire viser par le préfet, puis l'adresser simplement à moi, député à Versailles , sans mettre l'adresse de la rue; alors on me l'apporte en séance.

 

 

 

 

              ASSEMBLEE                                                          Versailles, le 17 mai 1871

              NATIONALE

 

 

              Ma  Gabrielle,                                    La proposition convenue qui devait être faite aujourd'hui a été ajournée; je le regarde comme bien fâcheux. Nous nous enfonçons toujours plus dans le gâchis. La situation actuelle n'est plus tenable. Je ne sais ce qui va en arriver, mais je ne vois que des difficultés et des malheurs.

              Si on avait fixé le gouvernement actuel pour deux ans, on aurait reporté à deux ans les luttes des chefs de partis. Le pays aurait pu, en attendant, reprendre son activité, et se calmer.

                    C'est M. Thiers, paraît-il, qui, consulté, a d'abord beaucoup hésité, puis qui, ce matin seulement, en conseil des ministres, aurait décidé qu'il demanderait l'ajournement. Il a craint, dit-on, des débats violents, desquels il aurait pu résulter, pour l'armée, un découragement, tandis qu'actuellement l'armée est parfaitement disposée. Il a demandé l'ajournement jusqu'après la solution de l'affaire de Paris.

              Tout cela ressemble bien au découragement. Si le découragement arrive jusque là, c'est tout perdu !

              J'ai envoyé immédiatement à Paul Breton de Champ la note que tu m'as envoyée pour lui; je l'ai envoyée à M. Rouillot en la forme indiquée par lui, avec prière de la faire parvenir à Paul Breton de Champ, et de m'envoyer la réponse.

               Aujourd'hui je ne suis allé à la séance publique qu'un moment, à la fin. Le ministre des finances était venu à la commission du budget; arrivé tard, précisément en sortant du conseil des ministres, une demi-heure environ avant l'ouverture de la séance, il est resté longtemps. Il nous a donné beaucoup de détails. Hier déjà il était venu. Maintenant nous allons pouvoir avancer le travail, car jusqu'ici nous ne pouvions presque que le préparer.

              M. Reymond est arrivé aujourd'hui; il n'est pas content du logement que M. Sirven lui a retenu. Je vais le mener dans la même maison que moi où il y a, je crois, une chambre disponible, il verra si elle lui convient mieux.

              Eymard-Duvernay doit arriver, dit-on, le 22; nous allons nous trouver quatre dans le même quartier, nous pourrons faire ménage ensemble.

              Aujourd'hui je vais dîner avec Reymond.

              Adieu, ma Gabrielle. Le temps commence à être bien long, surtout quand on ne voit pas la fin.     Je t'embrasse bien ainsi que nos filles. Je vais écrire à Daniel.

                                                                         Paul Breton   

 

 

 

 ASSEMBLEE                                                    Versailles, le 18 mai 1871

               NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,                                     J'ai reçu de M. Blandin, de Grenoble, une lettre par laquelle il me demande de tâcher d'obtenir un secours de l'état pour rétablir la toiture de la principale église de Belfort; je doute que je réussisse à obtenir un secours particulier, quand une commission prépare un rapport qui conduit à la réparation par l'état de tous les dommages matériels causés par la guerre. J'essayerai cependant.

              Mais M. Blandin m'a envoyé en communication plusieurs lettres de ses divers correspondants, par l'entremise desquels il fait tous les jours parvenir des secours soit aux prisonniers français à l'étranger, soit aux populations françaises qui ont souffert et qui souffrent encore énormément de l'invasion. Il y a là de grands maux qu'on peut soulager dans une certaine mesure. Cela au moins servira à quelque chose, et puisque M. Blandin a des correspondants actifs et dévoués dans diverses localités les plus malheureuses, il me semble que le plus simple pour nous, c'est de remettre à M. Blandin les secours que nous pouvons envoyer.

              Je serais donc d'avis, si tu l'approuves, que tu remettes à M. Blandin une somme un peu forte, deux ou trois mille francs par exemple, sauf à recommencer quand l'hiver approchera, et selon les circonstances. Je t'envoie avec la présente, sous pli chargé, la lettre que M. Blandin m'a communiquée et qu'il m'a demandé de lui renvoyer; j'y mets un mot de réponse pour lui dans laquelle je ne dis rien de la somme que tu lui remettras si tu le juge convenable (rien du chiffre, mais tu lui enverras au moins cent ou deux cents francs). Fais-lui parvenir ses lettres et la réponse pour lui, en y joignant ce que tu voudras, mais je crois qu'il faut donner, tant qu'on peut, et donner encore quand on le pourra.

              J'ai reçu hier soir la lettre commencée par Rose, terminée par toi; elle est venue vite, car elle est datée du 16 et c'était hier le 17.

              Rose me dit que vendredi vous n'aviez rien pour souper; vous êtes donc aussi obligés de chercher votre vie, comme ici ! Elle me dit que la pluie les a prises en route: il faut bien faire attention à la mouillure pour Rose, autant au moins qu'aux courants d'air. Elle me dit qu'on lui a apporté son lait de chèvre dans son lit, mais il semble que ce ne doive être que le premier jour; il serait bon, je crois, de continuer ainsi, tous les matins, pendant quelque temps au moins.

              Je crois plus que jamais que tout se démanche. L'assemblée ne fait presque rien, le gouvernement non plus. Tout à l'heure l'assemblée va discuter le traité définitif de paix, qui contient plusieurs aggravations du traité préliminaire. L'assemblée va être forcée encore de subir ces nouvelles charges.

              A Paris les désastres augmentent tous les jours. Les prétendants travaillent; l'Empire a plus de chances tous les jours. C'est une débâcle générale, et pourtant , il m'est impossible de ne pas rester là jusqu'au bout.

              Hier soir il n'y avait point de réunion à cause des réunions extraordinaires des jours précédents. Je suis allé tout seul me promener depuis 8 heures et 1/4 jusqu'à 10 heures passées. J'ai suivi un chemin qui, à travers les bois, se dirige vers le mont Valérien et Montretout. Les bois sont beaux et verts, mais je n'ai pas entendu un seul oiseau; il n'y a point de rossignol ici, on n'entend que le canon, qui de là où j'étais fait tout vibrer; puis des roues, c'étaient deux grandes voitures de provisions se dirigeant vers le fort; puis des cavaliers isolés portant des ordres; et après chaque passage, le silence absolu, sauf le canon toujours! Heureusement en rentrant j'ai trouvé ta lettre (écrite aussi par Rose), et en même temps il y en avait une de Daniel: je n'étais plus si seul.

              Il y avait un billet de Léon Bosquette qui était venu pour me voir; il était arrivé hier de Cherbourg, et il devait partir ce matin pour Rueil; contre Paris toujours! je viens de lui écrire un mot adressé à Rueil.

               J'ai aussi écrit à Daniel. Les places de Daniel ne sont pas si mauvaises, quoiqu'il le croie: il a été 3° en thème latin, 4° en version latine, 2° en version grecque, 7° en thème grec, en diligence il a été  7°, deux fois 6°, et enfin  2°. Sur 12 élèves qu'ils sont en ce moment, je crois, ce n'est pas trop mauvais. Tout le monde ne peut pas être premier, et je lui ai dit que je n'étais pas mécontent, tout en l'encourageant à faire le mieux possible.

              Adieu, voilà l'heure de la séance publique, je vous embrasse tous

                                                                                     Paul Breton.

 

 

 

  Du 19

              Cette lettre n'a pu partir hier, je n'avais pas les lettres des correspondants de M. Blandin à t'envoyer.

              La séance d'hier a été déplorable. M. Thiers a tant fait qu'il a fait adopter un échange proposé par Bismarck, certainement pas dans l'intérêt de la France.  Je t'envoie l'Officiel d'aujourd'hui.

              Mais ce que tu n'y verras pas, c'est que mercredi soir, le comité supérieur du Génie avait délibéré à l'unanimité (y compris M. Chabaud-Latour, président du comité) avait délibéré que l'échange , considéré au point de vue de la défense du territoire, devait être rejeté. Ce même soir, mercredi, M. Thiers a fait appeler le Général Chabaud-Latour et lui a parlé.

  Jeudi matin, le Général a convoqué de nouveau le comité supérieur du génie militaire pour le faire revenir sur sa décision de mercredi matin. Tous ont refusé, et ils ont persisté à voter le rejet de l'échange. Voilà pourquoi le Général Charreton (membre du comité du génie) est venu donner à la tribune un avis bien net, contraire à l'échange, et pourquoi le général Chabaud-Latour, et M. Thiers avant lui, sont venus dire le contraire.

              M. Rondot avait dit la vérité au point de vue général, et M. Charreton au point de vue militaire.

              On disait dans la salle que M. Thiers soutenait l'échange parce qu'il était promis, et que la délibération soumise à l'assemblée n'était réellement pas libre. Si cela est, il ne fallait pas lui faire jouer cette comédie, il fallait inscrire l'échange dans le traité, et nous dire: "Voilà, nous n'avons pas pu mieux";  on aurait voté sans discussion, ça aurait été plus digne.

                  M. de Bismarck rira bien quand il lira le compte-rendu de cette séance, et il y aura de quoi! Pauvre nous!  Pauvre nation!

                              Voilà le bout de papier que je détache de la lettre de M. Desfrancs, professeur à Niort; c'est le passage relatif à Mme Guilloton:      

 

                     Permettez-moi, Monsieur, d'abuser de ma correspondance avec vous pour vous  recommander un personne très digne d'estime, au cas où votre famille ou vos amis en auraient besoin pour l'éducation de leurs demoiselles: c'est Madame Guilloton (femme d'un officier en retraite), maîtresse de pension à Versailles près de la préfecture. Cette dame a été mon élève, pendant que je faisais à Niort un cours de rhétorique française. Je connais sa valeur, qui n'a d'égale que sa modestie. C'est moi qui l'ai fait recevoir institutrice du degré supérieur.

 

 

 

 

 

 

 

 

              ASSEMBLEE                                                  Versailles, le 20 Mai 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Toujours rien de nouveau. Les jours se passent sans qu'on fasse un pas en avant pour quoi que ce soit, mais on en fait en arrière. Le ministre des finances est reparti pour Francfort, dit-on. Va-t-il faire encore quelque nouveau traité? En attendant, il a laissé aux chefs de service du ministère des finances la recommandation de ne rien donner à la commission du budget. Ainsi nous voilà encore arrêtés. Nous nous battons les flancs pour avoir l'air de faire quelque chose; ainsi, ce soir à 9 heures, il est convenu que la commission du budget manquera la séance publique de l'assemblée pour entendre M. Roulland, gouverneur de la Banque de France.

              Mais on sait déjà d'avance que M. Roulland dit qu'à cause de l'insurrection de Paris il ne sait pas où en est la situation, soit de l'encaisse, soit des billets en circulation. A la vérité, quelques membres de la commission affirment que M. Roulland sait très bien ce qui s'est passé à Paris à la banque, et qu'il le sait jour par jour, mais s'il ne veut rien nous dire, ce sera comme s'il ne savait rien. Et d'ailleurs tous les renseignements qu'on veut lui demander pourraient être contenus dans une note de quelques lignes qu'il écrirait en cinq minutes. Mais la commission du budget aura manqué la séance publique de l'assemblée pour entendre, en réunion générale, le Gouverneur de la Banque de France! ça a l'air de quelque chose!

              Tout est mesquin et petit, quand ce n'est pas déplorable ou indigne !... Je voudrais bien m'en aller !...

                           Je t'ai envoyé hier, dans un paquet chargé, des lettres à remettre à M. Blandin; tu auras sans doute reçu ce paquet.

  Notre collègue Jourdan est parti hier, incognito, pour aller voir sa femme et ses enfants. Si je n'étais pas de la commission du budget, j'en ferais bien autant.

             Je t'embrasse bien, et nos filles aussi.          

                                                                                     Paul Breton

 

 

              ASSEMBLEE                                                          Versailles, le 22 mai 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Ta lettre de jeudi et celle de samedi me sont arrivées toutes deux le lendemain de leur date; celle de samedi était hier dimanche à la maison quand je suis rentré, mais celle de Rochas ne m'a été remise qu'aujourd'hui à la poste de l'assemblée. Je lui ai répondu ce matin.

              Ce soir (6 heures), je sors de la sous-commission du budget (voies & moyens), c'est la première séance où nous ayons fait un peu de vrai travail. Nous avons manqué la séance publique de l'assemblée; on savait qu'il devait y avoir une communication du gouvernement; M. Périer, notre président de sous-commission, a proposé de lever notre séance particulière pour aller à la séance publique, mais il y avait aujourd'hui tirage des bureaux, on a dit qu'on commencerait peut-être par là, et qu'il ne fallait pas perdre encore notre temps, et on a chargé M. Cochery, membre d'une autre sous-commission du budget, partant pour la séance, de nous faire avertir quand la communication du gouvernement arriverait.

              M. Cochery a promis, mais il a oublié; nous n'avons su qu'après ce qui s'était passé. Je regrette d'avoir manqué cette séance, cependant comme d'un autre côté nous avons fait quelque chose, je m'en console bien. Je la lirai demain dans l'Officiel, et je t'enverrai un exemplaire.

              Vous aurez su par le télégraphe l'entrée de l'armée dans Paris. On se bat encore, mais on avance vite. Tout sera fini sans doute aujourd'hui, sauf peut-être Montmartre. La résistance à l'intérieur n'est pas bien grande...

              Hier dimanche, au moment même où l'armée a commencé à entrer par la brèche d'Auteuil, de midi à 2 heures et 1/2, j'étais avec Monrozier et Reymond sur la terrasse de Bellevue, puis sur celle de Meudon. Les batteries tiraient violemment du mont Valérien, de Montretout, de Breteuil, de Brimborion, d'Issy. Du rempart on répondait, c'était un bruit incessant; j'ai entendu siffler ou ronfler des obus: c'est non pas un sifflement ou un ronflement, c'est un bruit strident qui ressemble un peu à celui produit par un train de chemin de fer en marche à grande vitesse; en prononçant fortement la syllabe prac, prac, prac,...dix ou douze fois par seconde, on produit un bruit qui rend à peu près exactement le bruit d'un obus qui part. Je n'en ai point entendu arriver, mais de Bellevue, avec une grande lunette appartenant à un homme qui l'a installée là pour gagner quelques sous, nous avons vu très bien la brèche ouverte dans le rempart à la porte d'Auteuil; c'est à la porte même: un jambage en pierre était resté debout, l'autre avait disparu avec trente ou quarante mètres de muraille, mais nous ne voyions que le haut de la brèche, et nous ne nous doutions pas que dans le moment même l'armée entrait. A 10 heures du soir il y avait trente mille hommes entrés, parce que les premiers entrés sont venus ouvrir une autre porte. Au matin, il y avait 80 mille hommes. Sera-ce au moins la fin bientôt?

              On dit que M. Thiers a dit aujourd'hui à la tribune qu'il laisserait l'assemblée exercer seule le droit de grâce, ne voulant pas, lui, porter seul la responsabilité de ce qu'il serait nécessaire de faire.

              L'assemblée, probablement, sera rigoureuse; on a reproché à M. Thiers il y a 15 jours ou 3 semaines d'avoir dit aux délégués du conseil municipal de Bordeaux qu'il serait clément, ou plutôt tolérant, et que, si les chefs de la commune voulaient fuir, on les laisserait aller à l'étranger. Il a bien fait, M. Thiers, de dire cela, et il l'aurait fait comme il l'avait dit si les chefs communeux avaient quitté Paris alors; ç'aurait été quinze jours de guerre évités, et quinze jours de ruines, d'incendies, et de malheurs. Mais ils n'ont pas renoncé, ce n'est que par la force qu'on a pu les renverser; il n'y a plus d'engagement pris        

                  Adieu, ma Gabrielle, continue à m'écrire souvent; je suis toujours agréablement surpris quand je trouve une lettre de toi en rentrant.

              Je vous embrasse bien tous   

                                                             Paul Breton

 

 

 

               ASSEMBLEE                                                         Versailles, le 23 mai 1871

                NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Aujourd'hui tout n'est pas fini encore. L'armée a repris plus de la moitié de Paris, mais au prix de grandes pertes; il y a beaucoup de morts des deux côtés. Il arrive ici des bandes incessantes de prisonniers; parmi eux, il y a des enfants de 14 ou 15 ans, et des vieillards à barbe blanche. On a amené une cinquantaine de femmes prisonnières; actuellement encore, aujourd'hui à 9 heures (il en est dix, la nouvelle arrive) un bataillon de femmes occupe à Paris le ministère de la marine et menace de le faire sauter. On a entouré le pâté de maisons, et on attend. De même, dans l'église Ste-Clotilde, au faubourg St-Germain, il y a un très grand nombre d'insurgés qui refusent de se rendre; on les a aussi cernés, et on attend.  

                       On évite le plus possible les pertes d'hommes des deux côtés, mais les insurgés ont une canonnière sur la Seine, qui ne peut changer de place parce que l'eau est basse. Cette canonnière, au milieu de Paris, tire sur Paris, sur les maisons et sur les quais, quand même il n'y a point de soldats de l'armée aux environs.         

                      Du fort de Montrouge, où sont encore les insurgés, ils tirent à toute volée sur Paris. Il n'y a plus un soldat à Versailles ni aux environs, tous sont à Paris. Malgré cela c'est bien long!

              Aujourd'hui encore, nous avons bien travaillé à la commission du budget; nous allons probablement continuer, et c'est bien temps. La rentrée dans Paris va permettre de nous donner beaucoup de pièces dont l'absence nous entrave énormément.

              Je continue à me bien porter. J'ai acheté un pantalon gris sombre, presque noir, à bandes gris clair par côtés. Je l'ai porté hier, et ce matin en voulant le reprendre, j'ai reconnu que la couture de derrière avait lâché presque entièrement depuis la ceinture jusqu'au bas; je l'ai refaite solidement.  

                    Je t'envoie le numéro de l'Officiel qui rend compte de la séance d'hier où je n'étais pas. Il y a eu une transposition de pages à l'imprimerie. Je suis moins triste quand nous pouvons travailler, malgré la surexcitation des nouvelles de détail qui arrivent coup sur coup de Paris.

              Depuis deux ou trois jours, nous avons recommencé à dîner ensemble Reymond, Monrozier, et moi. Ce soir il doit y en avoir deux autres; nous dînons chez une dame, ou concierge peut-être, qui a entrepris de donner à dîner; ce n'est pas un restaurant, il n'y a pas beaucoup de monde, on fait là une bonne cuisine de ménage. Le dîner est de trois francs. Nous nous trouvons là ensemble dans une pièce séparée. C'est moins ennuyeux que d'aller chercher sa vie tous les jours, tout seul...

              Voilà bientôt l'heure, j'y vais. Adieu, ma Gabrielle, je t'embrasse bien

                                                                   Paul Breton

 

 

 

               ASSEMBLEE                                      Versailles, le mercredi 24 mai 1871

               NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Nous ne sommes pas au bout de nos malheurs: ce qu'on craignait, quoiqu'on le crût impossible, se réalise aujourd'hui: les insurgés font sauter et brûlent les Palais et les maisons de Paris. Ce matin, on a battu le rappel des pompiers à Versailles; ils sont partis pour Paris avec leurs pompes. On a appelé de même tous les pompiers des environs tout autour de Paris jusqu'à Melun. A 7 heures ce matin tout le pays était couvert de fumée, dans la ville comme dans les environs; j'ai vu cela de ma fenêtre avant d'en savoir la cause; j'ai passé dans l'autre chambre qui est toujours inoccupée, c'était la même chose de l'autre côté, mais il n'y avait point d'odeur de fumée. Peut-être cette fumée passant sur les bois avait-elle perdu son odeur, mais c'était bien de la fumée, non du brouillard.

              Sont brûlés, à coup sûr: les Tuileries (non le Louvre, on a pu couper la communication à la hauteur du pont des Sts-Pères), le ministère des finances, le Conseil d'Etat, la chancellerie de la Légion d'Honneur, l'Hôtel de Ville, et, dit-on, beaucoup de maisons; c'est un désastre épouvantable. M. Thiers nous a donné beaucoup de détails (je t'enverrai l'Officiel de demain), mais il n'a rien dit des otages; on a pourtant crié, de divers côtés: "Et les otages!" Il a dû entendre, et il n'a rien dit; peut-être ne sait-il rien à ce sujet; peut-être aussi le bruit qui court est-il vrai: on dit qu'ils ont tous été fusillés.

              C'est horrible, et ça dure encore. M. Thiers espère que tout sera fini ce soir,  ou au moins demain! Voilà encore une nuit pendant laquelle d'immenses malheurs peuvent se produire. Que faire ?

              La séance n'a duré qu'un moment, et de suite après beaucoup de députés sont partis pour Paris. Ils vont voir! C'est un courage que je n'ai pas. Quand donc cela finira-t-il ?          

                   Adieu, je t'embrasse, et nos enfants aussi; c'est dans de pareils moments qu'il est dur d'être séparés.         

                                                                                     Paul Breton   

 

                                                      Versailles, le 25 mai 1871

 

              Ma Gabrielle,             Le mal va en grandissant: on dit ce matin que le Palais de Justice avec la Sainte-Chapelle et l'Institut sont brûlés. Dans la rue de Lille, des insurgés passaient en criant: "déménagez, on va brûler", puis bientôt après, d'autres arrivaient avec du pétrole et mettaient le feu aux maisons; ce sont surtout les femmes et les enfants qui font cette besogne. Jamais on n'a vu pareille folie furieuse.

              Ce matin, on entend encore le canon: c'est Montrouge et Bicêtre, deux forts encore aux mains des insurgés, qui tirent sur Paris, avec, dit-on, des bombes à pétrole. Ce dernier  point ne doit pas être vrai, attendu qu'on n'avait pas dû approvisionner les bombes à pétrole dans ces forts, mais à coup sûr ils tirent sur Paris.  

                 Tout cela est épouvantable, et cependant ce n'est pas ce qui m'affecte le plus depuis hier soir. Ta lettre de mardi, arrivée hier soir, me dit que notre Rose, sans être malade, n'est pourtant pas dans son état ordinaire, et un peu plus loin, qu'elle ne doit pas rester longtemps languissante par ce beau temps. Ainsi elle est languissante et réellement un peu malade: je le craignais et j'étais inquiet; à présent j'en suis sûr et j'ai peur. Prends tous les moyens pour la guérir; laisse s'il le faut les leçons; l'huile de foie de morue est un bon remède, mais il ne suffit pas. Le lait chaud de la tétine, pris le matin dans le lit, puis couvé encore un peu de temps, avant de se lever, fait très bien. Enfin, fais tout le possible, et sans attendre une aggravation, et écris-moi des nouvelles à chaque lettre.      

                   J'ai reçu avant-hier soir le billet de visite que je t'envoie ci-joint. J'ai porté hier matin chez Madame Thiers (remis aux domestiques d'en-bas) la réponse dont voici le brouillon. Madame Thiers a fait, le jour de l'Ascension et dimanche, des quêtes dans la chapelle du château, où on a chanté, et dit la messe, et prêché.

              J'ai reçu du ministre de l'instruction publique la lettre ci-jointe, qui répond à la demande de M. Desfrancs par un refus, non absolu dans la forme, mais motivé, ce qui est pire.

              Je dois dire que, d'après les lettres que j'ai reçues de M. Desfrancs, je trouvais qu'en  effet il n'avait pas (je répète les expressions du ministre) l'aptitude, au degré suffisant que réclament les fonctions d'inspecteur d'académie.

              Les lettres de M. Desfrancs sont loin d'être nettes et serrées; je n'en avais communiqué au ministre que des extraits faits par moi, mais si, de son côté, M. Desfrancs a écrit au ministre, comme c'est probable, je comprends qu'on ait jugé qu'il n'a pas l'aptitude suffisante. Sans compter les rapports de l'inspection générale, dont parle la lettre du ministre.

              Maintenant que dois-je faire? La lettre du ministre porte en haut le mot confidentielle. Faut-il la communiquer à M. Desfrancs? c'est peut-être inutile. Il serait fâcheux de le froisser sans profit pour lui ni pour personne. Peut-être pourrais-tu envoyer la lettre du ministre à Mlle Joséphine Faulcon, mais peut-être vaut-il mieux la fermer simplement en sûreté, à la maison. Si on réclame plus tard, nous la communiquerons s'il le faut.          

                  Je réponds à la maison au sujet de la lettre de M. Brustlein, et aux diverses questions de Rochas. Il faudra donner mon livre de comptes pour faire voir le billet et le compte de David.       

                   Il est cinq heures. Montrouge et Bicêtre sont pris; il n'y a plus que le fort d'Ivry. On a envoyé une sommation à ceux qui l'occupent, peut-être vont-ils se rendre. Les prisonniers arrivent ici par milliers; il y en a déjà 9 mille à Satory, il y a eu une tentative d'émeute, on en a fusillé quelques uns, mais on dit qu'il va en arriver encore 12 à 15 mille. Où les mettre tous? On ne dit toujours rien des otages qui étaient à la prison de Mazas. Les insurgés tiennent encore cette prison, il est à craindre que tous les prisonniers n'aient été tués.

                 Adieu, je vous embrasse tous        

                                                                                     Paul Breton               

 

 

 

ASSEMBLEE                                  Versailles, le 27 mai 1871, samedi matin

              NATIONALE

 

        Ma Gabrielle,                   Au milieu des terribles angoisses qui nous enserrent, ta lettre du 25 est pour moi un redoublement de douleur. Comment mon abstention dans l'affaire des prières publiques à ordonner par l'assemblée a-t-elle pu te faire tant de chagrin? Sous couleur de religion, c'était un côté politique, la proposition arrivant le même jour que la proclamation du comte de Chambord, proclamation à moitié religieuse à moitié politique, ou plutôt religieuse par politique.

              Cette proposition des prières a été déposée par M. Cazenove de Pradines, qui était et qui est encore secrétaire des commandements du comte de Chambord; c'est ce jeune zouave pontifical blessé que tu as vu à Bordeaux. Elle a été d'ailleurs soutenue bien maladroitement; M. le général du Temple, en demandant l'urgence, a dit: "Nous faisons attendre Dieu!" . C'est stupide, ou plutôt c'est bien orgueilleux ! qu'est-ce que Dieu a besoin des hommes, que peut-il bien attendre d'eux? Qu'on eût dit: "Il y a urgence, ne tardons pas à recourir à Dieu", à la bonne heure! ce n'aurait pas été absurde, mais ça n'aurait pas fait un mot.

              Si la proposition était religieuse, elle ne concernait pas une assemblée politique. Si elle était politique, je devais, en conscience, voter contre: je me suis abstenu.

              Francisque Sarcey a fait de justes réflexions au sujet des prières publiques ordonnées; je t'ai envoyé le cahier (Drapeau Tricolore).

 

              Moi aussi, ma Gabrielle, je t'aime bien, bien, et nous sommes séparés en ce moment terrible, nous ne pouvons même pas pleurer ensemble. Je voudrais tant être avec toi toujours, et avec nos enfants; quand le pourrai-je? Comment sera notre Rose alors, comment serons-nous tous? Pour notre Rose, tu n'avais donc pas encore consulté Charvet, ne tarde pas un instant, si ce n'est pas fait.

              J'ai commencé cette lettre dans ma chambre; je vais sortir, et j'y ajouterai peut-être quelques mots.

              Hier soir à 10 heures il y avait foule dans les rues pour regarder l'incendie de Paris qui se reflétait dans les nuages au-dessus, c'était effrayant par son étendue.

 

                                                                    Samedi, 6 heures du soir

              C'étaient les ateliers du chemin de fer de l'Est qui brûlaient hier soir. Aujourd'hui, il n'y a pas de nouveaux incendies, mais la lutte n'est pas finie. Il y avait encore à midi 12 à 15 mille insurgés qui tiennent à Belleville, au cimetière du Père Lachaise, et dans les quartiers extrêmes de ce côté. Plusieurs députés sont allés à Paris hier et sont revenus aujourd'hui. Il y a des détails horribles, et par contre, plusieurs des édifices incendiés ne sont pas entièrement brûlés. On ne sait toujours rien de positif au sujet des otages, c'est un triste indice.

                  J'irai à Paris aussitôt que ce sera possible, voir ce que sont devenus M. Rouillot et nos garçons de magasin; quant à la maison même, je n'ai vu dans aucun journal et personne n'a dit que ce quartier ait souffert matériellement. Le ministre de l'intérieur nous a dit hier à l'assemblée que les pompes et les pompiers de Londres et de Bruxelles étaient en route pour Paris par les voies rapides.

              Adieu, ma Gabrielle, je t'embrasse bien. Soigne bien Rose, et écris-moi souvent de ses nouvelles     

                                                                         Paul Breton

 

 

 

ASSEMBLEE                                                            Versailles, le 28 mai 1871

              NATIONALE

 

              Ma  Gabrielle,                        Ta lettre du 26 arrivée hier soir a été pour moi un bien grand soulagement, par les nouvelles rassurantes qu'elle m'a apportées au sujet de Rose, mais il ne faut pas s'endormir. Je crois qu'avec le traitement actif ordonné par Alexandre il faut continuer le lait chaud de la tétine, pris le matin dans le lit, et couvé ensuite avant de se lever.

  Je ne veux pas te reparler des horribles événements de Paris; je ne peux plus lire les journaux. Tout doit être fini actuellement, cependant hier soir on se préparait seulement à en terminer; c'est bien long!

  Comme suite à ma lettre d'hier, je te dirai que je suis allé ce matin à une messe basse à la paroisse, et pas du tout aux prières publiques qui étaient annoncées pour midi précis à la cathédrale.

  Madame Thiers, précédée de deux huissiers de l'assemblée, en uniforme, a fait une quête dans l'église de la Paroisse, pendant la grand-messe qui se disait en même temps que la messe basse où j'étais (il était près de onze heures).

  Je n'ai point de lettre de M. Rouillot depuis plus d'une semaine; cependant la poste a repris son service entre Paris et Versailles. Beaucoup de députés en ont reçu hier, je suis bien inquiet. On ne donne à personne des laissez-passer pour Paris, ou plutôt pour en sortir, car on y entre encore, avec quelques difficultés, mais on ne laisse sortir personne, de peur de laisser échapper les chefs de l'insurrection. Je ne peux pas encore aller à notre maison; qu'y trouverai-je?

  On apprend à l'instant (2 heures) que tout est enfin terminé. A la prison de La Roquette, où les insurgés avaient emmené les otages quand ils avaient été obligés de quitter la position où est la prison de Mazas, on est arrivé à temps pour empêcher le massacre de 140 otages, mais 60 environ étaient déjà tués, , parmi lesquels, dit-on, l'archevêque de Paris, le curé de la Madeleine, M. Bonjean, le président de la cour de cassation, et autres...

  On peut bien ne pas lire les journaux, mais on ne peut pas ne pas entendre ce qui  se dit à haute voix là, à côté. C'est affreux. Je m'en vais travailler dans ma chambre.

  Adieu, je vous embrasse toutes trois

                                                                         Paul Breton

 

ASSEMBLEE                                                                 Versailles, le 30 mai 1871

             NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Je ne t'ai pas écrit hier soir, et je n'ai point reçu de lettre de toi; ça me manque quand je ne trouve rien en rentrant le soir. J'espère en trouver une aujourd'hui.

              Je ne t'écris qu'un mot, il est presque 7 heures du soir (l'heure de la poste). La séance vient de finir, elle a été violente, sans aucune utilité et au contraire. Je crois que la folie furieuse est générale, tout cela est bien triste.

              Aujourd'hui, à la commission du budget, le ministre des finances nous a dit, à propos de l'impôt sur le papier: nous n'arrivons pas; le produit serait faible, et la perception difficile et coûteuse. En 1851 déjà on avait été arrêté par les mêmes causes, etc. Je me suis bien gardé de dire qu'on peut, je crois, obtenir 10 millions, sans frais, sans difficulté, et sans nuire à la papeterie… M. Bécoulet m'a écrit qu'il allait convoquer une réunion générale des fabricants à Paris; nous verrons tous ensemble s'il faut aller au devant, en demandant certaines concessions en échange.

         Voilà le facteur qui vient lever la boîte. Adieu, je t'embrasse bien                                                                                                    Paul Breton

 

ASSEMBLEE                                                                     Versailles, le 31 mai 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             La lettre de Marguerite de dimanche ne m'est arrivée que le mardi soir, en même temps que la tienne de lundi; elle portait deux timbres de la poste au Pont-de-Claix, l'un du 28, dimanche, l'autre  du 29, lundi; ainsi elle n'est partie que lundi.

              Je vois avec grand plaisir que le mieux de Rose continue, il faut persister.

                M. Berger est très malade, je l'avais appris avant ta lettre, par Léon Penet, qui en est tout inquiet. Léon Penet n'a pas eu à marcher à la bataille de Paris.

              Il m'a appris que Jules Picot avait écrit à son père, depuis la fin de la lutte; il m'a même dit où il se trouve en ce moment; je ne me le rappelle pas, mais peu importe.

              J'ai reçu hier soir une lettre de Léon Bosquette. Le jour où Léon Bosquette a passé ici, il était venu pour me voir. Ne m'ayant pas trouvé, il m'avait écrit une note, dans laquelle il me disait qu'il partait le lendemain de bon matin pour Rueil, avec son bataillon, 10° chasseur. Je lui ai alors  écrit par la poste à Rueil; hier soir seulement j'ai reçu une lettre de lui, datée de Paris, où il a été envoyé dès l'entrée. Il va bien, et n'a pas eu de mal personnellement; il a sans doute écrit à sa famille. J'ai reçu aussi une  lettre de Paul Breton de Champ.

              Il n'y a pas la moindre inquiétude à avoir ici; on a pris des précautions de tous genres. On a bouché les ouvertures basses du Palais, partout, car il paraît qu'on craignait l'incendie, ici, et il y a des pompiers en faction partout, jour et nuit, en dedans et en dehors du Palais.

              A Satory il y a eu, en effet, une tentative de révolte, plusieurs prisonniers ont été tués. Il y a des moyens formidables de répression accumulés; et de plus, depuis hier, il revient de Paris beaucoup de troupes de toutes armes.

              Puis tous les soirs on expédie, par le chemin de fer, plusieurs trains de prisonniers qu'on envoie sur divers points éloignés et bien gardés. Ce n'est plus de ce côté qu'est le danger, il est dans l'exagération de la réaction. Les furibonds de la droite sont enragés, ils veulent profiter de l'occasion pour faire prendre leur ours[2], mais ils sont aveugles. Ils ont demandé à faire faire promptement les élections , pour compléter l'assemblée où il manque 135 membres, puis presque aussitôt ils ont reconnu qu'ils avaient fait fausse route; ils comptaient que, sous l'influence de la stupeur générale, les élections enverraient à l'assemblée des réactionnaires comme eux. Mais, de tous côtés, il nous arrive, et il leur arrive, des indices directement contraires à leurs vues. Partout ou presque partout, les gens effrayés veulent plus que jamais conserver la forme de gouvernement actuelle. Quelles que soient leurs préférences intimes, tous sentent que si une décision proclamait actuellement un monarque quelconque, il y aurait aussitôt, dans toutes les grandes villes de France, des insurrections sinon communardes, au moins républicaines. Ce qui a été dit à la tribune hier, par le général Ducrot, et ce qui lui a été répondu par M. Picard en est une preuve évidente pour les départements du centre de la France. Dans le nord, dans l'est et dans le midi, c'est encore plus certain. Je ne dis rien de l'ouest, n'ayant pas d'indications précises.        

                    La droite voit que le succès de son roi n'a point de chance, mais elle ne le voit que d'hier. Hier, j'ai entendu l'un d'eux dire, d'un ton presque furieux: "Nous allons avoir des élections déplorables." S'ils acceptaient franchement le résultat, ce serait bon, mais s'ils veulent jouer le tout pour le tout, nous serons rejetés dans la guerre civile générale. Là est le danger actuel.

              Adieu, je vous embrasse bien, toutes trois   

                                                                                Paul Breton

 

 

ASSEMBLEE                                                                Versailles, le 1° Juin 1871

              NATIONALE

 

               Ma Gabrielle,                        Ta seconde lettre de lundi n'est partie du Pont-de-Claix que mardi 30, elle m'est arrivée hier soir mercredi 31.

                Ce matin, je suis allé immédiatement voir Léon Penet; je lui ai remis le billet de Charvet au sujet du fils Carut. Il s'informera aujourd'hui, et demain je pense pouvoir envoyer des nouvelles. En attendant, voilà ce qu'il m'a dit: Le 21° Régiment d'artillerie  a été formé, ainsi que le 22° dont fait partie Léon Penet, à Paris pendant le siège, en réunissant diverses batteries qui se trouvaient détachées, isolées de leurs régiments. Après la capitulation de Paris, le 22° (celui de Penet) est venu tenir garnison à Versailles, et le 21° à Vincennes. Au 18 mars, ou peu de jours après, Vincennes a été pris par les insurgés; une partie du 21° est restée englobée, une autre partie a pu sortir et a été envoyée à Chartres, où elle est encore.                        Si le fils Carut était dans cette portion, il aurait pu donner, aisément et sans interruption, de ses nouvelles à sa famille. Il est à craindre qu'il se soit trouvé dans les englobés, que la commune a forcés, en grande partie, à servir les canons contre l'armée régulière. Cependant, puisqu'il n'y a que près d'un mois que la famille Carut manque de nouvelles du fils, il semblerait qu'il a écrit encore au mois de mai ou au moins à la fin d'avril, alors il n'aurait pas été englobé dans les combattants insurgés.

       Léon Penet m'a promis de s'informer aujourd'hui par tous les moyens, et de me dire demain ce qu'il aura pu apprendre. Je lui ai laissé le billet d'Alexandre.

              Je t'ai envoyé hier le journal officiel qui rend compte de la séance de mardi. C'est bien pâle en comparaison de ce qui s'est passé; on a ôté les mots les plus violents, on a bien fait.

              Voilà de nouveau les réunions de députés en ébullition.  La demande de faire fixer les élections complémentaires amène la question de la validation des princes d'Orléans. Dans la réunion des conservateurs républicains, hier soir, M. Bardon a soutenu que la marche la plus politique, en présence des projets monarchiques, c'est de valider ces élections sans débats, et sans accroître par des débats leur importance. Je suis assez de son avis, attendu que, si on les invalide, ils seront probablement renommés par plusieurs départements, et on sera obligé de les admettre, grandis! comme Louis Napoléon Bonaparte en 1848. Mais après un débat assez long, le président de la réunion, le colonel Rampart, nous a dit qu'à la prochaine séance, vendredi ou samedi au plus tard, il croit qu'il pourra nous faire part d'une proposition qui se prépare activement entre les bureaux des diverses réunions voisines d'opinion, proposition qui n'est pas la même que la prolongation des pouvoirs de M. Thiers, mais qui est plus importante et plus sûre, et qui sauverait complètement la position.

              On a dit à côté de moi: C'est la pierre philosophale!  Nous verrons bien.

              Adieu, je vous embrasse bien toutes trois    

                                                                                     Paul Breton

 

  

                ASSEMBLEE                                            Versailles, le 2 juin 1871

                NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Je n'ai pas encore de renseignements précis sur le fils Carrut, mais M. Léon Penet m'a donné ce matin le nom du capitaine qui commande la batterie d'artillerie indiquée: 3°batterie du 21° régiment¡ Cette batterie fait partie en effet de l'armée de Versailles, elle est dans l'artillerie de Réserve, de l'armée de Réserve, (corps Vinoy). Penet ne sait pas sur quel point se trouve en ce moment cette batterie, mais il m'a dit qu'en écrivant par la poste avec cette adresse ma lettre parviendrait. J'ai écrit immédiatement.

              Nous sortons de la séance, il est 7 heures; encore séance agitée. Demain samedi on doit faire la proposition pour parer le coup de l'admission des princes d'Orléans. La séance sera aussi très agitée, puis lundi peut-être guerre ouverte. Si au moins ce n'était que dans l'assemblée! mais j'ai bien peur!

              On nous a annoncé pour mercredi à Paris les obsèques de l'archevêque et des autres otages assassinés. On a tiré au sort les noms de 50 députés chargés d'y assister, mais nous irons tous, il n'y aura pas de séance ce jour-là, c'est décidé.

 

              Les Bourbonniens ont déclaré aujourd'hui publiquement à la séance que la fusion est faite entre les deux branches de la maison de France. C'est un terrible argument contre la validation des élections des princes, ils ne peuvent plus dire qu'ils sont de simples citoyens français. Les Bourbonniens sont bien aveugles, ils ne voient pas qu'ils font la part belle à l'empire; c'est lui qui menace et qui envahira tout! Ils sont bien aveugles.

              Adieu, je vous embrasse toutes trois, et je vous aime bien                                                                                            Paul Breton


             ASSEMBLEE                                                Versailles, le 3 juin 1871

             NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Nous voilà dans les angoisses. Hier la campagne monarchique a fait un second pas. On a déclaré à la tribune qu'on voulait rappeler la maison de France (il paraît que la fusion est faite).  Hier, une proposition a été sur le point d'être faite par M. Rivet, ancien conseiller d'état, ami de M. Thiers, pour conjurer le danger. On a hésité.  Que fera-t-on lundi? M. Thiers déclarera, dit-on, qu'il ne croit pas pouvoir conclure les emprunts nécessaires pour payer les dettes de la France, ni maintenir l'ordre dans le pays, en présence des tentatives monarchiques, et qu'il se retire.

                Alors, disent les monarchistes, nous nommerons le duc d'Aumale chef du pouvoir exécutif, en attendant mieux !  Mais on leur répond: Vous aurez aussitôt la guerre civile dans toute la France, vous n'aurez point d'emprunt, et les Prussiens qui sont encore là s'étendront.  Puis, dans la confusion, l'empire reviendra, peut-être avec l'aide de la Prusse, et à coup sûr avec l'aide des chefs communeux, il y en a encore beaucoup, malgré les morts et les prisonniers.

              D'autres disent que M. Thiers dira qu'il avait promis de ne fonder ni la république ni la monarchie, mais que tous les partis devraient aussi suspendre leurs espérances; que les monarchistes élevant leur drapeau, il n'est plus engagé,  lui, et qu'il demande la proclamation définitive de la république.

              La vérité est que M. Thiers est très perplexe. On dit qu'hier il a changé trois fois de plan. A quoi se décidera-t-il lundi? quel que soit le parti auquel il s'arrêtera, je le crois assez fort pour décider la solution, s'il veut. Je ne vois point de solution heureuse, et je suis bien en peine!

              On a proposé hier, à la réunion de la gauche, de donner, tous, notre démission motivée: tout le groupe, c'est-à-dire 150 membres environ. Je voudrais bien que cette décision  fût adoptée, je m'en irais avec plaisir !  mais je crains qu'on ne se décide pas (nous allons voir cela ce soir à la réunion), et que nous restions empêtrés dans une nouvelle guerre civile générale, qui se terminera nécessairement par l'empire, avec toute sa violence et avec son système. Puis nos enfants verront, nous-mêmes peut-être, nous verrons une nouvelle révolution, et ainsi de suite ! C'est une répétition continue toujours des mêmes erreurs, des mêmes fautes et des mêmes malheurs, mais qui vont en grandissant !

              Demain beaucoup de députés vont à Paris. Je n'y irai pas, je veux laisser diminuer la trace des dévastations et des assassinats, laisser laver et balayer; il ne servirait à rien, à personne, que j'aille voir cela, je n'y suis donc pas obligé.

                   Adieu, je vous embrasse toutes trois. Je trouverai, je pense, des nouvelles de Daniel ce soir en rentrant. Adieu.  

                                                             Paul Breton

 

 

                ASSEMBLEE                                                Versailles, le 3 juin 1871, 3 heures

             NATIONALE

  

              Ma Gabrielle,             J'arrive de la maison; j'avais quitté le budget pour aller voir s'il y avait des lettres: en effet, j'ai la tienne d'hier dimanche. J'y vois, toujours avec chagrin, que ton mal ne cesse pas; c'est bien long ! voilà pourtant quelques jours de chaleur. Enfin je redemande de nouveau que tu m'écrives, ou que tu me fasses écrire par Marguerite, tous les jours, ne fût-ce qu'un mot.  Et encore, ne mets sur l'adresse, jusqu'à avis contraire, que Député de l'Isère à Versailles, sans indiquer Rue de Mademoiselle. Alors je prendrai tes lettres au bureau de poste de l'assemblée, sans avoir besoin d'aller à la course à la maison tous les après-midi.

               On me dit ici que Denfert est nommé dans l'Isère. Tu as l'air de croire que c'est un choix fâcheux, et que toute coopération à cette nomination participe à une turpitude !

               J'ai vu ici les derniers numéros du Réveil que Monrozier reçoit (il reçoit les trois journaux de Grenoble), et j'affirme qu'il n'y avait rien de blâmable dans les numéros que j'ai vus; tellement que Monrozier, qui certes n'est pas républicain par conviction, disait: "Il s'est bien amendé, le Réveil, on le prendrait pour un petit saint !" etc. J'ai fait peu pour l'élection de Denfert, mais je le préfère beaucoup à Vinoy, ancien sénateur de l'empire, ancien général de la garde impériale, etc. Vinoy a certainement les préférences impérialistes[3]; dans tous les cas, il n'a jamais dit qu'il fût républicain de près ni de loin.

                On dit qu'il y a plus de 80 républicains avérés sur les 115 élections nouvelles, alors un coup monarchique par l'assemblée ne sera plus possible. M. Thiers sera maintenu avec la forme actuelle, dès lors la république sera enracinée pour toujours ! C'est évident pour tout le monde, ici comme ailleurs. Aussi les monarchistes ne sont pas contents, leur plan monarchique est ajourné indéfiniment.

              J'ai reçu les chiffres que j'avais demandés à la fabrique; je vais tâcher d'aller à Paris demain matin pour faire faire les achats. J'achèterai en même temps pour Toinette; je prendrai des titres mixtes en son nom: Antoinette Rochas.

  Adieu, ma Gabrielle, soigne-toi bien, sans relâche, guéris-toi, et dans tous les cas écris-moi ou fais-moi écrire tous les jours, adressé à l'assemblée nationale à Versailles, sans autre adresse.

              Je t'embrasse de tout mon cœur                   

                                                                                     Paul Breton

  

               ASSEMBLEE                                                            Versailles, le4 juin 1871

               NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Je ne sais pas si je pourrai t'écrire demain après la séance ce qui se sera passé: la poste se lève à 7 heures et la séance sera probablement très longue et très orageuse. On ne sait pas encore si M. Thiers prendra part à la bataille; il a changé trois fois d'avis hier, et le dernier parti était qu'il ne dirait rien, et laisserait l'assemblée décider ce qu'elle voudra. Il me semble que c'est une faute, et même que M. Thiers n'a pas le droit d'abandonner la partie. Si l'assemblée n'est pas ramenée au bon sens, si elle prend une décision tendant évidemment et clairement à la monarchie, il y aura des mouvements dans toutes les villes, l'agitation se continuera, l'emprunt ne pourra pas se faire, les Prussiens reprendront possession comme gage du payement, puis ils remettront l'empire, pour être payés, et pour que la France, sous la domination impériale, achève de finir.

              Ce soir nous aurons encore une réunion de la gauche républicaine. Les autres réunions ont aussi leurs assemblées. Demain sera livrée la grande bataille.

              J'ai reçu ta lettre de Vienne. Tu as bien fait de ne pas repartir le même soir pour Grenoble, mais on t'aura attendue à la gare avec la voiture, et nos filles ont dû être inquiètes, à moins que tu ne les eusses prévenues d'avance.

              Aujourd'hui dimanche, beaucoup de députés sont allés à Paris. Je n'ai pas voulu y aller encore, mais je n'ai pas évité les impressions pénibles. Les portes de Paris sont ouvertes, on y passe librement. Il est sorti de Paris, et arrivé ici, une foule considérable de femmes dont les maris, les frères, ou les enfants sont prisonniers; elles sont là à attendre leur tour pour les voir. Beaucoup ont à la main un petit paquet noué dans un mouchoir, sans doute un peu de linge ou autre chose qu'elles apportent aux prisonniers.  C'est une nouvelle forme presque aussi triste que les assassinats; partout, de tous côtés, il n'y a que malheurs.

              Hier soir, à la réunion de la gauche républicaine, on a décidé qu'on ne donnerait point de démission collective, quoi qu'il arrive ! Je le regrette, je serais parti; et pour ce que nous faisons ici..., autant sinon mieux vaudrait.

              Je n'ai point de réponse au sujet du fils Carrut; j'ai réécrit aujourd'hui.

               Adieu, je t'embrasse bien     

                                                                               Paul Breton         

 

              ASSEMBLEE                                Versailles, le 5 juin 1871  3heures ½

              NATIONALE

 

              La séance est levée !

              M. Thiers est venu à la tribune au moment où le débat allait commencer, demander le renvoi à jeudi comme dernier délai; il sortait des bureaux chargés de faire le rapport sur l'admission des princes. Il a dit qu'il y avait nécessité de continuer demain dans les bureaux, pour se mettre d'accord si c'est possible. Mercredi il n'y a pas de séance à cause de la cérémonie funèbre de Paris où la gouvernement ira ainsi que presque toute l'assemblée. Ainsi, renvoi à jeudi. M. Thiers a ajouté que ce retard, il l'espère, profitera à l'union. Dieu le veuille ! L'assemblée a accepté le renvoi, les uns avec soulagement, les autres avec regret, par des motifs différents.

              Moi je regrette ce renvoi, qui maintient trois jours de plus la douloureuse inquiétude où nous sommes. Cependant si le retard peut laisser trouver un moyen de conjurer le danger, nous ne l'aurons pas payé trop cher. D'autres regrettent le renvoi à jeudi parce qu'ils sont impatients de crier "Vive le roi !", au risque d'aggraver à l'extrême la situation du pays.

              M. Pelletereau de Villeneuve, celui qui a lancé la proposition (orléaniste déclaré), a bien essayé d'engager la bataille tout de suite, en demandant que le rapport de la commission, qui est prêt, fût lu à la tribune, ou au moins imprimé et distribué, mais c'est là une forme inusitée en matière de validation de pouvoirs. Le rapport lu à la tribune est toujours suivi de la discussion et du vote  sans renvoi; jamais on n'imprime ces rapports, qui souvent même sont simplement oraux, pas même écrits.

              C'est ce qu'a expliqué le président de l'assemblée, et comme la droite demandait toujours l'impression, malgré les observations de M. Grévy, on a voté.

              Une grande majorité, les 2/3 environ de l'assemblée, ont voté contre l'impression. Ce vote est un bon indice, on peut espérer que M. Thiers aura jeudi la même majorité au moins.

              Ainsi pour aujourd'hui le danger est passé, et même on peut espérer qu'il sera détourné; en attendant, l'inquiétude nous reste; nous sommes ici pour cela.

              J'ai reçu ce matin une lettre du capitaine Desveaux, commandant la compagnie d'artillerie dans laquelle est le fils Carrut de Grenoble. Ce jeune homme a eu la chance de ne pas recevoir une égratignure dans les dernières affaires : ce sont les termes de la lettre. Ce capitaine l'a fait appeler, et lui a fait de vifs reproches pour sa négligence à écrire à sa famille dans un pareil moment. Il ajoute qu'il (le jeune homme) va dans un moment rapporter la lettre que le capitaine lui a enjoint d'écrire aux siens, lettre qu'il tient à voir.

              J'ai envoyé immédiatement la lettre du capitaine au père Carrut.             

              J'ai reçu une lettre de Léon Bosquette, après la fin de la lutte. je ne doute pas qu'il n'ait écrit à sa famille.

              Ce soir, premier lundi du mois, toute la députation de l'Isère dîne ensemble, comme en famille. C'est la seconde fois.

              Adieu, ma Gabrielle. Je pense que Rose continue à aller bien, puisque tu ne m'en parles pas. Je vous embrasse bien

                                                                                     Paul Breton

 

             ASSEMBLEE                                        Versailles, le 8 juin 1871

             NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Hier nous sommes allés à Paris. Dans certains quartiers les désastres produits par l'incendie sont considérables, mais en tout c'est bien peu étendu, le reste de la ville a repris presque sa physionomie ordinaire.

              La cérémonie funèbre a été très belle et très émouvante. Nous n'avons déjeuné, dans un restaurant, qu'après. Il était presque 2 heures, puis je suis allé à la maison; j'ai trouvé M. Rouillot et son jeune frère, un garçon de 15 ans, apprenti graveur, que son frère fait travailler au bureau chez nous en attendant que son travail de graveur reprenne. Victor Marthory y était aussi.

              M. Rouillot a échappé à l'obligation de marcher avec les communeux par un moyen assez drôle, le lundi, le lendemain du jour où l'armée régulière avait commencé à entrer. Le lundi, Rouillot revenait de déjeuner; dans la rue Dauphine, il est rencontré par des communeux en armes qui l'empoignent et lui enjoignent de marcher avec eux. Il répond que son bataillon a été dissous et que depuis lors il n'a pas pris son fusil. On lui répond qu'il faut marcher immédiatement; il dit : "Je ne demande pas mieux, je vais chez moi chercher mon fusil et mon uniforme." On lui détache un communeux armé pour l'accompagner et le ramener.  

              On arrive au magasin, et là avec les deux garçons on désarme le communeux et on le retient prisonnier, puis quand il juge tout danger immédiat passé, Rouillot lui propose de rester au magasin où on le nourrira, à condition qu'il aidera à résister si on vient attaquer. L'homme qui disait avoir été, lui aussi, pris par force pour marcher, a demandé à retourner chez lui, disant qu'il ne se laisserait plus prendre; il est parti, sans son fusil bien entendu, et on n'a plus été inquiété.

              Nous sommes revenus hier, à temps pour assister à une réunion extraordinaire de la gauche républicaine. La bataille d'aujourd'hui est perdue d'avance. Nous ferons notre devoir, et nous ne serons pas responsables des malheurs que je crains. Je t'écrirai un mot ce soir si je peux, après la séance.

              Je ne sais pourquoi le ministre m'a adressé au Pont-de-Claix la réponse relative au jeune Rostan; il aurait dû me la faire remettre ici à l'assemblée, comme cela se fait ordinairement. Je l'envoie à Rostan père.

 

                                                                         6 heures et ½

              La séance n'est pas finie. On vient de faire un premier vote au scrutin qui n'est pas encore dépouillé. Le résultat n'est pas douteux: l'assemblée décrète en ce moment la monarchie, mais, les aveugles, ils ramènent l'empire.

              M. Thiers a fait un très long discours où il a dit en substance: La rentrée des princes n'est pas un acte de générosité ni de justice, c'est un acte politique très grave, qui risque d'agiter le pays et de rendre difficile l'emprunt et l'exécution des engagements pris à l'égard des Prussiens. Les prétendants         qui veulent rentrer sont modestes, puis ils deviennent les maîtres, et malgré eux-mêmes  on les y pousse. La décision que vous allez prendre est très dangereuse, cependant j'ai cessé de m'y opposer parce que j'aurais été renversé, et vous l'auriez prise néanmoins; et, dans la situation où nous sommes, je crois que ma présence peut, dans certaines limites, diminuer le mal, etc.                     C'est une triste chose. Adieu, je retourne à la salle.

                                                                         Paul Breton

 

              ASSEMBLEE                                                          Versailles, le 10 juin 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             J'apprends seulement que l'heure du départ de la poste est changée depuis quatre ou cinq jours; la dernière levée est à midi 15 m.; je n'ai que le temps de t'écrire deux mots.

              Voilà deux jours que je n'ai point de lettre de toi, mais hier soir j'en ai reçu une de H. Rochas, ainsi il n'y a rien d'inquiétant.

              Je t'envoie deux numéros de l'Officiel, l'un contenant le discours de M. Thiers, et plusieurs autres très importants sur la grande question, l'autre, celui de la veille, contenant une circulaire remarquable de M. Jules Favre.

              A la hâte, adieu, je t'embrasse bien                                                                                                                                        Paul Breton

 

 

             ASSEMBLEE                                  Versailles, le 11 juin 1871

             NATIONALE

 

              Oui, ma Gabrielle, tes lettres me font toujours un très grand plaisir, quand même elles ne contiennent rien de particulier; rien que de voir ton écriture sur l'adresse, c'est déjà un peu comme si tu étais là; rien qu'un peu, mais c'est beaucoup. Quand en rentrant je trouve deux ou trois lettres, ce qui arrive souvent, je cherche vite la tienne, et quand il n'y en a point je suis désagréablement surpris.

              Hier, à la commission du budget, où M. Thiers est venu, il nous a dit qu'il pensait qu'après avoir voté l'emprunt, les nouveaux impôts, et le budget rectificatif de 1871, l'assemblée pourrait prendre un peu de repos, se retirer chaque député dans sa famille, en laissant une commission permanente comme cela s'est fait d'autres fois; qu'en attendant on préparerait du travail, notamment le budget de 1872, et que l'assemblée reviendrait ensuite. Il a dit que la commission du budget est la première portion de l'assemblée à laquelle cette communication est faite . Ainsi les journaux qui en ont parlé l'ont inventé, ou deviné.

              M. Thiers n'a fixé aucune époque, mais il est impossible que ce qui est urgent soit fait avant le 15 juillet. Puis si les élections complémentaires se font comme on le dit, au commencement de juillet, il y aura les vérifications des pouvoirs des nouveaux élus, qui dureront bien une dizaine de jours au moins, ainsi c'est à peu près à la fin de juillet que l'assemblée s'en irait, pour revenir dans le courant de septembre. Je présume, sans qu'on ait rien dit, qu'à la rentrée l'assemblée ira siéger à Paris: les ministres ne viennent qu'aux heures des séances, et il est impossible que ça dure ainsi.

              Si l'assemblée devait rester à Versailles, il faudrait que tous les ministères et tous les ministres y restassent aussi, non plus campés provisoirement mais installés. Hé bien, quoiqu'il y ait eu une proposition formelle faite par un ou plusieurs députés pour qu'on installe définitivement les ministères à Versailles, peut-être même à cause de cette proposition, et avant qu'elle soit discutée, les ministères se hâtent de se transporter à Paris. C'est évidemment un plan arrêté.

              Dans l'intérêt de l'avenir, il aurait mieux valu, je crois, que tout, gouvernement, ministères et assemblée, restât à Versailles; mais pour le présent il est plus commode d'aller à Paris, dont on n'a plus peur, pour un peu longtemps. Je vois un bon côté à cette translation: c'est que l'assemblée, au milieu de Paris, subira nécessairement, dans une certaine mesure, l'influence de Paris, qui est profondément républicain, républicain sage, uniquement, à présent que les exagérés n'y sont plus, mais nettement républicain. Et il y a grand besoin que les exagérés de la droite reviennent au bon sens !

              Les princes d'Orléans sont venus à Versailles le 9, le lendemain du vote qui les a admis; ils sont descendus chez M. Bocher (député, membre de la commission du budget),le représentant de leurs intérêts financiers en France; c'est son titre officiel (liquidateur des biens de la famille d'Orléans); il y a eu un grand baise-main, puis ils sont repartis en laissant, a-t-on dit, leur démission à M. Grévy.

              Les légitimistes font, dit-on, signer partout des pétitions demandant la proclamation du Roi Henri V. C'est assez croyable, puisque l'évêque de Versailles a fait une circulaire à son clergé, que j'ai vue, et qui est nettement dans ce sens. Est-ce vrai dans notre pays? Il serait important de le savoir, parce qu'on pourrait répondre par le même moyen, en sens inverse bien entendu.

              Les monarchistes des trois nuances, Bonapartistes, Orléanistes et Légitimistes, sont très mécontents du discours de M. Thiers, qui en effet n'est pas à leur profit ni à leur honneur. Ils tramarchent (? sic) une attaque contre M. Thiers, qu'ils veulent renverser, les uns pour nommer le duc d'Aumale chef du pouvoir exécutif, les autres pour rétablir immédiatement l'empire, ou pour proclamer Henri V. Je ne sais pas ce qui arrivera, mais M. Thiers a été habile en leur ôtant le prétexte qu'ils avaient préparé. Peut-être pourra-t-il résister toujours. Cela dépendra beaucoup des 125 élections nouvelles qui vont se faire

              Il est midi, je vais déjeuner. Adieu, je t'embrasse bien                                                                                                                      Paul Breton                    

  Je t'écris de la salle des conférences, et j'ai oublié d'apporter la lettre de M. Michallet que tu m'as demandée. Je te l'enverrai demain.                                                                                                                                                P.

 

 

              ASSEMBLEE                                                 Versailles, le 12 Juin 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle, Voilà les deux lettres que j'ai reçues de M. Michallet, l'une adressée à toi, arrivée après ton départ, l'autre adressée à moi.

              Depuis hier il n'y a rien de nouveau. Ce soir à la réunion républicaine on doit nous communiquer un projet de proposition; peut-être attendra-t-on l'arrivée des nouveaux députés, c'est selon les chances qu'on espère avoir dans les nouvelles élections.

              J'ai reçu hier soir ta lettre de samedi. Je suis étonné que samedi tu n'eusses pas encore reçu la mienne de jeudi, à la vérité mise à la poste à 7 heures du soir suivant les heures habituelles, mais heures qui étaient changées depuis quelques jours sans que je le susse. Cette lettre de jeudi n'est donc partie d'ici que le vendredi à midi; elle a dû  t'arriver le samedi, mais après-midi. Je t'ai envoyé l'Officiel de vendredi qui donne en entier la séance du 8, et l'Officiel de samedi qui donne les noms des votants pour et contre.

              Si les princes avaient voulu faire acte de bons citoyens, ils auraient, avant la séance de jeudi 8, donné leur démission, remercié leurs électeurs, et déclaré qu'ils n'acceptent point de candidature. Mais au contraire, les voilà validés; ils ont promis de ne pas venir siéger à l'assemblée, ce n'est pas une concession, c'est une habileté: ils ne participeront à aucune des responsabilités des impôts nouveaux qui sont nécessaires. Tous les désastres, toutes les souffrances, le traité de paix, l'insurrection de Paris, l'établissement de lourds impôts nouveaux, tout cela restera au compte de la république. Puis ils arriveront juste quand ce sera fini, pour se donner les gants et avoir l'honneur du retour du bien-être, et de la reprise des affaires qui est imminente.

              Les princes sont arrivés à Versailles jeudi soir, ils n'ont pas perdu de temps. Ils ont trôné le vendredi, après cependant avoir fait visite à M. Grévy et à M. Thiers. Il y a eu grande réception, à laquelle beaucoup de députés sont allés. Tout cela n'est pas acte de bons citoyens, on peut dire que c'est acte de bons princes, mais rien de plus !

                          Ils sont repartis vendredi soir. On dit qu'Henri V vient s'installer à Chambord, et que trois députés de la Corse vont donner leur démission pour faire place à trois Bonaparte, le prince Napoléon (Plon-Plon), le prince Pierre, et un troisième dont je ne me rappelle plus le nom. L'apaisement est encore loin !

              Adieu, ma Gabrielle, je t'embrasse bien ainsi que nos filles                                                                                                  Paul Breton

              J'ai reçu hier soir une lettre de Daniel, il me dit qu'il sera confirmé le 2 juillet par Mgr Ginouilhac; je vais lui écrire.

 

 

 

              ASSEMBLEE                                                   Versailles, le 13 juin 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,                         Je n'ai point eu de lettre de toi hier soir; je pense que dimanche, fête-Dieu, tu as été occupée, et que tu n'as pas pu m'écrire, mais les nouvelles de toi et des enfants étant bonnes, je ne suis pas inquiet.

              M. Thiers est encore venu, hier, à la commission du budget avec le ministre des finances. Hier il faisait chaud, mais samedi il faisait un peu frais, et un domestique avait apporté à M. Thiers une bouilloire chaude qu'on a mise sous la table à sa place, avant son arrivée. M. Thiers a proposé à l'assemblée d'aller passer en revue l'armée de Paris, au Champ de Mars à Paris, dimanche prochain, c'est convenu ainsi. Je n'en vois pas bien l'utilité;  je crois pourtant que c'est encore un pas pour ramener l'assemblée à siéger à Paris; c'est une idée fixe chez M. Thiers.

              La réunion de la gauche républicaine a délibéré hier soir sur la rédaction d'un manifeste à propos des élections. C'est M. Henri Martin qui l'avait préparé. On y a changé quelques mots, rien au fond, qui est très bon. Il paraîtra demain dans les journaux de Paris.

              Quelques membres de la réunion ne voulaient pas qu'on maintînt un blâme énergique contre les communards; ils disaient qu'on allait écarter beaucoup d'électeurs de Paris, et même des départements. Le passage a été un peu adouci, mais maintenu exactement quant au sens.

              D'autres membres de la réunion ont fait supprimer un passage où on parlait de la croisade nouvelle pour le trône et l'autel; il y avait en effet des expressions qui auraient pu être blessantes pour une certaine classe de personnes; on a arrangé. Tel qu'il est, il est bon. Je l'ai signé, ainsi que beaucoup d'autres.  Pas tous, cependant. Je crois qu'on ne publiera que les signatures du bureau.

             Adieu, ma Gabrielle, je t'embrasse bien                                                                                                                                    Paul Breton 

         Je pense aller à Paris demain, peut-être que je ne t'écrirai pas.

 

ASSEMBLEE                                                             Versailles, le 15 juin 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,                         Je suis allé hier à Paris. Il ne devait point y avoir de séance de la commission du budget, je m'en suis bien assuré à la questure avant de partir, et cependant il y en a eu une, et même une importante; M. Thiers est venu, personne n'était réuni, on a envoyé les huissiers chercher les membres de la commission dans la salle des séances de l'assemblée. Plusieurs ont manqué, cependant ils se sont trouvés vingt-six. Ils ont voté sur la forme de l'emprunt; aujourd'hui il y a une masse d'opposition, de discussion. C'est M. Thiers qui a fait voter comme on l'a fait;  décidément M. Thiers est trop routinier.         

              Je suis contrarié d'avoir manqué cette séance, non sans doute que j'eusse pu faire changer le vote, mais j'aurais dit mon mot; puis samedi 17 je serai nécessairement à Paris à la réunion des fabricants de papier, ça fera deux séances du budget manquées, c'est grave, car sans décider définitivement, les propositions de la commission ont grandes chances d'être adoptées, et il importe que ceux qui sont chargés de préparer les décisions fassent leur devoir; mais il n'y a pas eu de ma faute.

              Notre Rose ne va donc pas encore tout à fait bien, c'est inquiétant. Je crois bien que des bains de mer réussiraient pour ses yeux, mais le reste est peut-être plus grave. Uriage peut, dans une certaine mesure, remplacer les bains de mer. Suis l'avis de Charvet.

              A Uriage, ne pourrais-tu pas, si tu y vas, faire continuer à Rose le lait chaud le matin dans le lit? Tu verras.         

              J'irai à Paris samedi matin, et je n'en reviendrai que dimanche soir, après la grande revue.

              Je t'envoie un numéro de l'Officiel contenant le commencement du discours de Trochu; ce discours n'a été terminé que hier. L'Officiel n'est pas arrivé (ces trois mots sont rayés et remplacés par:) arrive, je te l'envoie.

              Adieu, je t'embrasse bien                                                                                                                                                                 Paul Breton

 

 

               ASSEMBLEE                                              Versailles, le 16 juin 1871

               NATIONALE

 

              Ma Gabrielle              Geoffroy Lizambert a été nommé chevalier de la légion d'honneur; il y a longtemps que le Général du Génie Blondeau (à qui je m'étais adressé sur l'indication de Geoffroy) m'avait chargé de lui dire que ses propositions n'étaient pas encore faites, mais que à coup sûr lui Geoffroy y serait compris, lui, c'est-à-dire le capitaine Lizambert. Geoffroy ne voyant rien venir est tombé malade à Perpignan, il m'a écrit de l'hôpital. Le général Blondeau avait quitté Versailles pour aller diriger le génie à la dernière attaque de Paris; je ne savais plus où le prendre. Enfin j'ai arrêté dans la rue un capitaine du génie à qui j'ai demandé s'il savait où se trouvait actuellement le général Blondeau. C'était justement un aide de camp du général, ce qu'il m'a dit. J'ai su l'adresse, à Paris place Vendôme, je lui ai écrit, et il m'a envoyé en réponse sa carte de visite sur laquelle il avait écrit au crayon qu'il avait le plaisir de m'informer que, etc., paru au Moniteur le 6 juin. J'ai envoyé cette carte à Geoffroy qui d'ailleurs a dû voir sa nomination au Moniteur.

              Mercredi à Paris nous avons décidé, au bureau de l'union des fabricants de papier, que la réunion générale de samedi ne serait pas terminée par un banquet comme à l'ordinaire.

              Ici à Versailles, Chevet a ouvert avant-hier un Grand Restaurant, dans le Palais même, dans l'aile opposée à celle où se tient l'assemblée. Je n'y suis pas encore allé; on dit qu'on y est très bien servi, mais j'aime mieux être avec les autres; cependant il y en a qui se démanchent: hier nous n'étions que deux à dîner.

              Au budget nous avons fait un pas en avant, puis encore les pièces officielles nous ont manqué. Le ministre ne nous remet pas des projets précis sur lesquels on puisse discuter et voter. Le président de la commission du budget, M. Benoit d'Azy, pressait hier pour faire voter sur un point pour lequel nous n'avions rien, pas un mot par écrit.    

              M. de Lasteyrie s'est fâché tout de bon, il a dit qu'il est impossible d'opérer ainsi,  que jamais, à aucune époque, on n'a discuté le budget de cette façon, et que pour sa part il allait déclarer à la tribune qu'il se retirait de la commission, en disant pourquoi. Tout le monde a appuyé. On a convenu cependant qu'on ne ferait encore point d'éclat à l'assemblée, mais on a levé la séance, en convenant qu'à celle d'aujourd'hui (qui est convoquée pour l'heure ordinaire, midi et 1/2), s'il n'y a point de pièces officielles arrivées, on se séparera aussitôt.   

              Il y avait hier à la séance deux directeurs généraux, celui des douanes, et celui des contributions indirectes. On les avait fait demander pour avoir des renseignements sur la question des sucres. Nous avons voté l'augmentation d'impôt proposée sur le sucre et sur le café.

              Sur le sucre 3 décimes en plus du droit actuel, cela fera 16 centimes et 1/2 par kilogramme; on aurait pu mettre un peu plus, ça a été proposé, discuté, et repoussé; on proposait 20 c. par k., je crois que ce n'était pas trop.

              Sur le café qui paye actuellement 1   par k., on ajoute 5c. de droit, ce qui élève le prix de vente d'autant.

              C'est après ces votes qu'est venue la difficulté et la plainte soulevées par M. de Lasteyrie; les deux directeurs généraux étaient présents, ils pourront le dire au ministre.        

              Je t'envoie l'Officiel, il y a une proposition importante de M. Boze.           

                  Adieu, je t'embrasse bien.

                                                                                         Paul Breton                                  Demain matin je partirai pour Paris de bonne heure.

 

 

               ASSEMBLEE                                              Versailles, le 19 juin 1871

                NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Ta lettre du 15 arrivée ici le 16 au soir ( je suis parti pour Paris le 17 au matin) m'a donné plusieurs graves inquiétudes. La première au sujet de Daniel: à moi aussi il a écrit qu'il a été premier en arithmétique et second en thème latin (je crois); je lui ai répondu en le félicitant, et voilà qu'il faut douter, non des places obtenues, ce qui ne serait rien, mais de la véracité de Daniel; je t'en prie, dis-moi le plus tôt possible le résultat de tes informations. Puis pourtant, même eût-il menti, il ne faudrait pas encore désespérer, il est bien jeune, et tout peut être corrigé à cet âge. Je ma rappelle qu'une fois Camille, étant au lycée, avait pris de l'argent dans le tiroir d'un de ses camarades; c'était plus grave encore qu'un mensonge. Charlotte était désespérée, elle me demanda d'aller avec elle au lycée; nous fîmes à Camille des remontrances graves, raisonnées; il les comprit, car jamais depuis il n'a rien fait d'indigne d'un Breton. J'espère encore, pour Daniel, qu'il y a eu erreur, mais je suis bien inquiet.

              Je suis inquiet aussi au sujet de ta santé et de celle de Rose, quoique tu me dises que vous n'êtes pas malades, c'est-à-dire pas sérieusement. La lettre de Marguerite, de samedi, n'a pas l'air pourtant de craindre des difficultés de ce côté; elle me parle de vos courses à Uriage, et de l'intention d'y être en nombre prochainement: c'est très bien, tâchez de vous distraire, tout en vous guérissant ...     

              La grande revue commandée pour hier a été décommandée à cause du temps. Je suis néanmoins resté à Paris, attendu que la rédaction définitive du mémoire des fabricants de papier, délibéré samedi en assemblée générale (il y avait 69 fabricants présents), la rédaction définitive avait été renvoyée à une commission de sept membres  dont je faisais partie. Le travail a duré depuis 9 heures du matin jusqu'à 5 heures et 1/2 du soir, avec interruption de midi à 1heure et 1/2 pour déjeuner. Aujourd'hui à Paris on fait faire une copie en belle écriture par un copiste, et on donne le mémoire à l'impression. Demain mardi, le président de l'union et deux autres membres du bureau viendront présenter le mémoire à la commission du budget, et nous espérons un peu que  le projet sera définitivement retiré à cause de son faible produit net (4 millions). S'il n'est pas retiré, le mémoire imprimé sera distribué à tous les membres de l'assemblée.

              Ce mémoire se termine par une citation bien curieuse: c'est un arrêt du Parlement de Paris, de 1426 je crois, enfin du commencement du 15° siècle. Cet arrêt, en français du temps, rejette un projet d'impôt sur le papier, pour ne pas nuire à l'instruction publique, et, singulière analogie, la France à ce moment était obligée, comme à présent, de chercher partout des moyens de recettes d'argent, à cause de ses grands besoins, son territoire étant en grande partie envahi par les Anglais ! C'est M. Didot, libraire et fabricant de papier, qui nous a apporté cette note à l'assemblée de samedi.                   J'ai commencé une lettre pour la maison, mais l'heure presse, je n'ai pas le temps de la finir, elle ne partira que demain. 

              Adieu, ma Gabrielle, je vous embrasse bien toutes trois.                                                                                                     Paul Breton

 

 

              ASSEMBLEE                                                  Versailles, le 21 juin 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Les heures de la poste sont encore changées, nous avons à présent pour les départements jusqu'à cinq heures du soir, et la distribution se fait à domicile à midi au lieu de 8 heures du soir. En conséquence, avant de terminer cette lettre, j'aurai reçu celle que tu as pu m'envoyer hier avant midi.

              Hier, j'étais à l'assemblée quand M. Grollier (l'autre député qui loge chez Mme Lancelin) m'a dit qu'il y avait à la maison des lettres pour moi; je suis vite allé les chercher. Il y avait celle par laquelle tu me dis que ce n'est pas Daniel qui s'est trompé!  C'est un grand soulagement. Notre Daniel, si bien doué d'ailleurs, ne sera pas taré par le vice du mensonge: il est bon qu'il comprenne que le mensonge, en outre de ce qu'il a de bas par lui-même, est encore un mauvais calcul, car tout se sait tôt ou tard, un jour ou l'autre. C'est un immense soulagement de savoir qu'il n'a mérité aucun reproche cette fois...

              Tu me demandes ce que je pense de la proposition Baze: à  première vue je l'ai approuvée entièrement, mais tout le monde n'était pas du même avis autour de moi. On y vient maintenant par la réflexion, seulement on veut la compléter par un amendement assurant les pouvoirs de M. Thiers pour la même durée de deux ans. Les monarchistes ne veulent pas; ils sentent, comme nous, que si la république dure deux ans, dans sa forme actuelle, elle durera toujours. Nous verrons. Mais le débat sur la proposition Baze ne viendra qu'après l'arrivée des nouveaux députés, et nous espérons tous, M. Thiers surtout espère, que sur les 115 ou 120 députés nouveaux il y aura 80 républicains modérés; alors la marche serait assurée.

              Je n'ai pas pu terminer ma lettre à la maison au sujet des projets à exécuter dès qu'on pourra. Hier il y avait la grande séance du vote de l'emprunt. Il y a eu une reprise de la séance à 9 heures du soir. Je t'envoie l'Officiel d'aujourd'hui, il ne donne pas le compte-rendu in extenso de la séance du soir qui paraîtra demain.

              Hier et aujourd'hui, je me suis occupé de Gouy-Paillié, prisonnier militaire; hier j'ai vu le capitaine instructeur qui, après m'avoir écouté, m'a dit:" Ecrivez tout ce que vous venez de me dire, dans une lettre adressée à M. le colonel chef de la justice militaire, et vous me la remettrez"; je l'ai fait. Je serai admis devant le conseil de guerre comme témoin à décharge, mais ce ne sera pas avant quinze jours ou trois semaines. J'ai obtenu une autorisation pour voir le prisonnier, et je l'ai vu ce matin; il est en bonne santé et ne souffre pas trop; ils souffrent moins à la prison militaire que dans les autres lieux de détention, où, d'ailleurs, les prisonniers séjournent peu, on les fait partir, le plus vite possible, pour l'île d'Aix, Brest, Toulon, etc. Je ne peux rien dire de positif pour Gouy-Paillié, mais je ferai tout le possible, dis-le à Henri Rochas.

                          2 heures et 1/2 - M. Grollier m'apporte à l'instant deux lettres, dont une, partie du Pont-de-Claix hier 20; ainsi les arrivages sont devenus rapides. Cette lettre, timbrée  à la poste du Pont-de-Claix le 20 est de M. Barbier, curé de St-Paul de Varces. Il me remercie d'avoir fait obtenir un congé de trois mois à son paroissien Joseph Gachet, dont le père et le grand-père maternel sont morts presque simultanément.                                  Je n'ai point de lettre de toi, mais celle d'hier était très bonne.

              Adieu, je vous embrasse toutes trois, je vais à la séance                                                                                                            Paul Breton

 

 

              ASSSEMBLEE                                                Versailles, le 22 juin 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             J'ai reçu aujourd'hui à midi ta lettre d'hier. Je vais faire ce que je pourrai pour obtenir un congé temporaire au fils Cocat, de Vif, et pour avoir des nouvelles du fils de la veuve Chartron, de Varces, mais il est bien à craindre qu'elles ne soient pas bonnes...Depuis le 26 août il s'est passé de bien tristes choses, et les prisonniers les plus éloignés ont pu écrire !

              Je t'envoie l'Officiel d'aujourd'hui, qui donne le compte-rendu de la séance du soir d'avant-hier.

              Hier, il s'agissait de nommer la commission qui doit partager avec le pouvoir exécutif le droit de grâce. Il avait été convenu que, sur les 15 membres de cette commission il y en aurait cinq de la gauche modérée et du centre gauche, Bardoux, Béranger, Rampon, Humbert, Voisin; nous avons voté franchement comme c'était convenu pour les 10 candidats de la droite choisis, mais la droite n'a pas voté pour les cinq nôtres; le tour était fait, nous nous trouvions battus et vexés. Mais voilà que deux des 15 membres nommés ont refusé. Il a fallu un nouveau tour de scrutin pour les remplacer, alors personne de nous n'a voté; il n'y a eu que 215 votants, le scrutin a été nul. Aujourd'hui il a fallu recommencer, mais on n'arrive pas à avoir assez de votants, les huissiers courent partout pour envoyer les députés au vote; on est venu nous relancer à la commission du budget; on a suspendu la séance et je suis vite venu t'écrire, mais je ne vote pas. Je rentre vite, car la séance est importante (celle du budget), il s'agit de nouveaux impôts.

              Adieu, je t'embrasse bien

                                                                         Paul Breton

 

              J'ai vu M. Marthory ici hier soir un moment. Pour la vente en Allemagne, il persiste à croire qu'il vaut mieux refuser. Il dit que les ventes se feront tout de même par les commissionnaires de Paris, qui achètent, et font ensuite ce qu'ils veulent de la marchandise, mais il croit qu'il est plus convenable de ne rien faire directement avec les allemands.

 

 

              ASSEMBLEE                                              Versailles le 24 juin 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Je reçois ta lettre d'hier. Ainsi j'avais raison d'être inquiet de n'avoir point de lettre de toi depuis deux jours; te voilà encore malade; c'est désolant d'être si loin. J'ai bien envie de m'en aller !

              Hier à la commission du budget M. Thiers a repoussé avec acharnement le principe de l'indemnité aux départements ravagés. La discussion a été très vive, plusieurs membres de la commission du budget appartiennent à ces départements. J'ai pris part au débat, et j'ai déclaré formellement que, si l'indemnité n'était pas adoptée par l'assemblée, je donnerais immédiatement ma démission publiquement, en disant pourquoi, parce que je ne veux pas participer à une iniquité criante, etc.

              M. Thiers a continué à soutenir qu'on ne pouvait pas payer ces indemnités sans ruiner le pays. J'ai dit que la répartition des pertes éprouvées n'ajoutait pas un centime au total de ces pertes, et par conséquent rien à la ruine de la France. Puis j'ai répété que je ne participerais certainement pas à la responsabilité d'une pareille iniquité, et que je donnerais ma démission motivée. Je ne dirais pas "j'espère", mais "je crains" d'être bientôt libéré par cette cause. Ce qu'il y a de singulier et de contradictoire, c'est que dans la même séance d'hier, M. Thiers nous a dit qu'il nous proposerait probablement une petite loi pour rétablir les monuments de Paris brûlés par la commune;c'est vraiment absurde ! Je ne crois pas que M. Thiers eût été bien content de l'accueil fait par la commission du budget à cette ouverture, mais je voudrais bien m'en aller, surtout te sachant malade.

              Si tu ne peux pas m'écrire tous les jours, fais-moi écrire par Marguerite; puis si tu as une dépêche à m'envoyer, pense à la faire viser par le Préfet. Me voilà de nouveau bien inquiet. Ecris-moi ou fais-moi écrire tous les jours je te prie.

              Adieu, je t'embrasse bien bien                      

                                                             Paul  Breton

 

 

ASSEMBLEE                                   Versailles, le 26 juin 1871, 1 heure après midi

             NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             J'ai reçu hier soir ta lettre de samedi, mais aujourd'hui il n'en est point arrivé. Peut-être y en aura-t-il une ce soir ! Ta lettre d'hier est bien inquiétante.

                J'ai bien envie de tout lâcher et de demander un congé de quelques jours. Ta lettre est écrite moins net qu'à ton ordinaire; évidemment tu n'y voyais pas bien, ou tu souffrais en écrivant. Je demande instamment une lettre de toi ou de Marguerite tous les jours, et même une dépêche au besoin.

              Moi, je me porte bien, mais je suis bien tourmenté.

              Je quitte la commission du budget, pour mettre cette lettre à la poste.

              Adieu, je t'embrasse bien bien.

                                                                         Paul Breton   

 

 

              ASSEMBLEE                                                Versailles, le 27 juin 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Voilà une bonne lettre. Merci, tu es bien bonne de vite guérir, mais si tu vas à Lyon samedi, prends bien garde à ne pas prendre froid.

              J'espère encore que justice sera rendue pour les indemnités; on en reparle sans cesse, partout, je crois qu'on sera forcé d'y venir.

              J'ai souscrit à l'emprunt ici, on nous a ouvert un bureau exprès. J'ai souscrit pour 300 francs de rente, et j'ai versé 720 francs pour premier versement, mais le bureau a été fermé à midi pour la souscription du 1° jour; il s'est rouvert d'1 heure et 1/2 à 3 heures, mais pour le second jour. Ainsi ma souscription pourra bien être réduite, ou peut-être même annulée, car on dit que l'emprunt sera plus que couvert dès le 1°jour. Il n'y a pas à craindre d'avoir engagé là de l'argent dont on pourra avoir besoin plus tard, car alors il n'y aura qu'à vendre ses titres, et très probablement on vendra avec bénéfice.

                Je compte bien aller à l'assemblée générale de la Compagnie de Suez, j'ai reçu ici ma carte d'admission. J'ai reçu aussi les numéros du journal qui contiennent les quatre tirages de lots qui ont eu lieu depuis un an; je ne sais pas si nous avons gagné le gros lot à l'un des tirages, nous verrons quand je serai à la maison, il n'y a pas urgence.      

                   On nous appelle pour aller voter à l'assemblée je ne sais plus quoi. Adieu, je suis bien plus content qu'hier. Je t'embrasse bien        

                                                                              Paul Breton 

 

 

ASSEMBLEE                                                                   2 heures le 29 juin 1871

             NATIONALE

 

              Oui, il y avait une lettre de toi, du 28. C'est en effet ma fête aujourd'hui ! triste fête, tout seul !

              A Paris on fait une fête aujourd'hui: la grande revue, deux fois ajournée, a lieu. Je  n'ai pas voulu y aller, il me semble que ce n'est pas le moment des fêtes. L'autre jour, je n'avais pas songé à cela, mais depuis lors les arrestations ne cessent pas; tous les jours, on continue à amener des bandes de 30 ou 40 prisonniers dont beaucoup ont l'air de gens ordinaires. Il y a des femmes parmi eux, quelques-unes ont l'air très convenable. Ce matin encore, en allant déjeuner, j'ai rencontré deux bandes d'une vingtaine de prisonniers hommes; ainsi tout n'est pas fini à Paris, les poursuites continuent. Une fête militaire, des uniformes, des toilettes, la foule, tout cela à Paris même, en ce moment, me semble peu humain ! Il n'y a pas vingt députés qui soient restés, et la ville est déserte; de midi à 1 heure tout le monde est parti en voiture ou par chemin de fer.

              J'adresse cette lettre encore à la papeterie; c'est aujourd'hui jeudi, tu l'auras vendredi après-midi je pense. Demain je t'écrirai à Lyon.

              Je t'envoie deux numéros de l'Officiel. On dit que les séances d'hier et d'avant-hier ont été très belles, je n'ai assisté qu'à la fin de celle d'hier; la commission du budget a interrompu sa séance pour y venir.

              L'emprunt a magnifiquement réussi comme tu sais. je crois que je n'en aurai point. J'ai bien souscrit le mardi 27, mais à 2 heures après-midi, or la souscription du 1° jour était close depuis midi, quoique ce fût bien le 1°jour. La souscription avait été rouverte à 1heure et 1/2, mais pour le second jour; ainsi il est probable que ma souscription sera nulle et qu'on me rendra mon versement. J'aurais mieux aimé autrement, mais je pourrai acheter de cet emprunt à la bourse, probablement un peu plus cher; on parle déjà de 83,50, soit 1 Fr.  de hausse.  5%de revenu pour 83 ,50c., c'est encore presque 6%  (5,97%).

              J'aurais assez aimé ce placement, attendu que j'ai reçu de Second la lettre ci-jointe, et que d'après ce que tu m'as dit des affaires de la maison, comme d'après ce qui m'a été écrit du bureau, et d'après la maison de Paris, nous avons de l'argent de reste en ce moment. La 4° machine ne se fera probablement pas cette année, l'impôt sur le papier risque fort de diminuer gravement les ventes, ainsi il serait bon de placer beaucoup ailleurs. Les rentes sur l'état français se vendent facilement quand on a besoin de son argent. Le placement est avantageux, ainsi je crois qu'il faut acheter des rentes, et promptement, car la hausse commence déjà.

              J'écris un mot au bureau à ce sujet, et j'y joins la lettre de Second dont je te parle ci-dessus. Il y aura à remettre au bureau :

    1° les trois titres d'obligations de Lacourtensourt n° 58.66.113.

    2° nos actions de Lacourtensourt

    3° nos autres obligations (autres que celles à rembourser).

 Le tout est ensemble dans le portefeuille.

              Adieu, ma Gabrielle, je t'embrasse bien, ainsi que nos filles. Embrasse aussi Daniel pour moi quand tu le verras.

                                                             Paul Breton

 

              ASSEMBLEE                                                  Versailles, le 30 juin 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Hier, après avoir écrit et travaillé presque tout le jour, je suis allé à 6 heures et 1/2 me promener et lire au jardin. En passant devant le petit café du théâtre, j'ai vu une dame assise, tenant sur ses genoux un petit garçon très pâle, et qui avait l'air de souffrir beaucoup. J'ai demandé ce qu'il avait. La mère m'a répondu qu'elle ne savait pas, qu'il était tombé et s'était fait mal au bras; j'ai regardé, le coude était luxé. Le garçon de café était allé chercher un médecin, il n'en avait point trouvé. La dame disait: "Si j'avais au moins mon mari !" Alors je me suis offert à accompagner un petit frère du petit blessé, qui disait savoir le café où son père va ordinairement; c'était assez loin (avenue de St-Cloud), nous l'avons trouvé, il est venu, il a pris une voiture, et il a emmené son monde à l'hôtel où il loge. Je n'ai pas eu de nouvelles depuis, mais une luxation n'est pas grave.

              Hier soir, je suis allé chez M. Thiers. Il y avait eu des invitations envoyées à tous les députés: grande réception. M. Thiers avait son grand cordon rouge, et son crachat à son habit noir. Son crachat avait au centre la figure de la République, à peu près comme celle des monnaies. On prenait en bas les noms des arrivants. M. Thiers était rayonnant, il serrait la main à tous les arrivants, puis on allait saluer Madame Thiers, assise un peu plus loin avec quatre ou cinq autres dames, puis on circulait, rencontrant les uns et les autres. Il y avait une espèce de buffet très brillant dans la salle du fond; je n'y ai rien pris: la formalité de la présentation faite, je suis allé me coucher. J'étais parti avant onze heures; avant minuit tout le monde était parti, m'a-t-on dit.

              Je t'écris sur la table de la commission du budget. Il y a là les négociants et armateurs du Havre qui discutent leurs intérêts, ainsi je m'arrête, il me faut écouter.                       Adieu, je t'embrasse bien       

                                                                         Paul Breton

 

 

ASSEMBLEE                                                Versailles le 2juillet 1871,dimanche

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,       J'avais raison d'être inquiet en ne recevant point de lettre hier ni avant-hier. Je vois par celle d'hier qui m'arrive que ton mal, loin de diminuer, a recommencé de nouveau. Ton voyage manqué est certainement un gros chagrin pour toi, pour nos enfants, et pour moi aussi, car j'étais bien content de vous savoir ensemble. Mais ce qui est pire, c'est que ce contre-temps soit causé par ta maladie. Je demande de nouveau que tu m'écrives ou me fasses écrire par Marguerite tous les jours. Quand je n'ai point de lettre à midi, je suis tourmenté, et il m'est difficile de travailler. Il est vrai que les lettres qui m'annoncent un retour de maladie ne me tranquillisent guère mieux, cependant j'aime mieux encore cela que de ne rien recevoir.          

                  Aujourd'hui, en même temps que ta lettre, j'en reçois une de Daniel, du 30 juin; il se promettait de vous voir dimanche! il sera triste aussi d'apprendre que c'est impossible. Je lui écris pour l'encourager, et le féliciter; il paraît que son travail va bien, puisqu'il a de bonnes places, et qu'il se maintient au tableau d'honneur.

              C'est une grande ressource que le travail pour modérer les chagrins, et même les grandes douleurs !

              Ma souscription faite ici a été validée en entier. Toutes les souscriptions des députés, faites ici à la caisse de l'assemblée, ont reçu cette faveur.

                            Je parlerai à M. Rouillet de la proposition, ou plutôt de la possibilité d'une proposition. Cependant je dois dire, comme renseignement, que je crois savoir que deux sœurs de M. Rouillet ont eu, ou ont, une conduite peu convenable; je ne sais pas au juste ce qu'il y a eu. Je pourrai m'en informer; je commencerai par là avant de rien lui dire.                J'ai dîné chez Paul Breton de Champ à Paris il y a une dizaine de jours; je ne suis pas retourné à Paris depuis, il allait bien.

              Aujourd'hui ici nous avons voté pour les élections de Seine & Oise. 5 députés. On a déterré je ne sais quelle loi absurde de 1849, qui fut faite pour des élections complémentaires de Paris, et qui stipule que les députés sont électeurs dans le département où siège l'assemblée. C'est absurde, car un député qui a voté aux élections du 8 février dernier dans son département a épuisé son droit d'électeur, s'il n'y a point de vacance dans son département, et nous, de l'Isère, qui aurions justement le droit de voter pour un député à nommer dans notre département, nous votons pour cinq députés dans Seine & Oise. On a eu beau montrer l'absurdité, il a été décidé qu'on voterait ainsi; absurda lex, sed lex !

              C'est la droite qui a insisté, comptant apporter un bon appoint de votes à la liste qui s'intitule conservateurs libéraux, lisez monarchistes. Alors la gauche a voté aussi, en mettant des bulletins de la liste républicaine modérée. Très modérée, puisque un des noms est sur les deux listes. La principale différence, c'est que les uns ont dit qu'ils préféraient la forme républicaine, et que les autres ont dit qu'ils étaient partisans de l'ordre, sans préoccupation de parti, ce qui signifie qu'ils ne préfèrent pas la république.

               On a installé un bureau de vote présidé par M. Rameau, maire de Versailles, député. Un questeur de l'assemblée et un secrétaire, beaucoup de députés de toutes les opinions, ont refusé d'aller voter. Je crois que leur scrupule est exagéré, puisqu'il y a eu débat, et décision (pas officielle il est vrai), puisque le parti adverse vote, non en totalité, c'est vrai, mais en grand nombre; je crois que ce serait être dupe que de s'abstenir. J'ai voté. Au reste, puisqu'il y a un bureau distinct, on saura au juste quels sont les votes exprimés par les députés. Si indépendamment de ces votes l'une ou l'autre des deux listes l'emporte de beaucoup, personne ne contestera; mais si la majorité ne se forme qu'avec l'appoint des votes des députés, il y aura un nouveau débat, et alors un vote régulier.      

                    Adieu, ma Gabrielle. Soigne-toi bien, consulte Charvet, et fais les remèdes complètement. Ecris-moi ou fais-moi écrire tous les jours. Je t'embrasse bien

                                                             Paul Breton    

                    Je ne t'ai adressé qu'une lettre à Lyon.

 

 

              ASSEMBLEE                                               Versailles, le 5 juillet 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             Je viens de voter sur le 1°article de la loi sur le cautionnement des journaux. Nous avons quitté, le 5, la séance du budget pour aller voter, sans avoir entendu la discussion publique, mais la discussion dure depuis trois jours, et les réunions du soir les renouvellent et les développent toutes.

              Je n'ai pas vu à la maison s'il y a une lettre de toi. Ce matin, j'avais rendez-vous avec les délégués de la ganterie grenobloise chez M. Casimir Périer; les autres députés de l'Isère y étaient aussi. Nous y sommes restés jusqu'à 11heures 3/4, et la commission  du budget était convoquée pour midi. J'ai déjeuné à la course, et je suis arrivé même à midi et 1/4. Le ministre des finances et le directeur général des douanes sont venus; je n'ai pas pu aller à la maison voir s'il y a une lettre. Comme je te l'ai dit, adresse tes lettres à l'assemblée nationale jusqu'à nouvel ordre.

              Hier je n'en avais point de toi, mais une du bureau. Je ne suis pas sans inquiétude, ta dernière lettre n'indiquait point d'amélioration.

              Je ne peux pas t'écrire davantage à présent, il est cinq heures.

              Adieu, je t'embrasse bien                                         

                                                                                     Paul Breton

 

 

              ASSEMBLEE                                                       Versailles, le 6 juillet 1871

              NATIONALE

 

              Ma Gabrielle,             J'ai trouvé hier soir à 7 heures ta lettre de lundi et celle de Marguerite de mardi. Enfin te voilà tout de bon, j'espère, en voie de guérison définitive. Tu seras sans doute à Uriage quand cette lettre arrivera à la fabrique; on te la renverra. Dès que tu seras à Uriage donne-moi ton adresse, je t'écrirai directement.

                L'arrivée prochaine des nouveaux députés provoque, ici, des mouvements actifs dans les diverses réunions partielles. Il est grandement question d'une fusion entre la réunion des conservateurs républicains avec la Réunion Feray, mais le titre de Réunion Feray n'a aucune signification (c'est le nom du fondateur). On a demandé que le titre de Conservateurs Républicains fût le titre commun des deux réunions fondues en une.                     

La réunion Feray a rejeté cette proposition, ne voulant pas prendre le titre de Républicains, même avec celui de conservateurs. Cette réunion a voté avant-hier qu'elle prendrait le titre de Réunion du centre gauche.

              Hier la" conservateurs républicains", dont je fais partie, a discuté et délibéré hier soir, pour savoir si elle devait avec cette étiquette réaliser la fusion. On a beaucoup discuté, et on a décidé qu'on attendrait l'arrivée des nouveaux députés. On a dit, avec raison à mon avis, qu'il était important que ces nouveaux venus qui, en grande majorité, ont déclaré qu'ils sont républicains et qui ont été élus comme tels, trouvassent ouverte une réunion conservatrice, modérée, et républicaine dans laquelle ils puissent entrer, sans être forcés d'aller à la gauche républicaine. . Et comme on insistait beaucoup, disant que la réunion des conservateurs républicains, trop peu nombreuse pour exister efficacement par elle-même, devait nécessairement se joindre à une autre où elle apporterait sa part d'influence, j'ai dit que nous devions espérer un grand accroissement de l'arrivée des nouveaux venus ( ce qui a été appuyé et confirmé par plusieurs membres présents), et que, si cela ne se réalise pas, il sera temps alors, pour la réunion, de se fondre avec les réunions voisines, mais que dans ce cas ce ne serait certainement pas la totalité des membres actuels des conservateurs républicains qui se porterait ensemble dans une autre réunion, mais qu'il y aurait partage, que les uns iraient au centre-gauche, les autres à la gauche républicaine. On a beaucoup discuté, et on s'est séparé sans rien voter, ce qui donne satisfaction, indirectement, à la proposition d'ajournement.

              Je t'écris sur la table du budget pendant qu'on lit le procès-verbal de la séance précédente; mais le voilà fini, la discussion va reprendre.

              Adieu, je t'embrasse bien, guéris-toi vite !

                                                                                     Paul Breton

              J'ai écrit hier à la maison au sujet d'une affaire proposée. C'est assez difficile à décider d'ici. Charlotte t'en aura parlé probablement, donne-lui ton avis.

                                                                                                P.B.

                   Je n'ai pas vu du tout la fille de la veuve Chartron, ni ici, ni à Paris.

 

 

ASSEMBLEE                                                  Versailles, le 6 juillet 1871, 4 heures

NATIONALE

 

  Ma Gabrielle,             Après le vote sur une question, je suis allé à la poste, et j'ai trouvé ta lettre d'avant-hier, terminée hier. Je t'écris une seconde lettre (la première a été mise à la boîte il y a deux heures).

  Le Courrier de l'Isère et l'Impartial s'étant déclarés tous deux pour Vinoy, il a bien fallu que ceux qui voulaient faire nommer Denfert s'adressassent au Réveil, puisqu'il n'y avait pas d'autre journal. Je n'ai vu que quelques numéros du Réveil, communiqués par Monrozier, je n'ai pas vu un seul passage inconvenant; je ne dis pas qu'il n'y en ait pas eu, mais seulement que je n'en ai point vu.

  Tu me dis que des affiches mensongères ont été apposées par le comité qui appuyait Denfert, c'est possible, mais ce n'est pas le Réveil. Monrozier disait au contraire ces jours passés: "Il s'est bien amendé, le Réveil, il est devenu un petit saint..." Je ne sais pas d'ailleurs dans quelle occasion et dans quelle forme tu m'as demandé de ne pas me mêler au Réveil, je n'ai pas là toutes tes lettres. Toutefois je ne me suis pas mêlé au Réveil; j'ai écrit à Rochas de verser pour moi, au comité électoral (et cela avant que le Réveil eût ouvert une souscription pour les frais de l'élection), j'ai  écrit de verser une somme égale à celle que j'avais donnée pour l'élection précédente.

  Le résultat de l'élection de l'Isère est, au reste, dans le même sens que l'immense majorité des élections nouvelles, où a pris part la moitié de la France; on ne peut donc pas l'attribuer à telle ou telle publication, mensongère ou non. Et à propos de mensonges et d'accusations, l'Impartial ne s'en est pas privé contre Denfert, j'en ai vu plusieurs numéros, communiqués aussi par Monrozier.

  Quant à ma coopération, elle s'est bornée à un versement d'argent. Et j'ai refusé d'autoriser la publication d'une lettre que j'avais écrite à Rochas, lettre dans laquelle je discutais, je crois, la nuance d'opinions désirable, à mon avis, pour le candidat à choisir. Rochas avait communiqué cette lettre au Réveil, qui a demandé à la publier. Rochas m'a demandé l'autorisation, par dépêche: j'ai refusé !       

Quant à la lettre que Denfert m'avait écrite, et qui a été publiée par le Réveil, il est vrai que je l'ai envoyée à Rochas, évidemment pour qu'il la montrât au Réveil; mais le jour même où je l'envoyais d'ici, elle était publiée dans le Réveil; c'est Denfert apparemment qui en avait gardé un double, et qui l'a donnée au Réveil.

  Au reste, j'aurais fait mon versement entre les mains du Réveil, j'aurais autorisé le Réveil à publier ma lettre à Rochas, que je ne croirais avoir rien fait de blâmable ni d'inconvenant: ou il fallait accepter Vinoy, que je croyais moins bon à cause de ses préférences impérialistes, ou il fallait se servir du seul journal qui fût non engagé à la candidature Vinoy.  

Au reste, une majorité telle que l'a eue Denfert, comme presque tous les députés républicains l'ont eue partout, cette majorité n'est pas, ne peut pas être, le résultat de l'action des journaux, c'est un courant trop général.

  Voilà l'heure de la poste. Adieu, toujours. Je t'embrasse bien                                                                                                                            

                                                                            Paul Breton

 

ASSEMBLEE                                                  Versailles, le 7 juillet 1871, midi et ½

NATIONALE          

 

                      Ma Gabrielle,                        Je reçois ta lettre d'hier, je la prends dans ma case, ainsi la poste va plus vite. Je me hâte de t'écrire un mot avant l'arrivée de M. Thiers, qui doit venir au budget dans un moment (à 1 heure précise, a-t-on dit) pour discuter la question du timbre des journaux.

                     Ce matin à huit heures, M. Laurent Montgolfier, d'Annonay, M. Chalandre, de Besançon et moi, nous avons eu une audience du ministre des finances. Je crois que nous n'échapperons pas à l'impôt sur le papier, mais nous éviterons les ennuis de l'exercice. Peut-être ne sera-ce pas aussi désastreux pour la Papeterie que nous l'avions craint; en sortant (après être sorti) du cabinet du ministre, M. Chalandre disait: "peut-être que nous y gagnerons!". Toutes les industries et les commerces sont venues dire toutes: "Vous allez nous ruiner!" C'est évidemment une exagération. A tous le ministre répond: "Il nous faut 550 à 600 millions!" Je crois qu'on imposera tout, mais on adopte tous les adoucissements possibles dans les modes de perception. Enfin je crois que c'est une nécessité inévitable...         

                      Je t'ai écrit hier deux lettres adressées au Pont-de-Claix, elles t'auront sans doute  été envoyées à Uriage.

                     Notre travail avance enfin, lentement, mais il avance. J'espère toujours que nous irons en vacances à la fin de juillet ou au commencement d'août. Ce ne sera pas trop tôt !

                      Adieu, ma Gabrielle, je t'embrasse bien

                                                                                Paul Breton

 

 

                ASSEMBLEE                                                   Versailles, le 9 juillet 1871

NATIONALE

 

                Ma Gabrielle,                  Je reçois seulement aujourd'hui ta lettre d'Uriage le 7. Elle n'est timbrée à la poste d'Uriage que le 8; il paraît qu'elle a été mise à la boîte après le départ du courrier du 7.

                     Je suis étonné que tu n'aies point reçu de lettres de moi depuis plusieurs jours; je t'ai écrit à peu près tous les jours (excepté hier samedi), et même un jour je t'ai écrit deux fois. Je ne donnerai plus mes lettres au garçon de service pour les mettre à la boîte. Je t'ai écrit plusieurs fois, ces jours derniers, de la salle même du budget, et je donnais mes lettres au garçon (comme tous mes collègues du reste), pour les mettre à  la poste, à la boîte qui est à la salle des conférences; il paraît qu'il ne les met pas exactement.

                     Hier la séance du budget a été interrompue pour aller à l'assemblée faire d'urgence un rapport partiel, afin de voter immédiatement certains impôts de douane sur le sucre, le café, le cacao, etc. En vue de l'augmentation prochaine d'impôts, il paraît que dans tous les ports on faisait arriver, en quantités énormes, des marchandises venant des entrepôts anglais, belges, hollandais. C'est pour faire cesser ce mouvement, ou pour que ces marchandises  supportent dès à présent l'impôt augmenté, qu'on a voté la loi, partielle, sans attendre  le reste des nouveaux impôts. Je t'envoie le journal officiel.

                     Aujourd'hui dimanche, je tâche de mettre au courant une quantité d'affaires, grandes et petites. Si je ne fais pas tout, j'avancerai bien. Adieu, soigne-toi bien. J'espère que les bains te rendront le sommeil. Je vous embrasse bien toutes trois

                                                                                                        Paul Breton

                       Je suis un peu étonné que Daniel ne t'ait rien écrit depuis dimanche, le dimanche où il t'attendait!   

 

                                                               <<>>

    (Il est étonnant qu'il n'y ait rien entre le 9 et le 13 juillet. Une ou plusieurs lettres seraient-elles manquantes?)

                                                                 <<>>

 

ASSEMBLEE                                        Versailles, le 13 juillet 1871

NATIONALE

 

                       Ma Gabrielle,               J'ai eu seulement ce matin ta lettre du 11. Je vois que tu vas mieux tout de bon; il faudrait bien que ce fût tout de bon cette fois.

                     Je n'apprécie pas comme toi le silence de Daniel après la déception qu'il a éprouvée par l'impossibilité où tu t'es trouvée d'aller à Lyon. Il m'avait écrit qu'il comptait te voir, ainsi que ses  sœurs, et que cela lui faisait bien plaisir. Tu n'as pas pu y aller, il a été bien désappointé, attristé. Il est peu expansif...il s'est concentré sur lui-même...et ce n'est qu'après cette impression pénible, adoucie par quelques jours, qu'il t'a écrit.  

                       Nous ne serons certainement pas en vacances le 3 août, c'est un jeudi. Selon ce qu'il y aura à faire ici au budget, si je pouvais m'absenter 2 jours, je tâcherais d'aller à Lyon en partant de Paris la veille au soir. J'arriverais à Lyon le jeudi matin, j'en repartirais le jeudi soir, et je n'aurais manqué ici qu'un seul jour. J'aurais bien besoin de vous revoir tous, au moins un jour, mais je ne sais pas si ce sera possible. Nous sommes ici condamnés au budget forcé à perpétuité...Si au moins nous faisions du travail ! mais il n'en est rien, malheureusement.

                      Je t'ai bien dit que je ferai ce que je pourrai pour Mlle Sardi, mais ce sera bien peu de chose ! Il y a, dit-on, plus de 40 mille demandes de bureaux de tabac.

                      Je me hâte de terminer, l'heure avance.  Je t'embrasse bien

                                                                                        Paul Breton

 

 
ASSEMBLEE                                                         Versailles, le 16 juillet 1871

NATIONALE

 

                         Ma Gabrielle,     J'ai reçu ta lettre du 13. Hier je n'ai pas pu t'écrire, au reste je n'avais rien de nouveau à te dire, mais le temps me dure de plus en plus, et je vois s'éloigner le moment où nous aurons congé. Je pense sérieusement à aller à Lyon pour le 3 août; c'est un jeudi. Je pourrais partir d'ici mercredi après la séance du budget, arriver à Lyon le jeudi matin. Tu y serais arrivée avec nos filles mercredi soir. S'il n'y avait rien de bien important à discuter ici, je pourrais bien rester avec vous, et même aller à Grenoble et à la fabrique, repartir pour Paris le dimanche à 3 heures, et être à Versailles le lundi dans la matinée. Ces trois jours me remonteraient, mais ce n'est pas sûr que je puisse.  

                        Quant à aller passer le jeudi à Lyon avec vous, je crois que je le pourrai...et encore qui sait? Je suis obligé de terminer ma lettre. J'écris depuis ce matin ici, et je n'ai pas fini, mais les cinq heures sont arrivées sans que j'y pensasse, et l'heure presse.

                      Tiens-moi bien au courant du jour où vous serez à Lyon; à moins d'impossibilité absolue j'y irai.

                       Je t'embrasse bien bien 

                                                                            Paul Breton

 

ASSEMBLEE                                         Versailles, le 18 juillet 1871

NATIONALE

 

                    Ma Gabrielle,     Ton idée de venir me voir ici me sourit beaucoup. A moins que nous ne devions aller en vacances à une époque connue et pas trop éloignée, c'est en effet ce qu'il faudra faire.

                   Nous avons bien un peu avancé dans la commission du budget. En ce moment, on discute une question de première importance, c'est tout un système d'impôt à établir sur toutes les consommations intérieures, et non sur les matières premières destinées aux fabrications, sauf à rendre le droit perçu à l'entrée en France à la marchandise exportée. Ce système a de graves inconvénients (il y en a partout) mais il y a surtout de graves dangers pour l'industrie, qui peut être ruinée, ou pour le trésor, qui peut être volé, si les exporteurs (sic) lui réclament un remboursement plus fort que le droit payé à l'entrée.  

                 Ce système a un autre inconvénient majeur, c'est que le droit d'entrée en France qu'on mettrait, sur la laine étrangère par exemple, ferait élever le prix de toute la laine  récoltée en France d'un chiffre égal au droit de douane. Puis, si l'exportation était plus forte que le produit des laines étrangères entrées, le remboursement serait plus fort que la somme perçue, et la masse des contribuables français aurait payé une prime au profit soit des cultivateurs de laine, soit au profit des fabricants exporteurs.

                C'est une question d'une gravité énorme qui divise non seulement la commission du budget, mais l'assemblée entière. Quand l'un des membres de la commission sort, il est assailli par la foule des députés.

                Le ministre tient à son idée, non seulement par routine, mais, je crois, aussi parce qu'il a fait personnellement des opérations commerciales qui devraient lui donner un beau bénéfice (c'est le terme honnête), bénéfice qui lui échappera si on n'adopte pas son projet.

                Nous venons de voter. 18 voix contre 8 viennent de repousser le projet du ministre. Une commission de 3 membres est nommée pour étudier avec le ministre le contre-projet. C'est une décision bien grave. J'ai voté contre le projet du gouvernement, attendu que je suis pour beaucoup dans le contre-projet, qui est beaucoup plus équitable, et qui sera beaucoup plus productif. J'y suis pour beaucoup, car c'est moi qui le premier en ai parlé, d'abord à plusieurs collègues de la commission, puis il y a trois jours à la commission réunie. Puis ça a mûri, et aujourd'hui la proposition a été formulée par M. Leurant, attaquée par un ou deux, notamment le président M. Benoît d'Azy, soutenue vivement par plusieurs, moi compris, enfin votée.

               Je t'écris pendant la séance, à intervalles, et le temps passe. Voilà cinq heures, je fais partir cette lettre.

               Adieu, à bientôt, car d'une manière ou d'une autre je t'embrasserai, à Lyon ou ici.

                                                                             Paul Breton

 

ASSEMBLEE                                      Versailles, le 19 juillet 1871

 NATIONALE

 

                Ma Gabrielle,     Je reçois en même temps tes deux lettres du 17, dont une à la suite d'une lettre de Rose.  

                 Je crains bien que je ne puisse pas aller passer, comme je le disais, deux jours à la fabrique. Nous sommes ici dans le cœur  d'un débat de la plus grande gravité. Le vote  d'hier, de la commission du budget, a failli amener une catastrophe. On disait hier soir que le ministre des finances avait donné sa démission. On ne savait pas comment M. Thiers prendrait la chose. Aujourd'hui c'est moins grave, M. Thiers et le ministre semblent moins opposés au système qu'on veut substituer au leur. Tout cela est fort grave, ce sera long, et je crains de ne pouvoir pas m'absenter, en conscience, pendant ces graves débats, où positivement j'apporte tous les jours, de plus en plus, ma part.  

                Conclusion : je crois que le mieux sera que tu viennes avec tous nos enfants. Sans doute je ne pourrai pas passer toutes mes journées avec vous, mais nous ferons durer.

                Il sera facile de nous installer dans la maison Lancelin où je suis; puis nous irons aux environs, nous irons à Paris, et nous serons ensemble, au moins le matin et le soir.

                   Si je vais, à la course, pour deux jours à la maison, j'aurai évidemment à m'occuper de beaucoup de choses, en dehors de vous, et avec cela l'inquiétude me tiendra d'être absent de mon devoir principal actuel. Tout compte fait, je penche beaucoup pour le projet de vous recevoir tous ici.

                  Au reste, d'ici à une huitaine de jours je serai mieux fixé, et alors seulement nous prendrons un parti.

                   Mais, dans tous les cas, soit ici soit à Lyon, je vais pouvoir bientôt vous embrasser tous, et ce sera bien temps.

                                                                    Paul Breton

                  Je t'envoie l'Officiel d'hier et celui d'aujourd'hui. Je n'ai pas le temps de les lire, et comme je n'assiste pas aux séances publiques, tu seras plus au courant que moi, si tu lis les comptes-rendus.

 

 

ASSEMBLEE                                     Versailles, le 21 juillet 1871

NATIONALE

 

                   Ma Gabrielle,        Je t'écris trop tard pour le départ d'aujourd'hui. Nous sortons seulement de la commission du budget, où nous avons eu M. Thiers et le ministre des finances. Ils sont venus, non pas discuter notre vote d'avant-hier, mais déclarer, en exagérant beaucoup, que l'impôt sur les produits manufacturés est d'une application impossible. Ils ne l'ont pas prouvé du tout, mais ils l'ont affirmé seulement avec violence, surtout M. Pouyer-Quertier. Il est évident qu'il craint de manquer sa spéculation sur les textiles. Malgré la longue insistance de M. Thiers (à qui nous avons pourtant répondu, trois ou quatre membres de la commission), la commission n'a pas changé d'avis. Son président a proposé de revoter de suite sur la question déjà votée. Il pensait probablement qu'on ne maintiendrait pas le vote, puisque M. Thiers ne l'acceptait pas, mais on n'a pas voulu voter aujourd'hui, c'est renvoyé à lundi. On aura le temps de s'éclairer.

                  Le ministre avait parlé le premier, violemment, puis M. Thiers, avec moins d'éclat mais autant d'affirmation absolue, sans preuve. Personne ne disait mot. J'ai répondu le premier, puis, la glace rompue, M. Buffet, M. Leurant, M. Casimir Périer, ont parlé aussi. M. Thiers s'est trouvé deux ou trois fois en contradiction avec lui-même. C'est une grosse affaire, je ne sais pas comment elle finira. Pour ma part je n'ai pas changé d'avis, et je crois que, si la commission revient sur son vote d'avant-hier, l'assemblée n'adoptera pas la proposition.

                   Je dis toujours que plus (? sic), que c'est triste de voir de près l'aveuglement de nos chefs, quand il n'y a que de l'aveuglement.                     

                  On dit que nous sommes ici encore jusqu'au 12 août au moins, peur-être jusqu'au vingt. Si donc tu es en assez bon état ainsi que les enfants, je crois que tu feras bien de venir avec eux après la distribution des prix de Daniel. Vous ne voyageriez pas de nuit, vous pourrez partir de Lyon le matin et arriver à Paris le soir; je vous y attendrais à la gare; au reste je t'écrirai les heures exactes, les indicateurs de chemins de fer ont reparu. Je serai bien aise de faire voir à Daniel et à Rose Versailles et Paris, et autres lieux environnants. Enfin nous en reparlerons, il y a encore une dizaine de jours.

                   Je vais demain matin à Paris pour voir le directeur général des contributions indirectes, pour une affaire de rédaction à la loi d'impôt sur le papier. Depuis que les ministères sont retournés à Paris, c'est une difficulté extrême pour la moindre affaire. Je serai de retour avant midi.

                   Voilà la lettre que m'a répondue le général Hartung. C'est par lui déjà que j'ai obtenu un congé temporaire pour le fils Gachet, de St-Paul de Varces. Cette lettre n'étant pas un refus absolu, j'espère un peu que le congé sera accordé à Cocat.

                 Voilà deux journaux. Si tu les lis tu es plus au courant que moi de ce qui se passe à l'assemblée.  

                  Je vous embrasse bien toutes trois

                                                                             Paul Breton

ASSEMBLEE                              Versailles, le 23 juillet 1871,Dimanche

NATIONALE

 

                   Ma Gabrielle,     Aujourd'hui je n'ai point de lettre de toi ni de la maison, mais hier, seulement, j'ai reçu ta lettre du 20, trop tard pour te répondre. Tu vas quitter Uriage le 25, je pense que cette lettre te parviendra encore à Uriage. Dans tous les cas, j'écris à la maison à Charlotte que je t'ai répondu à Uriage, et sommairement le contenu de cette lettre.

                   Je m'arrête au projet de vous recevoir tous ici. Je crains que nous soyons retenus peut-être jusqu'au 20 ou 25 août, et c'est bien long. Quant à aller passer deux ou trois jours à la maison, d'une part il y aurait l'inconvénient d'être absent d'ici au moment où il y a des décisions graves à prendre au sujet des nouveaux impôts auxquels nous travaillons, d'autre part, à la maison, j'aurais trop de choses à faire et à voir pour rester avec toi et avec les enfants. En conséquence, à moins d'empêchements que tu trouverais, prends tes dispositions pour venir avec les enfants, après la distribution des prix de Lyon. Sans doute il te faut apporter   pour les enfants et pour toi du linge et des effets, mais pas trop d'effets, tu achèteras ici ou à Paris ce qui te manquerait. Je crois qu'il te faut acheter à Grenoble une seconde malle de dame; avec le grand sac de nuit cela devra suffire probablement, tu verras. D'ailleurs Daniel a une malle je crois. Mais ne te surcharge pas, pour n'avoir pas trop d'embarras.  

                J'ai un indicateur de chemin de fer, récent. Il vous faudra partir de Lyon par le train direct n°28 qui part de la gare de Perrache à 9 heures 35 du matin, et qui arrive à Paris à 10 h. 36 du soir. Ce train s'arrête à Tonnerre 28 minutes, de 5 h.30 à 5 h.58. On dîne là si on veut, mais si vous partez le lendemain de la distribution des prix, ce sera le vendredi, et cela te gênera; à moins que tu ne te décides franchement à profiter de la permission des voyageurs.  

                Autrement tu pourrais ne partir de Lyon que le samedi matin. Tu verras, et tu m'écriras quel jour vous arriverez, soit vendredi soir, soit samedi soir; je vous attendrai à la gare à Paris. Il sera trop tard pour aller à Versailles le même soir, les lits seront prêts à Paris.    Le prix des places de Lyon à Paris est de: 57 Fr.35 en première, et 49 Fr. en seconde; ne voyageant que le jour, les secondes vaudront, je crois, autant; cependant tu verras.

                   Il vous faudra peut-être quelques provisions pour la route, car de 9 h.35 à 5h.30 c'est long. Le train n°28 s'arrête 5 minutes à Mâcon (à 11h.22m.), 3 minutes à Chalons (à midi 44m.), 4 minutes à Dijon (à 2h. 28m.), 28 minutes à Tonnerre (à 5h. 30m.), 15 minutes à Laroche (à 6h. 54m.), 5 minutes à Montereau (à 8h. 36m.), et plus jusqu'à Paris. Ces indications sont pour boire aux gares si on a soif, et pour tout ce dont on a besoin.

                   Ce voyage ne sera pas trop fatigant pour toi, j'espère; pour les enfants il leur fera grand plaisir, et pour moi il avancera le moment de me retrouver avec vous tous, ce dont j'ai grand besoin, ne fût-ce que pour compenser un peu les tristes choses auxquelles je participe malgré moi.

                   Je t'adresse encore cette lettre à Uriage. Je t'écrirai à la Papeterie à présent, puis à Lyon. Tu m'écriras, toi, si vous arrivez le vendredi ou le samedi.

                 Adieu, je t'embrasse bien, en attendant que ce soit pour tout de bon

                                                                             Paul Breton

                  J'ai reçu une lettre de Daniel du mardi 19 juillet. Ils étaient occupés à des compositions de prix, il ne savait point le résultat.

 


 ASSEMBLEE                                     Versailles, le 24 juillet 1871, lundi

NATIONALE

 

                   Ma Gabrielle,     J'ai reçu  aujourd'hui ta lettre d'hier; quelquefois elles arrivent en un jour, d'autres fois en trois jours.

                   Hier je t'ai écrit positivement au sujet du voyage ici, et je vois par ta lettre que toi aussi tu le désires, puisque même dans le doute tu te proposais de porter à Lyon les effets nécessaires au voyage.

                   Ma lettre d'hier adressée encore à Uriage te sera renvoyée si elle n'y arrive qu'après ton départ. Elle te donne beaucoup de détails, trop peut-être, car il aurait suffi de t'indiquer le train à prendre à Lyon: train n°28, partant de Lyon à 9h. 35m. du matin, arrivant à Paris à 10h. 36m.. Je serai à la gare à vous attendre; il n'y a rien à apporter pour moi, si ce n'est une ou deux chemises de nuit: une des deux que j'ai ici est tellement usée qu'elle ne tient plus.

                   Je ne t'écris pas plus long, parce qu'on discute une proposition très bien rédigée d'un nouveau système d'impôts proposé par trois députés; c'est une question importante.

                   Adieu, à bientôt, je vous embrasse tous bien.

                                                                       Paul Breton

                  Gouy-Paillier, caporal des ouvriers constructeurs, qui était en prison ici, à la prison militaire, a été mis en liberté par ordonnance de non-lieu. Il m'a écrit pour me remercier, il est parti pour rejoindre sa compagnie.

 

 

ASSEMBLEE                                Versailles, le 25 juillet 1871

NATIONALE

 

               Ma Gabrielle,     Je t'envoie le Journal Officiel qui rend compte de la délibération sur la pétition des évêques. La commission du budget avait levé la séance à 3 heures et 1/2 pour y aller. Le Journal ne rend pas, à beaucoup près, la violence de la discussion, notamment le sermon, réquisitoire, de Mgr. Dupanloup. C'est une triste discussion !

               Je maintiens et confirme ma lettre d'hier et d'avant-hier au sujet du voyage projeté. J'ai dit à Mme Lancelin que tu allais venir avec tous nos enfants; il sera facile de nous installer.

               Je voudrais que vous fussiez déjà ici. Je vous embrasse tous bien

                                                                                    Paul Breton


ASSEMBLEE                                         Versailles, le 28 juillet 1871

NATIONALE

 

               Ma Gabrielle,        Je ne crois pas que nous allions en congé avant la fin du mois d'août, ainsi je crois qu'il convient de maintenir le projet de voyage. Cependant avant quelques jours je saurai mieux à quoi m'en tenir, et je te l'écrirai. 

                 Tu m'as demandé l'Officiel qui rend compte de la séance du  22: mais je te l'ai envoyé. Je crois que c'est bien la séance où on a discuté la pétition des évêques; ce n° je te l'ai envoyé, au Pont-de-Claix.

                  Je relis ta lettre, et je crois reconnaître que peut-être ce n° de la séance du 22 s'applique à la loi départementale. Je vais faire la revue des numéros que j'ai à la maison en rentrant.

                   J'arrive de Paris, c'est-à-dire j'en suis arrivé à 1 heure. J'y étais allé ce matin pour une affaire. On trouve des voitures à Paris, à présent ; on en a rétabli presque autant qu'autrefois. Ainsi quand nous aurons des courses à faire avec les enfants, ce sera facile.  

                 Je compte les jours à attendre encore; il y en a 7, ou 8 si vous ne venez que le samedi. Tu me fixeras le jour. Je t'embrasse bien, en attendant.

                                                                            Paul Breton

 

                ASSEMBLEE                                Versailles, le 29 juillet 1871

NATIONALE

 

                   Ma Gabrielle,     Aujourd'hui encore, point de lettre de toi, hier point. Je crains bien qu'il n'y ait eu quelque nouveau malheur à la maison. Tu m'as écrit que le petit Henri avait eu une atteinte de croup. J'ai beau faire, je vois tout en noir partout; en haut, et à tous les degrés, il n'y a que voleries, injustices, ou au moins inepties! pourtant, je crois, pas plus qu'autrefois, mais autant...Rien n'est amélioré. Les efforts des hommes de bonne foi, car il y en a, et même beaucoup, leurs efforts sont inutiles. Je suis tout à fait découragé.

                   J'ai recherché, et j'ai vu que la séance du 22 dont tu voulais voir le compte-rendu est bien celle où a été discutée la pétition des évêques, et ce numéro de l'Officiel, je suis sûr de te l'avoir envoyé. Je crois t'en avoir envoyé deux en même temps, sous la même bande. Je t'ai envoyé le mien, celui qui m'a été distribué, car j'ai renoncé à compléter ma collection déjà bien incomplète depuis longtemps. Si tu n'avais pas reçu ce numéro du 22, je tâcherais de m'en procurer un exemplaire.

                   Je crois t'avoir écrit hier qu'il n'y avait point de séance publique hier ni aujourd'hui. Ainsi, si je n'avais pas été pris au budget, j'aurais pu partir jeudi soir, arriver vendredi matin, et repartir seulement dimanche soir.

                   Mais il n'y a pas eu moyen. Pourtant j'aurais bien besoin de vous voir et de vous embrasser, ne fût-ce qu'un moment. Il me prend, par moments, des frayeurs terribles de ne plus vous revoir. Quand même votre voyage n'avancerait que de quelques jours notre réunion, il faut le faire, pourvu cependant que ta santé et celle des enfants le permette.

                   Je viens de recevoir une lettre du maire d'Echirolles qui m'annonce une souscription ouverte pour mettre une flèche au clocher d'Echirolles, et qui me demande une souscription. Je t'envoie la lettre, fais ce que tu voudras, mais je crois qu'il ne faut pas donner beaucoup, 10 ou 20 francs tout au plus. Nous devons réserver de préférence pour l'église du Pont-de-Claix ce que nous pouvons faire.

                   Adieu, je vous embrasse tous de loin !  

                                                                                           Paul Breton

 

ASSEMBLEE                                         Versailles, le 30 juillet 1871

NATIONALE

 

               Ma Gabrielle,          Ta lettre de vendredi ne m'est arrivée qu'hier soir après le départ de la mienne.

               Vers cinq heures, quelqu'un m'avait fait demander. J'étais sorti de la salle du budget; en rentrant j'ai trouvé le ministre des finances dans une salle précédente. Nous avons eu une conversation d'un moment, et j'ai profité de l'occasion pour lui demander formellement jusqu'à quand nous serons retenus ici. Il m'a répondu: "Vous ne pouvez pas partir avant d'avoir voté nos 560 millions d'impôts nouveaux !" J'en conclus que nous serons encore ici le 25 août, et peut-être le 3O. 

                  Cependant je t'enverrai une dépêche à Lyon à l'hôtel des Beaux-Arts le 2 ou le 3 août. Si vous deviez partir de Lyon le vendredi matin, ta réponse partie de Lyon le vendredi pourrait m'arriver trop tard ici. Il vaudra mieux, dans ce cas, m'envoyer une dépêche (Sans indication de domicile, seulement: Breton, député, Versailles; le télégraphe fonctionne sans formalités particulières). Si vous ne venez que samedi, une lettre mise à la poste le jeudi suffira. C'est bien par le train 28 partant de Lyon à 9h35 du matin que je vous attendrai.  

                Je n'ai reçu aucune lettre de l'instituteur de Jarrie, ni la note ajoutée par toi à cette lettre.

 

                  Je suis peiné du sens que tu attaches à mon appréciation de la discussion au sujet du Pape. Au point de vue religieux surtout, c'est, je crois, une grande erreur et une grande faute d'attacher une importance capitale, et même une importance quelconque, à la souveraineté temporelle. Le Christ et les apôtres n'étaient certes pas des souverains temporels ! Et dans tout ce débat, il n'était question que d'intérêts matériels ou temporels. L'indépendance spirituelle du Pape est complètement sauvegardée par sa situation actuelle.

                   Malheureusement je suis allé à Rome. J'ai vu de près l'entourage du Pape. C'était en 1847, il était dans tout l'état de la souveraineté temporelle alors. Les monsignori de sa cour étaient loin de mériter le respect par leur conduite et leurs allures. Je suis convaincu que la simplification, ou mieux, la suppression de cette cour dissolue, le mot n'est pas trop fort, ajouterait beaucoup à la dignité et à la puissance du Pape, loin de lui nuire.

                   Le journal L'Univers et les autres journaux politico-religieux ont été consternés de la discussion du 22. Quoique le renvoi au ministre des affaires étrangères ait été ordonné par une majorité d'une centaine de voix, ils ont compris que cette victoire était une défaite morale, non de la religion, quoi qu'ils en disent, mais du parti qui veut faire de la religion un levier politique.

                   Je vois que tu as eu un violent mal de dents; probablement tu as eu quelque courant d'air. Il faut prendre beaucoup de précautions, et d'ailleurs toujours emporter avec toi du papier moutarde et de la pyrothrine.

                   A vendredi, ou samedi, donc, sauf avis contraire.

                    Je t'embrasse bien

                                                                                      Paul Breton

 

ASSEMBLEE                                              Versailles, le 1° août 1871

NATIONALE

 

                   Ma Gabrielle,          Tu seras, je pense, à Lyon demain 2 août, c'est là que je t'écris.

                   Rien de changé jusqu'à présent. Hier M. Thiers et M. Pouyer-Quertier sont venus à la commission du budget dire qu'il faut absolument que la question des nouveaux impôts soit résolue avant que l'assemblée aille en vacances. Ils sont venus dire cela parce qu'il était un peu question d'ajourner jusqu'à la rentrée la question des douanes, qui est une difficulté grave. S'il faut résoudre cette question avant de partir, nous sommes ici encore au moins pour trois semaines. Quand même la commission du budget annulerait son premier vote et, pour abréger, adopterait le projet du ministre, l'assemblée discuterait certainement très longuement sur la question, et peut-être rejetterait, comme la commission l'a fait une première fois.

                 Dans tous les cas, les débats seront longs. Il n'y aurait que l'ajournement de cette portion qui pourrait permettre un prompt départ; et comme voilà le moment de la réunion des conseils généraux de département, il n'est pas impossible que, malgré le désir d'en finir, on ne renvoie.  

                Mais, même dans ce cas, le départ n'aurait pas lieu avant le 15 août. Ainsi nous aurons au moins une dizaine de jours, après ton arrivée, avant la clôture de la session.

                   J'attendrai un avis de toi pour savoir quel jour il faudra que j'aille vous attendre à  la gare à Paris, vendredi soir, ou samedi soir. Si c'est samedi, une lettre partie de Lyon le jeudi suffira; mais si vous venez vendredi, il faudra m'envoyer une dépêche, sans autre adresse que: 

                         Paul Breton  Député  Versailles

                   Il y a ici un député du Finistère qui s'appelle Lebreton; on lui a porté chez lui une lettre pour moi qu'il m'a renvoyée, et il y a quelques jours on m'avait apporté aussi chez moi une lettre pour lui que je lui ai renvoyée. Il faut donc mettre bien clairement sur les adresses Paul Breton. 

                   En m'occupant des détails de votre arrivée, il me semble que j'en avance la moment.

                   A Paris, j'aurai à la maison quelques provisions pour manger en arrivant, car vous aurez peut-être besoin de prendre quelque chose, et il sera trop tard pour aller dehors. Il sera plus d'onze heures quand nous serons à la maison.    A bientôt. Je t'embrasse bien    

                                                                                    Paul Breton

 

 ASSEMBLEE                                              Versailles, le 2 août 1871

NATIONALE

 

                     Ma Gabrielle,             Ta lettre du 31 juillet ne m'est arrivée que ce matin 2 août. Elle aurait dû m'arriver hier. Donc, l'avis de votre départ de Lyon, mis à la poste le 3, m'arriverait trop tard si vous deviez venir le vendredi 4. Je crois qu'il sera bon, pour être sûr, que tu m'envoies une dépêche, dans tous les cas, soit que vous veniez vendredi, soit que vous veniez samedi.

                     Hier, au budget, on a calculé à peu près quand on pourrait avoir fini. On a trouvé que ce serait au plus tôt le 25 août, ou à la fin du mois. Dès lors, il n'y a pas à hésiter: je vous attends. Je t'ai donné beaucoup de détails sur les heures d'arrivées aux stations où on s'arrête (le train n°28).

.                    Recommande bien aux enfants la prudence; qu'ils ne descendent ni ne montent en waggon (sic) sans que l'arrêt ne soit complet. Quand on descend, il faut remarquer le n° de son waggon pour le retrouver aisément. Puis remarquez aussi dans quelle position il se trouve, soit au commencement, soit à la fin, soit au milieu du train.

                     Au départ, quand on a le choix, il vaut mieux se placer au centre du train, ou à la fin. Au commencement du train on court quelques risques de plus, très peu, mais cependant un peu plus. Prenez toutes les précautions possibles, et que Dieu vous conduise et vous amène sains et saufs!

                      Demain jeudi 3 août, je t'enverrai une dépêche à l'Hôtel des Beaux-Arts. A bientôt. Je vous embrasse tous.

                                                                                     Paul Breton

 
  
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 Il semble que ce voyage, si minutieusement préparé, a réussi, et que Paul a enfin retrouvé sa famille, pour un bon mois, passé à Versailles et à Paris..

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ASSEMBLEE                                                  Versailles, le 7 septembre 1871

NATIONALE

 

                     Ma Gabrielle,             Je reçois ta lettre de Lyon. J'étais bien en peine, et je le suis de nouveau à présent, en voyant que le mieux n'a pas été définitif. Qu'est- ce donc que cette nouvelle forme intermittente à heure fixe? Si tu as eu encore la même chose cette nuit, il faudra prendre de la quinine.

                     Mardi, à 6 heures, j'ai eu un redoublement d'inquiétude, une véritable frayeur: je rentrais à la maison, la bonne me dit qu'il y a une dépêche dans ma chambre! Comme à cette heure-là vous étiez encore en route, ne devant arriver à Lyon qu'après sept heures, j'ai cru que vous aviez eu besoin de vous arrêter, que tu avais eu un redoublement, etc. etc., que sais-je? Je n'ai fait qu'un saut jusqu'à ma chambre, et j'ai trouvé sur ma table une invitation à dîner de M. Thiers, pour samedi ! ça m'a fait un singulier effet...

                   Ta souffrance de la nuit à Lyon a plus duré, probablement parce que tu n'as pas vomi.

                     Me voilà à attendre la lettre que tu m'écris peut-être en ce moment. Comment se sera passée ta première nuit à la maison? Et comment fais-tu quand la souffrance te vient? appelles-tu Marguerite, au moins? je voudrais bien être avec toi, tout cela commence à être bien long… ! 

                  J'ai reçu une lettre de Rochas, du 5, arrivée seulement ce matin 7. Sa petite Charlotte venait de passer deux jours et deux nuits passablement bonnes. Tu m'auras dit, peut-être, si le mieux continue.

                     Adieu, je t'embrasse bien      

                                                                                Paul Breton   

 

                                                                    Versailles, dimanche 10  7bre 1871

    

                     Ma Gabrielle,             Je n'ai point de lettre de toi hier, et point aujourd'hui. Je sais bien que tu dois avoir beaucoup affaire (sic), et je ne serais pas inquiet si tu n'avais pas été malade à Paris et à Lyon.

                     Il paraît que nous sommes dans une veine rhumatismale et goutteuse. Je suis pris par le pied gauche. Je suis allé néanmoins à l'assemblée vendredi. Les collègues, en me voyant boiter, m'ont dit qu'en ce moment il y a plus d'un quart des députés plus ou moins malades de la goutte. Au budget, il y en a au moins un, sans moi, c'est M. de Chabaud-Latour, qui a manqué deux ou trois séances, puis qui est revenu avec un chausson et une canne.

                     C'est dans la nuit de jeudi à vendredi que j'ai été pris. Le vendredi matin, je suis allé à Paris avec mes souliers sans trop de difficulté. A midi j'étais au budget, et le soir  à la séance, mais hier samedi, il m'a été absolument impossible de sortir. J'en ai été contrarié, car je devais aller dîner chez M. Thiers; j'ai écrit. J'ai regretté d'autant plus de ne pouvoir y aller, que j'espérais trouver un moment pour reparler à M. Thiers d'un projet d'impôt de guerre que je lui ai envoyé le 7 août.

                     Il est probable que l'assemblée se prorogera samedi prochain 16 7bre. Si je suis assez libre de mon pied, je partirai le jour même. J'ai espoir que mon pied se calmera; la douleur a commencé par une nodosité dure, à la cheville du pied, en dessous en dedans. La douleur a été extrêmement vive hier tout le jour et cette nuit; maintenant l'enflure s'étend jusqu'au bout du pied et jusqu'au mollet. La douleur semble s'amortir un peu, s'amortit même, bien sûr, car je peux rester assis et écrire, sans prendre des spasmes comme hier.

                 Il est 2 heures après midi. Ce matin depuis 10 heures j'ai pu lire. Je me suis fait donner un édredon qui est bien chaud, sans peser. Madame Lancelin m'a offert touts sortes de soins, frictions de baume tranquille, de laudanum, cataplasmes, etc. Elle a l'habitude de soigner quelquefois son mari; j'ai remercié. Si, comme je le crois, la douleur s'émousse, j'aime mieux ne rien faire du tout.

                     J'espère avoir une lettre de toi demain. Là, dans ma chambre ou dans mon lit, le temps est bien long. J'envoie Claudine à la poste de l'assemblée chercher mes lettres, ainsi il faut adresser toujours de la même manière.

                     Adieu, je t'embrasse bien.     

                                                                                Paul Breton   

 

         Versailles, lundi matin 10 heures, 11 7bre 1871

 

                    Ma Gabrielle,                          Je suis bien mieux aujourd'hui. Cette nuit déjà j'ai dormi, et j'ai beaucoup rêvé à des dîners. Ce matin j'ai faim, et je vais manger. Je pourrai sortir aujourd'hui, j'enverrai chercher une voiture. L'enflure du mollet a disparu, il n'y a plus qu'un accès de goutte, à l'orteil, tout à fait semblable à ce que j'ai eu à l'autre pied au mois d'avril; ça passera de même.

                     Une lettre de Charlotte, datée du 8 (vendredi), m'arrive ce matin 11: c'est bien long; je demanderai à la poste pourquoi ce retard.

                     Charlotte me dit qu'on connaît le chiffre de l'inventaire, qu'il est très satisfaisant, que c'est à peu près ce qu'elle prévoyait; puis elle me donne divers détails de fabrication, et enfin elle oublie complètement de me donner le chiffre.

                     Charlotte me dit que tu vas bien, mais c'est déjà de vendredi. Je pense trouver une lettre à la poste tout à l'heure en arrivant à l'assemblée (à la poste).

                     Je t'écris de ma chambre, et je souffre très peu.

                     Adieu, je vous embrasse tous bien    

                                                                                            Paul Breton   

                    J'ai trouvé à la poste ta lettre d'hier, elle est venue vite, celle-là. Je continue à aller pas trop mal. J'ai acheté un grand morceau de moleton (sic) de laine que j'ai apporté ici, au budget, pour envelopper mon pied.

                     On discute en ce moment, indirectement, la date de notre départ. La commission du budget, bien que très pressée, comme tous les autres députés, de partir, ne veut pas prendre la responsabilité du départ. Elle ne veut pas qu'on puisse dire que, pour aller plus tôt en vacances, elle a demandé à ne pas discuter certains impôts proposés; elle veut que la décision soit prise par l'assemblée malgré l'avis de la commission du budget. Mais il pourrait arriver que l'assemblée non plus ne voulût pas prendre la responsabilité et qu'on ne partît, cependant il y a beaucoup de lassitude, l'assemblée est crispée, nerveuse. Le mieux serait qu'on partît promptement et qu'on revînt bientôt, un peu reposé, un peu renseigné sur l'opinion du pays, et en meilleure condition pour continuer.

                     La commission du budget formule cet avis qui va être porté tout à l'heure à l'assemblée.        

                                                                                P. B.

 

ASSEMBLEE                                                          Versailles, le 12 7bre 1871

NATIONALE

 

                     Ma Gabrielle,             Je vais de mieux en mieux. J'ai parfaitement dormi cette nuit et j'ai déjeuné de bon appétit. J'ai pris une voiture pour venir, et j'en prendrai encore une pour m'en aller, mais je crois que demain je n'en aurai plus besoin. Donc mon pied ne m'empêchera pas de partir dès que nous serons libérés. On va probablement prendre une décision aujourd'hui; on annonce un message du Président de la République.[4]

                     J'ai encore plusieurs courses et démarches à faire ,avant de partir, pour les uns et pour les autres; mon pied me gêne bien pour cela; les lettres ne remplacent pas. Enfin je ferai la mieux possible.        

                   Continue toujours à m'adresser tes lettres ici jusqu'à ce que le jour de mon départ te soit connu. Je pense bien que dans ta prochaine lettre tu me donneras des nouvelles de ta sœur  Marie.

                     Aujourd'hui il n'y a point de lettre de toi. Si tu ne m'a pas écrit hier lundi, c'est en règle, mais je n'ai reçu que lundi matin la lettre de Charlotte mise à la poste du Pont-de-Claix le 8, en même temps que la tienne du dimanche 10; ainsi je ne sais jamais au juste ce qui est. Enfin bientôt nous serons débarrassés de ces ennuis.

                     A bientôt. Je t'embrasse bien ainsi que nos enfants                                                                                                     Paul Breton

 

 

ASSEMBLEE                                              Versailles, le 13 7bre 1871

NATIONALE

 

                     Ma Gabrielle,             Je continue à aller pas mal. Cependant depuis cette nuit je suis pris aussi par le genou gauche; c'était commencé dans la soirée. J'ai  mis la bande de flanelle et le caoutchouc; j'espère que ce ne sera pas grave. Le pied va de mieux en mieux.

                     Voilà des notes pour Félix Breton de Champ: 76  et 16 ,50 =ensemble 92 ,50c. Il faudra les faire payer, je te prie; les adresses y sont. Il paraît que Félix a changé de logement au mois de juin, il paye plus cher que là où il était. Je verrai ce qu'il sera possible de faire à ce sujet; en attendant il faut payer. Il y a sur la même note un compte de chaussures dont je ne peux rien dire, qui ne me paraît pas exagéré, mais qui,  sans doute, n'est pas le seul. Toutefois il faut faire payer, faire mettre l'acquit au dos, et je verrai ce que je pourrai faire ensuite.           

                    J'arrive à l'assemblée (au budget) encore en voiture; j'aurais pu venir à pied, mais j'ai préféré me faire voiturer.

                     Je trouve ta lettre d'hier à la poste. Il est bien inutile que tu viennes, tu dois d'ailleurs être tranquillisée par mes lettres de lundi et d'hier mardi ; celle-ci continue.

                     Je crois bien que je serai, à coup sûr, à la maison avant le 20; cela sera décidé, je pense, aujourd'hui. Le message du Président de la République n'a pas été déposé hier. Il y a débat non sur la date du départ, qui paraît fixée au samedi 16, mais sur la date de la rentrée. M. Thiers demande le 4 Xbre au plus tôt, il aimerait mieux encore plus loin. La commission du budget demande qu'on rentre le 13 novembre au plus tard, pour avoir voté en temps utile les lois d'impôts nécessaires.          

                     Si je ne suis pas sûr d'être à la maison le 20, j'enverrai la procuration suivant modèle.

                     Rien n'est plus facile que de prêter à M. Charvet les 30 mille Fr qu'il a demandés. S'il faut vendre quelques rentes, ce sera sans difficulté; mais rien n'est pressé, le dividende n'est pas encore à payer. La vente des rentes se fait instantanément quand on veut; comme aussi rien ne sera plus facile que d'emprunter à la banque de France à Grenoble sur dépôt de rentes.. En résumé, il faut donner sans hésiter à Charvet ce qu'il a demandé, et, sans aucune difficulté, nous trouverons l'argent qu'il nous faudra, dès qu'il le faudra.         

                        Ta lettre d'hier ne me dit rien de la santé de ta soeur Marie, j'espère que cela signifie que ce n'est pas grave.       

                        Nous allons à la séance. Adieu, je t'embrasse bien                                                                                                                            Paul Breton

 

ASSEMBLEE                                             Versailles, le 14 7bre 1871

NATIONALE

 

                     Ma Gabrielle,                         Je reçois ta lettre d'hier. Oui, le mieux continue, généralement… Le pied est à peu près complètement guéri, le genou va beaucoup mieux. Hier soir, je m'en suis allé à pied depuis chez Chevet jusqu'à la maison, il était 10h.et 1/2, je n'avais point de voiture, j'ai fait le trajet tout doucement sans difficulté.  Aujourd'hui je suis encore mieux qu'hier . Nous avions dîné chez Chevet, invités par  Michal-Ladichère ;  M. Grévy, président de l'assemblée, y  était , ainsi que M...., le procureur général de Grenoble, celui qui m'avait mis un billet de visite (son nom ne me revient pas) ; il faudra que je lui fasse une visite à Grenoble.

                     Hier l'assemblée a fixé sa séparation au samedi 16, et la rentrée au 4 décembre, mais aujourd'hui on parle d'un retard, pour discuter un dernier traité avec la Prusse (qui est, dit-on, tout prêt).  Ce serait bien étonnant qu'on ne l'eût pas su hier. Le message du président de la République contient la date du 16 pour le départ; ce n'est qu'hier soir qu'on l'a lu à l'assemblée, ainsi il serait bien étonnant que ce fût changé.

                     Sauf changement de date, mon plan est de partir de Paris le samedi à 8 heures du soir pour arriver à la gare de Grenoble le lendemain dimanche à 11h.et 1/2, à midi et1/2 à la maison !  enfin !

                     Je t'écrirai encore demain et, sauf changement (que nous saurons tout à l'heure), je maintiendrai mon départ pour samedi soir.

                     Ainsi, à bientôt. Je t'embrasse bien              

                                                                                Paul Breton   

                  Ta lettre ne me dit toujours rien de Marie, j'en conclus qu'elle ne va pas mal.

 

ASSEMBLEE                                              Versailles, le 15 7bre 1871

NATIONALE

 

                     Ma Gabrielle,             Jusqu'à présent 4 heures et 1/2, rien n'est encore venu changer mon plan de départ pour demain soir, mais nous attendons un rapport d'une commission au sujet d'un nouveau traité supplémentaire avec l'Allemagne, qui est une nouvelle extorsion des allemands. Il est possible que l'assemblée décide qu'elle restera deux ou trois jours de plus pour discuter sérieusement ce traité, alors je ne partirais pas demain.

                     Dans ce cas j'enverrais une dépêche télégraphique, demain matin, à la pharmacie; Laurent l'emporterait, et tu la recevrais presque aussi tôt que cette lettre. Si tu ne reçois point de dépêche, envoie-moi chercher à la gare dimanche à 11h. et 1/2.

                     Je continue à aller de mieux en mieux. J'aurais probablement pu mettre mon soulier aujourd'hui, si j'avais eu les vieux; mais le chausson va bien.     

                    Mon genou est presque guéri.

                     Voilà bientôt l'heure de la dernière levée. Adieu, je t'embrasse bien          

                                                                                          Paul  Breton

 
Conclusion rédigée par Mme Duverney
Là s'arrête cette correspondance. Ces lettres ne seraient certainement pas écrites aujourd'hui: Paul téléphonerait chaque soir à sa Gabrielle, et nous serions privés de ces témoignages non seulement précieux, mais attachants; c'est en effet avec regret que nous devons quitter Paul et Gabrielle, car après les vacances de l'assemblée, la famille vient s'installer à Paris: plus besoin d'écrire.
Nous savons que Paul Breton a réussi à réaliser le projet plusieurs fois mentionné dans ses lettres, constituer le Pont-de-Claix en commune. Quand sa fille Marguerite épousa son cousin Gaston Meunier, le 10 mai 1873, le mariage religieux fut célébré dans l'église du Pont-de-Claix, qui n'était pas encore une vraie paroisse (ce sera seulement en 1878), mais pour le mariage à la mairie, il fallut aller à Claix - par le grand pont sur le Drac. Peu après, par décret du 5 juin 1873, le Pont-de-Claix devint une commune et Paul Breton fut son premier maire.

Mais nous ne savons pas, et c'est dommage, comment il a vécu les moments difficiles ou dramatiques de l'Assemblée, à laquelle il fut constamment réélu, jusqu'à sa mort le 7 juin 1878. Oui, après avoir lu ses lettres de 1871, on aimerait savoir comment Paul Breton a réagi à la démission de Thiers en 1873, à son remplacement par Mac-Mahon, aux projets de restauration monarchique, aux lois constitutionnelles de 1875, et au fameux amendement (Wallon) qui, comme chacun sait, institua la république à une voix de majorité: la sienne, bien sûr.      

                                                       



[1] Emilie était le femme de Félix Breton, frère de Paul

[2] « Prenez mon ours » signifiait : presser quelqu’un de prendre une chose dont on veut se défaire, d’après Littré.

[3] Ou des préférences ? c’est peu lisible

[4] Le 31 août 1871, la loi Rivet a conféré à Thiers le titre de Président de la République jusqu’à l’achèvement des travaux de l’assemblée. Gabrielle étant alors à Versailles, il n’y a pas de lettre pour annoncer et apprécier cette nouvelle.